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Un pilote de trop
«Ça commence à bien faire. Si on m?écoutait, je mettrais à la porte aussi bien le directeur général (DG) que le président du conseil d?administration (CA). Le premier est un professionnel reconnu mais qui n?a jamais géré une aussi grosse entreprise avant, tandis que l?autre est un nominé politique qui a voulu se mêler de trop de choses », lance, irrité, un membre du conseil d?administration d?Air Mauritius (AM). C?était vendredi, à l?issue de l?assemblée générale des actionnaires de la compagnie. Une fois n?est pas coutume, les mêmes causes ont produit les mêmes effets.
C?est donc encore une fois des divergences de vue entre le directeur général et le président du CA qui ont précipité le départ de Nirvan Veerasamy. C?est ce que ce dernier affirme. Mais Sanjay Bhuckory, le président du CA ne l?entend pas de cette oreille. « Il n?y a eu aucun conflit entre moi et le directeur général. D?ailleurs, au cours des trois dernières réunions du CA, rien de tel n?a été évoqué. Et le Board a même statué qu?il n?existait aucun problème entre son président et le DG. »
De l?Hôtel du gouvernement, on regarde ce qui se passe au Paille-en-Queue Court avec un mélange de fatalisme et d?irritation. Xavier-Luc Duval, le ministre du Tourisme, pense qu?il faut « éviter ce type d?accidents de parcours à l?avenir », avant de dire qu?il attend le retour du Premier ministre au pays pour discuter de la situation avec lui. Un autre de ses collègues se montre un peu plus loquace : « Cela devait arriver tôt ou tard non ? Maintenant on va réfléchir à ce que l?on va faire et si on doit aménager le fonctionnement à la tête de l?entreprise ou non. » En revanche, pour beaucoup d?observateurs, y compris d?anciens directeurs d?AM, la cause est entendue. La compagnie va mal et souffre de paralysie décisionnelle chronique, et ce, à cause de son exécutif bicéphale.
La malédiction du « Paille-en-Queue Court »
Jusqu?en février 1997, Air Mauritius avait effectivement connu une période de grand calme avec un président-directeur général (P.-d.g.), sir Harry Tirvengadum, solidement aux commandes depuis plus d?une dizaine d?années. Il sera remplacé en 1997 par feu Nash Mallam Hassam. Mais c?est en septembre 2000 que naît vraiment la malédiction du Paille-en-Queue Court, lorsque le gouvernement MSM-MMM, fraîchement élu, décide de scinder le poste de P.-d.g. pour faire place à un directeur général adossé à un président du CA.
« N?est-ce pas cela la cause de tous les problèmes que nous connaissons ? » s?interroge Nassir Ramtoolah, l?un des actionnaires qui a pris la parole lors de l?assemblée générale de vendredi. Sanjay Bhuckory estime, quant à lui, l?argument irrecevable. « Il n?y a jamais eu de problème à ce niveau à Air Mauritius. La ligne de démarcation est très claire. » Cependant, dans la pratique, la situation est plus trouble.
Ainsi, à Air Mauritius, on évoque les divergences persistantes qui ont oppo-sé en 2003 le président du CA, Arjoon Suddhoo, et Vinod Chidambaram.
En effet, le CA et son président avaient peu à peu grignoté quelques prérogatives additionnelles en dirigeant l?Appointment and Remunerations Committee et le General Affairs and Policy Committee de l?entreprise. Une situation qui s?est répétée avant et depuis.
Dès lors, en cas de conflit à la tête de l?entreprise, chacun va chercher du soutien là où il peut. Ainsi, certains directeurs généraux, selon qu?ils ont cheminé au sein d?AM ou pas, choisissent des stratégies différentes. Par exemple, Vinod Chidambaram, se sachant moyennement soutenu par le gouvernement avait essayé, en vain, de s?allier au management de l?entreprise pour maintenir son autorité face au CA.
Pour Megh Pillay, c?est la confiance placée en lui par l?Hôtel du gouvernement qui lui avait largement permis de préserver son indépendance de décision par rapport au CA. Il était même allé jusqu?à s?opposer ouvertement au ministère du Tourisme sur la question de l?ouverture de l?accès aérien, et ce, sans essuyer les foudres des autorités.
Pour Nirvan Veerasamy toutefois, les dés en étaient jetés. Malgré un soutien implicite du personnel sur la question de la restructuration et de la réduction des coûts au sein de l?entreprise, il n?a pas pu mobiliser toute son équipe de management autour de lui. Mis en cause par la série de questions parlementaires sur un conflit d?intérêt allégué dont il ferait l?objet, il a fini par être esseulé au sein de l?entreprise et délaissé par l?Hôtel du gouvernement. Un contexte idéal pour que le CA reprenne la main.
« Très mauvais pour l?image de la compagnie »
Un ancien directeur général d?Air Mauritius explique que le successeur de Nirvan Veerasamy connaîtra les mêmes problèmes que lui, si la question du fonctionnement de la direction n?est pas réglée une fois pour toutes. « Depuis 2000, il faut bien l?admettre, il y a eu des difficultés avec cette formule. Il faut revenir au système d?un président exécutif qui a des pouvoirs de gestion et d?administration qu?il partage avec le conseil d?administration, le pouvoir politique et l?ensemble des actionnaires. Cet Executive Chairman pourrait être assisté de deux adjoints », suggère l?ancien dirigeant d?Air Mauritius.
La pratique habituelle dans les grandes compagnies aériennes dont le capital est en partie détenu par l?État, est de séparer les fonctions de président du CA et de directeur général Mais des exemples où des P.-d.g. dirigent de grandes compagnies aériennes existent également. Le cas le plus cité est celui de Jean-Cyril Spinetta, le puissant patron d?Air France, qui arrive à se faire respecter aussi bien des actionnaires que de son conseil d?administration et du gouvernement français.
Qu?importe la formule choisie, le personnel d?Air Mauritius exige désormais que l?entreprise connaisse un peu de sérénité après avoir changé six fois de DG en moins de 10 ans. « Tout cela est très mauvais pour l?image de la compagnie. S?il veut ramener de l?ordre et de la sérénité au sein de l?entreprise, le président du CA a tout notre soutien. Nous sommes conscients des menaces qui pèsent sur nous. C?est pour cela que nous voulons nous remettre au travail, avec, de préférence, un nouveau directeur général issu de la compagnie », souhaite Narvada Beenessreesingh, présidente de l?Air Mauritius Cabin Crew Association.
Mais rien n?est moins sûr. Pour l?heure, ce sont Cornwell Muleya et Indradev Rajah Buton, respectivement directeur financier et directeur du marketing, qui assurent l?intérim de Nirvan Veerasamy. « Le CA leur a déjà donné certaines consignes. Et je les rencontre demain pour affiner tout ça », explique Sanjay Bhuckory, qui dit ne pas vouloir précipiter la décision de la nomination du nouveau DG.
En attendant la nomination du prochain directeur général, certains se demandent déjà combien de temps il tiendra à la tête de l?entreprise. À moins que la malédiction du Paille-en-Queue Court ne soit enfin conjurée?
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