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« Tout le monde peut faire de la philosophie »

8 avril 2007, 00:00

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Si nous ouvrons un manuel de philosophie, nous réalisons qu?il y a un nombre effarant de mots compliqués qui, par exemple, se terminent par « isme », : le criticisme, l?évolutionnisme, etc. On pourrait croire que le but est de créer la confusion ou de mettre en avant « l?intellectualisme »?

Cela dépend du niveau du manuel que vous ouvrez. La philosophie est une discipline qui a au moins 2 500 ans, elle a eu le temps de se développer et d?avoir sa propre terminologie et son vocabulaire technique. Lorsque vous ouvrez un manuel d?un niveau élevé de droit ou de médecine et que vous n?y comprenez pas grand-chose, vous n?en concluez pas que les auteurs ont fait cela pour vous embrouiller l?esprit. Mais vous pourrez dire que dans quelques années, en étudiant la matière, vous pourrez comprendre ce manuel.

Mais votre question est néanmoins fondée, car la philosophie se veut « ouverte à tout le monde ». Tout le monde est capable de faire de la philosophie. Mais à un niveau premier. Dès qu?il s?agit d?aller plus loin, une étude et une pratique plus assidues s?imposent.

Comment conciliez-vous les différents points de vue des thèses philo-sophiques ? Après tout, chacun a sa propre vérité.

Les thèses philosophiques apparaissent à une période déterminée de l?histoire, et dans une société déterminée ayant ses problèmes et ses préoccupations. Les thèses philosophiques sont à restituer dans leur contexte, comme tous les savoirs humains d?ailleurs. Il est vrai, maintenant, que les différentes philosophies peuvent être comprises, voire partagées, des siècles après leur apparition. Est-ce que cela voudrait dire qu?il y a quelque chose d?intemporel en elles ? Je ne crois pas. Cela signifierait plutôt que certaines de leurs idées me parlent encore. Si certaines ne me parlent plus, c?est qu?elles ne sont plus actuelles, elles n?interpellent plus l?individu que je suis et la société dans laquelle je vis.

Si donc les idées sont ancrées dans une époque ou une société, on ne peut pas dire à chacun sa vérité. On pourrait dire peut-être à chaque époque sa vérité. Mais ce qu?il ne faut pas oublier, ce sont les débats ou les polémiques qui ont existé et qui existent toujours. Lorsqu?on débat sur quelque chose, on pense souvent camper sur ses positions. Mais souvent, on change ou on adapte son point de vue au fur et à mesure des débats et des échanges.

Si la philosophie, c?est apprendre à penser par soi-même, y a-t-il une méthode pour philosopher ?

Immanuel Kant, philosophe allemand du XVIIIème siècle, qui réfléchissait sur l?enseignement disait : « L?étudiant qui sort de l?enseignement scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu?il va apprendre la philosophie, ce qui est impossible car il doit apprendre à philosopher. » Le maître-mot de la philosophie et de son enseignement depuis peut-être la Grèce antique est de développer l?esprit critique. L?une des conditions pour y arriver est de se frotter à des philosophies, à des concepts, à des idées. Et de comprendre à partir de quelle question philosophique tel auteur a été amené à trouver tel concept. Comprendre l?émergence d?un concept, c?est cultiver son esprit critique. Comprendre une idée, c?est le début de l?activité philosophique. Pouvoir critiquer une idée, c?est-à-dire la comprendre et dire ce qui ne va pas, c?est faire usage de son esprit critique.

Certains pensent qu?en philosophie les questions sont plus importantes que les réponses. Quel est l?intérêt de tout remettre en doute, puisque les gens ont besoin de repères et que personne ne détient la vérité ?

La philosophie ne remet pas tout en doute, car c?est stérile de remettre tout en doute pour le simple plaisir de le faire? et ça n?a aucun sens. Par contre, toute recher-che philosophique commence par une question. Pourquoi y a-t-il des guerres ? La vérité existe-t-elle ? Se poser la question de la vérité, c?est commencer à philosopher. Avant même d?y répondre de manière spontanée en disant que c?est ceci ou cela, mais en continuant d?y réfléchir de manière constructive (si la vérité est ceci, qu?est-ce que ça implique), c?est ici qu?on continue à philosopher. Si c?est donc une question qui va motiver ma recherche, on peut donc dire que les questions sont importantes en philosophie. Mais elle doit amener au bout une réponse.

Lorsque j?obéis aveuglément à une idéologie politique, lorsque, faisant partie d?un groupe religieux, je proclame haut et fort que je détiens la vérité (qui est celle du groupe auquel je dis appartenir), cette attitude va à l?encontre de ce que vous dites « personne ne détient la vérité ». Ici, l?individu est persuadé de détenir la vérité et il peut aller jusqu?à se battre pour elle.

Dire que les gens ont besoin de repères, c?est sous-entendre que l?humanité est d?emblée perdue, et qu?elle a besoin de se raccrocher à quelque chose. Lorsqu?on se raccroche, c?est qu?on est prêt de tomber dans le vide. Or, les hommes ne sont pas dans cette situation. Partir du constat en disant que les hommes ont besoin de croire, c?est partir du mauvais pied. Pour reprendre Aristote, les hommes ont le désir de connaître, et s?ils ne l?ont pas d?emblée, il faut le leur donner et le cultiver : voilà une autre approche de la philosophie.

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