Publicité
?Un budget en rupture avec ceux des vingt dernières années?
Par
Partager cet article
?Un budget en rupture avec ceux des vingt dernières années?
<B>? Quelle a été votre première réaction à la présentation du budget 2004-2005 ? </B>
Ma première réaction a été que ce budget est différent des précédents. Mais après une analyse plus approfondie, je me suis rendu compte qu?il n?est pas seulement différent : il est en rupture non seulement avec les précédents budgets de ce gouvernement, mais aussi avec tous les budgets depuis les années 1980.
L?axe central du budget a toujours été la stratégie de développement économique, accompagné bien sûr de mesures sociales. Pour la première fois, nous avons un budget dont la principale orientation est sociale. La priorité du ministre des Finances est la démocratisation de l?économie. Il cite ensuite huit autres priorités, parmi lesquelles la protection des consommateurs et la lutte contre l?exclusion. Sur les huit, une seule concerne l?économie.
C?est en cela que ce budget est nouveau. Indépendamment des jugements de valeur que l?on peut avoir sur ce choix, cela pose un problème de fond car qu?est-ce qu?un budget sinon un instrument d?orientation économique et sociale ? Tous les gouvernements essayent de réconcilier l?économie et le social. Mais comment faire un budget qui est essentiellement social ? Qui va payer pour cela si ce n?est l?économie.
La deuxième principale rupture de ce budget est que, depuis les années ?80, Maurice s?est engagé sur la voie de la libéralisation de l?économie couplée à un allègement de la fiscalité. Dans cette optique, année après année, on s?est évertué à réduire l?impôt direct, qui était de 70 % à un certain moment, tout en simplifiant la taxe.
Le budget 2004-2005 emprunte pour la première fois la direction opposée : on augmente l?impôt direct et le nombre de ?tax bands? passe de deux à quatre. Le gouvernement introduit aussi le concept d?une taxe minimum sur les entreprises. C?est une première depuis ces vingt dernières années.
<B>? Quand vous dites que le budget est essentiellement social, ne doit-on pas y voir un retour de balancier après trois exercices dominés par l?économie ? </B>
Oui et non. L?économie et le social partent d?une même dialectique. Si on fait trop d?économie, le social revient au galop et, inversement, trop de social va inévitablement se faire rattraper par l?économie.
Je ne pense pas qu?on a trop privilégié l?économie. La conviction de tous les gouvernements depuis deux décennies, est que si l?économie va bien, cela créera de l?emploi, augmentera les revenus des ménages et influencera positivement le bien-être de la population. Il ne s?agissait pas de faire de l?économie une fin en soi, mais pour ses retombées positives sur le social.
Aujourd?hui, le budget 2004-2005 vient dire qu?il est possible de faire du social directement. Je conçois qu?il peut devenir nécessaire de tenir compte des besoins, des difficultés et des attentes de la population. Mais j?estime qu?on ne peut pas faire davantage de social que ce que l?on peut financer. Le budget donne l?impression qu?on peut faire du social et que l?économie s?occupera du reste. Ce renversement dans l?approche est porteur de difficultés futures.
<B>? L?allègement fiscal annoncé au niveau de l?impôt direct devrait permettre d?améliorer le pouvoir d?achat et faire repartir la consommation?</B>
Certainement. Aux Etats-Unis, le gouvernement avait adopté une approche similaire pour faire repartir la consommation et soutenir la croissance. Mais cet allégement fiscal n?est pas généralisé. Une catégorie de contribuables devra payer plus. Qu?est-ce que cette minorité, qui sera taxée davantage, rapportera de plus dans les caisses de l?Etat ? Très peu à en croire les chiffres avancés par le ministre des Finances. Ce qui m?amène à dire qu?on peut faire du social sans être obligé d?envoyer des signaux ?socialisants?.
