Publicité

« Plus les fractures sociales sont importantes, plus on repère un regain de faveur de la sorcellerie »

16 avril 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Quel regard portez-vous sur la sorcellerie à Maurice ?

Les Mauriciens ont accès à ce monde par ouï-dire. Il y a trois registres dans le champ de la sorcellerie. Elle renvoie toujours à un groupe où les relations sont perturbées. Il s?agit des relations jeunes-vieux, parents-enfants, homme-femme, employeur -employé? C?est ensuite une pratique : elle suggère l?intervention d?une force maléfique, un esprit ou un sort jeté. Les grimoires indiqueront le processus à suivre. Prenons l?exemple de la poule noire. On y apprend un cérémonial devenu un classique : appeler le diable à minuit, à un carrefour, en se tenant au centre d?un cercle, et en sacrifiant une poule noire qui n?a jamais pondu. Le diable est censé apparaître et demander des ordres à celui qui l?a invoqué.

N?y a-t-il pas un fondement psychologique à ces pratiques?

La sorcellerie est aussi ancienne que l?homme. Elle se fonde sur la magie : la croyance en l?existence d?esprits à l??uvre dans le monde, auteurs de faits inexplicables, et dont il faut s?attirer les bonnes grâces, pour acquérir la puissance ou les neutraliser par des rites gardés secrets. Parmi les principaux travaux du sorcier, nous pouvons ranger les imprécations, les malédictions, les envoûtements, les jets de sorts, les combats invisibles avec les esprits, enfin les métamorphoses d'hommes en animaux (loup-garou). Pour un sorcier, il ne peut y avoir d?échec. Tout ratage est mis sur le compte du non-respect par le client de l?ensemble des « éléments thérapeutiques » recommandés par le sorcier.

L?Église a tenté, en vain, de mettre un frein à la sorcellerie dans les années 70. Faut-il se résigner à vivre avec ?

Aujourd?hui comme autrefois, il ne s?agit pas de se résigner, de cohabiter avec la sorcellerie, dans la mesure où c?est un fléau social qui plonge les personnes dans le mal de vivre. On ne peut pas rêver de l?éradiquer, mais une des tâches qui incombent à ceux qui souhaitent mener ce combat est de mieux comprendre ce qui est en jeu au plan psychique, social et psychosocial.

Qu?est-ce qui pousse les gens à consulter des sorciers ?

Quand on n?a plus rien à espérer du discours public, quand l?existence est invivable, quand on se dit qu?on ne peut pas subir ad vitam aeternam le malheur et que cela va finir par la défaite, la folie ou la mort, alors un grand nombre de gens sont prêts à frapper à la porte des sorciers. L?envie, la jalousie, la volonté de dominer sont également des leviers très puissants qui poussent certaines personnes à ces extrémités. Des rêves brisés ou le désir incompressible de voir se réaliser un rêve constituent un autre ensemble de « causes ».

La sorcellerie devient donc une porte de sortie dans une société en mal de repères?

Plus qu?une porte de sortie, la sorcellerie semble plutôt être un bon baromètre de l?état d?une société. Plus les fractures sociales sont importantes, plus l?avenir d?une société semble compromis, et plus on note un regain d?intérêt pour la sorcellerie. Lorsque ces pratiques augmentent, nous avons un bon indice d?un dysfonctionnement de la société. Quand elle s?harmonise, les pratiques sorcières baissent.

Qui sont ceux qui se laissent tenter?

Si on pense que le client du sorcier ne peut être qu?un esprit faible et mal éclairé, on se trompe lourdement. Toutes les couches, du simple laboureur jusqu?au ministre en exercice, sont affectées par ce phénomène. Dans toutes les expériences de sorcellerie, il s?agit avant tout d?améliorer sa condition et finalement de réaliser ses désirs les plus secrets et souvent les plus inavouables.

Devant les insatisfactions et les échecs répétés, devant l?inanité des explications rationnelles, il reste le monde de la magie qui propose des raccourcis pour résoudre les problèmes. Un certain nombre de croyants pourront ainsi perdre leur foi car ils auront l?impression que leur dieu fait la sourde oreille. Ils tenteront alors un autre chemin plus rapide.

Ce monde des forces obscures est en même temps celui de la peur et de la crainte. L?homme se sent la victime innocente d?un jeu dont les règles lui échappent et que le sorcier est censé connaître. Ce dernie, loin d?apaiser la peur, s?efforcera de l?accentuer pressentant que c?est la meilleure façon d?enchaîner les gens au système.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui sont sur le point de consulter un sorcier ?

Une des premières choses à faire est d?essayer de comprendre le système et de montrer que beaucoup de sorciers ne sont que des gens qui ont compris qu?il y a de l?argent facile à gagner. Voici comment, il y a quelque temps, j?essayais d?aborder cette question. Rares sont les treter qui se reconnaissent comme jeteurs de sorts. Leur « travail » consiste surtout à désenvoûter. Mais la distinction est formelle, car pour désenvoûter il faut bien « renvoyer » le sort, c?est-à-dire « envoûter » l?envoyeur. En effet, dans le monde des esprits, le jeu n?a pas de fin et rien ne se perd. Un bon nombre de treter déclarent qu?ils se sont sentis, un jour, investis d?un pouvoir, et qu?ils se doivent de l?exercer, sous peine de se voir eux-mêmes victimes du mal. De ce point de vue, la sorcellerie s?inscrit résolument dans la sphère du mal qu?il faut susciter ou combattre.

Publicité