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Un corps se laisse émouvoir, il ne parle pas?
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Un corps se laisse émouvoir, il ne parle pas?
Ch?ur de corps. Ou c?ur dans corps. Que l?on soit danseur, chanteur ou acteur, le talent réside dans l?enveloppe corporelle. Cette matière qui laisse filtrer des gestes, des souffles, des tics, des larmes. Une masse que les Talipot essoufflent pour mieux en soutirer le beau dans la sensiblerie de l?être.
Assister à la dernière représentation de stage de la troupe réunionnaise, c?est une épreuve. Du premier au dernier soupir, l?on recherchera toujours des mots pour tenter de cerner le souffle inépuisable de ces artistes. Ils sont 24. Assis sur le sol, en rondeur comme pour prendre racine. Pas de climatisation parce qu?il faut laisser le corps s?exprimer par tous ses pores, ses voies et ses faiblesses. Le maître du jeu de corps, c?est Philippe Pelen Baldani, metteur en scène des Talipot.
?Je veux, débute-t-il, que vous vous laissiez pénétrer par l?énergie de l?autre. Caressez l?énergie, donnez naissance à un jeu?? Deux artistes se lèvent. Les noms s?oublient. Seuls les corps ouvrent la bouche.
Utiliser la voix pour bercer les sensations
Buste contre buste. Et puis nuque contre cou. Du pareil au même ? Non. Chaque enveloppe extériorise son langage. Philippe n?est d?abord pas conquis. Il l?affirme. ?Soyez plus fluide?? Reprise de position. Et là le nom se dévoile. Yannick Gérie respire. Expire. Convulsion du diaphragme. Et la voix sort. Dansant dans l?air. Cristallisant l?instant. Tétanisés par l?émotion, il nous cloue.
Les deux corps enfermés dans un cercle s?entrecroisent, s?embrasent. Se cherchent des mains, jambes à travers jambes. Yeux fondant sur les mouvements. Et à Philippe de reprendre, brisant ainsi cette bulle d?intimité qui s?est construite devant nous.
?Yannick, viens au centre, allez !? Cet artiste âgé d?une vingtaine d?années se soulève avec aisance. Philippe lui entoure la taille du regard. Et il lui dicte à l?oreille. ?Laisse ta voix sortir du bas ventre. Prends ton temps??
Et la tempête démarre en souffles. Les 23 artistes respirent et laissent venir la sincérité. Bruissement de voix qui s?élève dans la salle du CCB. Le vent siffle. Comme le ferait la brise dans les feuilles. Les voix deviennent au singulier. Seul face à cette barrière qui s?ouvre, Yannick laisse tomber la réalité. Attention ; il n?est pas ?ailleurs?. Il est simplement en lui. Au fond de cette coquille qui possède le don de laisser miroiter les cordes vocales. Enchantement chanté et conté. Raconté. Et défeuillé.
Ce stage cèdera place à un spectacle. Une rencontre comme celle de KOR, la maison du vent. Talipot, c?est une troupe réunionnaise qui parcourt le monde à la recherche de porteurs de souffle. Lors de leur dernière prestation, en octobre dernier à la Réunion, ils ont prouvé jusqu?où la voix pouvait bercer les sensations.
?Dansons nos frustrations?
Le moment magique vient aussi de la présence d?Alaxandro Chiara. Celui qui y croyait et qui croit toujours, en la comédie. Au théâtre. Au jeu d?acteur. Certains ont été pris par l?émotion. C?est ce qu?il faut faire. D?autres ont eu peur. Nous, nous avons savouré ce moment. Ce n?était pas du sadisme car tout n?était que de la comédie, rappelons-le.
Il commence ainsi. Le torse dénudé. La bouche bandée. Le regard limpide. Il jouera le mal-être du corps dans tous ses excès.
Se laissant lentement transpercé par les sonorités produites par les artistes, en demi-cercle cette fois, Alexandro reste seul face au monde.
Manipulant au fond de lui, une noirceur quelconque. Accumulant son désarroi. Et l?esprit se reflète sur le corps. Le regard déchire les parois de l?enveloppe. La poitrine se rétracte. Les côtes saillantes. Alexandro retrace toutes les faiblesses d?une âme qui ne se supporte plus. Ces paroles sortent en bribes. De l?italien. Sa langue maternelle.
Horrible démonstration de sentiments qui flagellent les coins de la coquille humaine. Philippe a voulu l?arrêter trop tôt, Alexandro lui a dit : ?Non, non?? Et le corps a fondu en larmes.
?La danse et le théâtre, explique Philippe après cette démonstration, ce sont comme des incises de lettres. On s?invente des couches et des rôles pour masquer nos émotions. Mais une fois que tu fais appel à l?origine, c?est inévitable. Notre langue revient à la surface?? Comme l?a montré Alexandro, sa langue est venue toute seule. Il y a des pulsions que le corps ne contrôle pas. Il y a des émotions que le corps n?a pas le droit de dissimuler.
Si nous laissons parler Talipot, ce serait dire : ?Dansons nos frustrations.? Laissons les mémoires du passé se malaxer dans cet amas physique. Le souffle, c?est le catalyseur de talent. Il fait appel à quatre approches : la concentration, l?écoute, le jeu chorégraphique et le jeu théâtral. Quand un être s?abandonne à n?écouter que son esprit, le physique disparaît.
Talipot laisse derrière lui, une empreinte, une chaleur, une sueur, des émotions. Il était chez nous deux ans de cela, mais cela ne suffit toujours pas. Les artistes mauriciens sentent que le partage prime dans la langue corporelle entre les îles. Alors, à quand ce spectacle ?
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