Si ce n?est pas pour augmenter ses revenus, pourquoi taxer davantage une catégorie de contribuables ? Pour donner l?exemple ? C?est peut-être intéressant politiquement mais, du point de vue de l?équité, cela pose problème. Taxer plus lourdement les produits de luxe part du même principe. Cela fait des années que les droits de douane sont graduellement réduits afin de rendre les produits accessibles à un plus grand nombre.
Cette fois, on choisit d?augmenter les droits de douane sur certains produits dits de luxe. Il ne s?agit pas d?accroître les revenus de l?Etat mais pour l?exemple. Il y a quelque chose d?arbitraire dans cette approche qui me gêne.
<B>? Le ministre des Finances a également introduit une taxe minimale sur les entreprises qui paient des dividendes. En quoi cela gêne-t-il le secteur privé ? </B>
L?Etat a voulu donner des incitations aux entrepreneurs afin de promouvoir l?investissement. Les chefs d?entreprises ont pris avantage de ces incitations pour monter leurs affaires. Ils arrivent à une situation où, grâce à ces nombreuses incitations, ils peuvent ne pas payer d?impôt. Ils ne font rien de malhonnête mais ils tirent juste avantage des facilités créées et voulues par l?Etat. On vient maintenant leur dire qu?il n?est pas correct qu?il y ait une taxe minimale à payer. C?est arbitraire.
C?est comme si vous organisiez une course avec certaines règles du jeu. Tout le monde participe. Toutefois, lorsque le résultat tombe, il ne vous satisfait pas et vous décrétez que le résultat aurait du être différent.
Il faut fixer les règles du jeu au départ et s?en tenir. Si on trouve que les mesures incitatives sont trop généreuses, on n?a qu?à les revoir, mais il faut que les règles soient claires. Le secteur privé n?est pas contre le principe de payer la taxe mais il fait ressortir qu?il faut respecter les règles du jeu ou alors les changer.
Cependant, il faut tenir en compte que les mesures incitatives qui permettent des abattements fiscaux ont été un outil pour encourager l?investissement et le développement. Si on ne veut plus de ce modèle, il faut le dire.
En plus, Maurice a toujours été vendue comme une destination d?investissement avec un régime fiscal allégé. La volonté d?augmenter les taxes et de cibler certaines catégories de contribuables envoie un mauvais signal. On veut faire de Maurice un centre de services où on utilise surtout la matière grise. En abaissant le plafond de revenu au-delà duquel les professionnels seraient imposables on va à l?encontre de cette stratégie.
<B>? Le ministre des Finances argue qu?il est anormal de payer des dividendes aux actionnaires et de ne pas payer d?impôts?</B>
Mais il y a des mesures incitatives qui rendent cela possible. S?il y a un problème, il est peut-être là. Les gens prennent la décision d?investir en tenant compte d?un ensemble de paramètres. Les incitations fiscales en font partie. A présent, si on veut modifier une des données qui entrent dans l?analyse globale des investisseurs potentiels, cela aura certainement un impact sur ses conclusions générales et sur la décision d?investir ou pas. Ce que cet impôt minimum sur les entreprises rapportera à l?Etat ne justifie pas son caractère démotivant.
<B>? Etes-vous de ceux qui pensez qu?il n?y a rien d?économique dans ce budget ? </B>
Je n?irai pas jusque là. Mais on pourrait arguer que c?est implicite. Cela voudrait dire que l?économie se prendra en charge toute seule. Il est aussi vrai qu?il y a beaucoup de décisions économiques qui peuvent être prises en dehors du budget. On a tendance à trop attendre du budget. Mais je pense que le ministre des Finances aurait dû être un peu plus explicite sur l?économie.
