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Une basse besogne appelée Calomnie
Allez avouons-le, on aime bien les ragots. C?est excitant, ces histoires d?infidélité de tel ministre, les détails croustillants autour d?une Macarena Party, les allégations de détournement, etc. Ne faisons pas l?autruche, dans la vie de tous les jours, à tous les niveaux, tout le monde parle plus ou moins de tout le monde. Pour remplir les vides dans une conversation, montrer qu?on est bien informé, pour se venger, par jalousie. Bien sûr, il y a différents degrés de cancans. Le pire, c?est quand on dit du mal de l?autre, qu?on porte atteinte à sa réputation par des accusations que l?on sait être fausses.
À la veille d?une élection, la calomnie est monnaie courante. L?électeur a parfois du mal à faire la part des choses dans tout ce qui est dit. Pour Shakuntala Boolell, Associate Professor à l?université de Maurice, la politique est un jeu de pouvoirs. « Pour triompher, tous les moyens sont bons et les orateurs, leurs activistes etc. vont profiter de la conjoncture pour rabaisser l?adversaire. Il faut à tout prix, pour se donner une bonne image, non pas seulement charmer, mais aussi mentir. L?adversaire politique est la représentation même de celui qu?on doit diaboliser et calomnier. »
« Des attaques gratuites à l?encontre de l?adversaire »
Qu?en pensent les politiciens ? La calomnie est-elle un mal nécessaire ? Leela Devi Dookun-Luchoomun, Campaign Manager de l?alliance gouvernementale, réfute la question en bloc et martèle que ce n?est pas son style. « La calomnie n?a jamais été une chose essentielle dans une campagne électorale. Quand vous avez un bilan, un projet et une vision, vous n?avez pas besoin de vous perdre en subterfuges. » Si elle admet que « certains » utilisent cette tactique, elle l?explique par un manque d?arguments et affirme que l?alliance gouvernementale ne fait pas de basses besognes. « Les autres peuvent dire ce qu?ils veulent sur nous, mais en le faisant, ils s?abaissent eux-mêmes. »
Dharam Gokool, secrétaire du Parti travailliste, s?est montré plus mitigé sur la question. « Pour moi, la politique est une activité noble. Elle doit faire la part belle au débat d?idées et non pas se souiller avec la calomnie. Il est cependant vrai que dans la pratique, il y a des moments où les politiciens oublient ce principe de base, et se livrent à des attaques gratuites à l?encontre de l?adversaire. » Dharam Gokool avance tout de même que les hommes politiques ne devraient pas se départir des grands principes s?ils ne veulent pas être victimes de médisance. « Les politiciens doivent être des modèles, car en choisissant cette voie, ils deviennent des hommes publics et tout ce qu?ils font de répréhensible risque de leur retomber dessus », confie-t-il.
Est-ce que la présence des femmes, pourrait changer cette mentalité ? « J?y apporte un démenti catégorique. La présence des femmes en politique ne fait que renforcer le jeu de pouvoirs. La femme est rusée à sa façon. Il n?y a aucune raison pour elle de se taire, sauf qu?elle ne va pas diffamer l?adversaire politique sur le même ton que l?homme », souligne Shakuntala Boolell.
Percy Yip Tong, travailleur social et candidat indépendant aux élections, brosse un tableau tout aussi sombre. « À Maurice, nous avons la culture de canne à sucre et celle de la calomnie. Il s?agit là d?un travers qui existe dans le monde entier, mais quand on vit dans une île, ce phénomène est amplifié. » Il ne mâche pas ses mots pour l?expliquer : « Ce qui se passe, c?est quand les gens voient que vous êtes meilleurs qu?eux, au lieu de faire l?effort de progresser et d?arriver à votre niveau, ils préfèrent dépenser leur énergie à vous rabaisser. »
« La présence des femmes en politique ne fait que renforcer le jeu de pouvoirs. La femme est rusée à sa façon. »
Il faut dire qu?il n?y a pas qu?en politique qu?on dépèce, qu?on autopsie, qu?on accuse faussement, et qu?on dénigre les gens. Les langues de vipère, ça court les rues. Quelqu?un frappe à votre porte et cherche à travailler comme bonne. Malheureusement, vous ne pouvez rien faire pour elle parce que vous en avez déjà une. Pour se venger, elle demande à quelqu?un de vous faire un appel anonyme pour vous « annoncer » que votre mari a une liaison avec la servante qui travaille pour vous. Quelqu?un vous demande un service, vous n?avez pas le temps, vous êtes obligé de refuser et il vous insulte. Pour se justifier, il se met à inventer une histoire sur vous. Ainsi on oublie qu?il vous a insulté injustement et c?est sur vous que toute l?attention est braquée.
