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Une campagne pour rien

17 avril 2005, 00:00

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De l?inutilité du débat politique au moment même où il devient crucial. En principe, le temps de la campagne électorale est celui de la confrontation des idées, de la comparaison des manifestes, de l?examen des options. Il n?en est rien. La psychologie de la grande masse des électeurs est ainsi faite que les partis politiques sont contraints de leur masquer la réalité des choses, de taire les difficultés de gestion à venir, de promettre ce qu?ils ne seront jamais capables d?honorer. Pour gagner, il s?agit d?offrir plus que l?adversaire et, si possible, de faire plaisir tout de suite. Et même quand on croit qu?il faudrait faire autrement, il ne faut surtout pas le dire. Voilà ce à quoi nous assistons.

Si l?on croit le raisonnement du Parti travailliste, le budget 2005-06 ne contient rien ; il n?est qu?« une ignoble tentative de leurrer la population ». C?est un des porte-parole les plus articulés de ce parti, Cader Sayed-Hossen, qui résume ainsi l?exercice budgétaire de Pravind Jugnauth. Une critique virulente. Qui perd aussitôt de son impact dès lors que le Parti travailliste annonce qu?il ne remettra pas en question cette seule mauvaise mesure. Si, effectivement, elle n?est qu?un leurre, si la baisse des tarifs douaniers est aussi néfaste qu?ils le disent, s?il est vrai qu?elle causera la ruine des petites et moyennes entreprises nationales, qu?elle provoquera encore plus de chômage, il ne reste à l?opposition qu?à annoncer sa volonté de révoquer cette décision dont il dit qu?elle est économiquement mortifère. Ce qui est faisable.

Mais le Parti travailliste le penserait vraiment qu?il ne le pourrait pas. Ce serait électoralement suicidaire. Ainsi, même si le parti est convaincu de la nocivité de cette décision « précipitée », de sa portée extrêmement limitée par rapport à l?ambitieux projet décrit par le vice-Premier ministre et ministre des Finances, il en assumera les conséquences s?il arrive au pouvoir. Pourquoi ? Parce que, pour gagner des élections, il s?agit surtout de plaire, de séduire, d?appâter des électeurs qui se donnent, en fait, aux plus offrants. S?il y a bien une masse de gens « intellectuellement limités » sur la planète démocratique, ce sont les électeurs qui jugent les partis et les programmes par leur capacité à les convaincre que l?on peut tout avoir sans efforts et sans sacrifices.

Bien que l?on puisse arguer qu?il y a un certain bon sens économique et une audace gestionnaire dans le pari que prend Pravind Jugnauth, la mesure annoncée dans le contexte des prochaines élections générales est surtout enrobée de la sucrerie qui plaît aux enfants en mal de douceur. Le principe est le même, la décision est prise maintenant parce que l?on sait qu?elle va plaire. Dans un premier temps certes, mais un temps suffisant pour obtenir l?adhésion du plus grand nombre. Après, on verra.

Mais après, c?est maintenant. Il est politiquement dangereux de faire croire aux électeurs que le gouvernement élu dans deux ou trois mois sera capable de changer leur vie, que ce soit en cent jours ou en deux heures? Les temps qui viennent seront particulièrement difficiles et le mandat, pour qui sera à l?hôtel du gouvernement, péniblement long. Les critiques que font les dirigeants de l?opposition sur l?état de l?économie et des menaces qui pèsent sur elle, ne sont pas exagérées même si elles tiennent peu compte des facteurs défavorables totalement hors du contrôle gouvernemental et qui, pareillement, affecteront un pouvoir travailliste. Elles invitent à envisager des mesures qui ne plairont pas aux électeurs mais qui seront indispensables si l?on veut corriger les dérives dénoncées et éviter la récession annoncée.

C?est tout le paradoxe de cette campagne électorale et le surréalisme des discours politiques. Au plan économique, le gouvernement actuel est carrément accusé d?incompétence. Le Parti travailliste a beau jeu de comparer les principaux indicateurs économiques et de faire la démonstration d?une détérioration indiscutable au cours des cinq dernières années. La majorité peut sans doute justifier certains des écarts mais au jeu de la comparaison chiffrée, le tableau fait mal. En faisant cette critique sans nuance, l?opposition incite à penser qu?elle mènera une politique budgétaire, monétaire et fiscale plus disciplinée. Il y a des raisons de penser que les circonstances économiques prévisibles ? la contraction continue et inévitable du secteur textile-habillement et la réduction annoncée des recettes du sucre ? vont provoquer des pressions d?une ampleur sans précédent sur l?économie.

Déjà, le déficit budgétaire est à la limite du tolérable, l?endettement devient asphyxiant, même si le gouvernement explique qu?il est surtout dû à l?investissement dans la modernisation de l?infrastructure publique.

Du fait du ralentissement de la croissance, des effets mêmes des dernières mesures budgétaires, il est prévisible que la balance commerciale continue à se détériorer. Il apparaît donc clairement que le vrai débat est de savoir comment, par quelles mesures de correction s?appuyant sur l?effort, la discipline, les sacrifices, l?austérité ? ce mot honni ? les gouvernants quels qu?ils soient seront à même d?éviter au pays les cyclones économiques qui se profilent à l?horizon. Si la politique était l?art d?éclairer les citoyens sur les enjeux de société, voilà à quoi le débat serait consacré.

Mais puisque la compétition électorale force les protagonistes à mentir pour obtenir leurs suffrages, la question principale sera éludée. Le gouvernement continue à masquer l?ampleur de la crise économique qui menace, en présentant un projet valable mais à long terme comme la panacée qu?il ne peut pas être. Le Parti travailliste s?obstine à denoncer une gestion économique « catastrophique » sans proposer les remèdes qu?il faut, lesquels feraient fuir les électeurs. C?est une campagne pour rien. Qu?ils se battent à coups de « potsam », nous ne sommes pas concernés !

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