<B>? On reproche au ministre des Finances de n?avoir rien fait pour relancer l?investissement par exemple?</B>
Quelle est la marge de man?uvre d?un ministre des Finances ? Quand vous devez prévoir Rs 10 milliards pour le service de la dette, Rs 10 milliards pour les salaires et Rs 14 milliards de transferts sociaux, que reste-t-il ? Il est obligé de s?appuyer sur d?autres institutions financières, telles que la Banque de développement de Maurice ou la poste. Notons en passant que la baisse des médicaments sera essentiellement financée par la marge des pharmaciens et des importateurs.
Pour en revenir à l?investissement, le vrai facteur déterminant est l?opportunité. Quand il n?y a pas d?opportunités, vous pouvez proposer mille incitations que cela ne servira à rien. L?investissement est une décision individuelle. L?investisseur fait ses calculs et, s?il trouve que le taux de retour n?est pas suffisant, il n?investira pas.
Ceci dit, si l?Etat ne peut pas grand-chose pour créer des opportunités et obliger les gens à investir, il doit toutefois tout entreprendre pour faciliter l?investissement. Il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Déjà que les opportunités ne sont pas nombreuses? Si, en plus, l?administration vient compliquer la vie des entrepreneurs, cela rendra les choses encore plus difficiles.
<B>? Que pensez-vous des mesures annoncées pour dynamiser l?esprit d?entreprise ? </B>
L?idée de favoriser l?émergence de nouveaux entrepreneurs est excellente. Elle avait été évoquée dans les budgets précédents mais, cette fois, le ministre des Finances est arrivé avec des propositions concrètes et pratiques pour pousser l?entrepreneuriat.
La question est de savoir si les moyens mentionnés seront suffisants. La promotion de l?esprit d?entreprise mériterait plus d?attention. Mais le fait d?accorder autant de place à cette question dans le discours du budget est déjà une bonne chose. Il faut encourager les Mauriciens à se jeter à l?eau. La plus grosse difficulté est de trouver des idées originales qui marchent. Nous avons trop tendance à imiter ce qui marche déjà.
<B>? Pravind Jugnauth aborde aussi une réforme importante en introduisant le ciblage au niveau des prestations sociales. Qu?en pensez-vous ? </B>
Nous ne pouvons que saluer une telle initiative. Cela fait des années que la Chambre de commerce et d?industrie recommande une telle approche. Avec le vieillissement de la population, notre système de pension deviendra vite insoutenable. Le ciblage est une solution. Il s?agit de donner à ceux qui en ont vraiment besoin.
Il s?agit d?une mesure courageuse mais il aurait fallu davantage de consultations. Je pense qu?une étude approfondie serait nécessaire pour déterminer correctement les revenus et les besoins. Un retraité qui a encore des enfants étudiant à l?étranger n?a pas les mêmes besoins qu?un retraité sans enfants dont l?épouse travaille toujours. Je regrette qu?on ait arbitrairement décidé que ceux qui ont des revenus de Rs 20 000 n?aient pas droit à la pension de base.
Il faudrait aussi que les ressources ainsi dégagées soient utilisées à bon escient.
<B>? Le secteur privé s?inquiète de la création d?une ?Market Monitoring Unit?. Pourquoi ? </B>
D?un côté, le gouvernement dit qu?il est pour la libéralisation des prix mais, de l?autre, il crée une unité de surveillance. La Chambre de commerce est beaucoup plus favorable à la création d?institutions indépendantes telles que l?Office of Fair Trading et le Competition Tribunal. On ne peut pas vouloir à la fois d?institutions de régulation indépendantes et créer parallèlement une unité de fonctionnaires qui va intervenir dans le système avec zèle et subjectivité. C?est la porte ouverte à l?arbitraire.
<I>Propos recueillis par</I> <B>Stéphane SAMINADEN</B>
<I>?La priorité du ministre des Finances est la démocratisation de l?économie. Il cite huit priorités, dont la protection des consommateurs et la lutte contre l?exclusion. Sur les huit, une seule concerne l?économie. C?est en cela que ce budget est nouveau.?</I>
Publicité
Publicité
Les plus récents