Un haut cadre a fait les frais d?une machination récemment. S?il a essayé de faire abstraction de toutes les accusations portées contre lui, il avoue que les cicatrices restent, qu?il a passé plusieurs nuits blanches. « C?est quand vous faites bien votre travail que les gens trouvent des choses à redire. Ou ils vous critiquent parce qu?ils n?ont rien compris à la chose, ou au contraire, comme ils se prennent pour des intellectuels ils vont aller chercher la petite bête pour vous nuire. Ils regroupent plein de gens autour d?eux et font une obsession d?une petite erreur que vous avez commise. » Percy Yip Tong connaît cela, car on l?a accusé d?avoir exploité Kaya. « Ce sont des allégations qui vous blessent profondément et j?ai préféré quitter Maurice à ce moment-là. »
Pour lui, face à la calomnie, on est coincé. « Quand on nie publiquement, on dit que vous êtes sur la défensive et que donc, vous avez des choses à vous reprocher ; mais quand vous laissez dire, c?est le silence qui vous accuse. » Pour notre haut cadre, qui souhaite garder l?anonymat, on reste marqué, mais on ne doit pas se laisser anéantir. « On ne peut pas ne pas être affecté par la malhonnêteté des gens, mais on doit aussi faire la part des choses, continuer à travailler et faire en sorte que tout marche bien. Heureusement qu?il y a des personnes autour de vous qui vous encouragent. Vous vous dites alors qu?il y a, malgré tout, des gens honnêtes. »
« Impossible de ne pas médire en politique »
Peut-on espérer qu?on arrête un jour de dire du mal des autres ? Dharam Gokool souhaite qu?on puisse développer une charte qui exigerait que les politiciens se respectent mutuellement et n?aient pas recours à la diffamation. Shakuntalal Boolell reste, quant à elle, sceptique. « Les dérapages sont parfois inévitables. Malgré la bienséance et l?éthique que l?on voudrait observer, c?est impossible de ne pas médire en politique. » Le haut cadre éclaboussé n?ose pas non plus y croire. « Comment feront les calomniateurs, puisqu?ils n?ont d?existence que par rapport à leurs victimes ? » Nous sommes donc dans une impasse.
La psychologue Juliette François est toutefois plus optimiste. Face à la calomnie, ce qui importe c?est de se connaître soi-même. « Quand on a confiance en soi, on peut choisir d?ignorer les médisances et continuer sa vie. D?ailleurs quand il n?y a pas de réactions, le diffamateur peut difficilement avoir le contrôle sur vous. Vous pouvez aussi choisir la confrontation, de manière positive, sinon il reste le recours à la justice. »
Une définition ?
Le Larousse décrit la calomnie comme une fausse accusation qui blesse la réputation, l?honneur. Ceux qui ont étudié Le barbier de Séville se souviendront sûrement de cette description de la calomnie qui, à coup sûr, en donne une meilleure idée :
« La calomnie, monsieur ! J?ai vu les plus honnêtes gens près d?en être accablés. D?abord un bruit léger, rasant le sol comme l?hirondelle avant l?orage, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, vous le glisse en l?oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s?enfler, grandir à vue d??il. Elle s?élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de prospection. Qui diable y résisterait ? »
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