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Stanley Harmon : Croqueur de vérité
Fuir les clichés. N?avoir pour seul parti pris que celui de l?authenticité. Ses convictions, Stanley Harmon les portent à bout de crayon. Le trait est sûr, la pensée mûre. Sous ses doigts, le destin de deux enfants : Ze ? diminutif de Zozef- et Melia, a pris vie. Humanité bafouée d?un frère uni à sa s?ur ; enfants martyrs ; enfants mystères, broyés par l?esclavage. Le pari était risqué pour une première sortie en tant que bédéiste. Le crayonneur de Sainte Croix n?a pas reculé.
?J?ai surtout dû me battre contre les anachronismes. Dès que l?on évoque l?esclavage, nous pensons aux gravures montrant des corps enchaînés et à demi nus. Mais c?est faux. Ces images ne s?appliquent pas au contexte local. Avec Ze ek Melia, j?ai découvert la pudeur de l?esclave.?
Une exploration éperonnée par les recherches d?Alain Romaine, concepteur de la B.D., commandée par le Centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Lancée dès lundi dernier, les planches, destinées aux élèves du primaire et du secondaire, ont pour but de commémorer la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition.
Le passionné
Une souffrance qui s?est répercutée sur le processus créatif du bédéiste. Début mars, assis à sa table de travail, ses crayons stagnent. ?Je me suis rendu compte que je ne savais pas comment les esclaves étaient habillés. S?ils portaient des manches courtes ou des manches longues ? Et de quelle couleur était leurs vêtements, avant de découvrir qu?ils portaient un uniforme à carreaux. A l?époque, une femme portant une minijupe était traitée de ?move ningres? comme c?est dit dans le bouquin.?
Transporté par l?inspiration, il agrémente l?une des cases de la B.D. d?une machine à coudre. ?L?histoire se déroule à Maurice en 1834 et la première machine à coudre est apparue vers 1862.?
Fidèle à la vérité, Stanley Harmon en fait son obsession. Sa plus grande difficulté : dessiner avec précision les visages de Ze et Melia. Comment traduire à la fois l?innocence et la souffrance ? Alors, celui pour qui ?tout art est inspiré?, regarde plus attentivement les joues rondes de sa fille de quatre ans. ? Je ne dis pas que j?ai dessiné ma fille, mais vivre avec un enfant a forcément un impact sur sa production.? Il fait de ses personnages des symboles sans que ces derniers ne soient écrasés par le poids de l?Histoire.
Un effet qui trouve son aboutissement dans la candeur de Melia, ?la seule à ne pas porter l?uniforme.? Un choix que Stanley Harmon impose à tous, une de ces décisions qui n?ont d?autre justification que ?l?instinct.?
Constamment travaillé par la notion de ?l?art pour tous,? et de la fonction réelle de l?artiste, le professeur de dessin au collège La Confiance multiplie les passions. En plus d?enseigner le dessin, il est aussi au c?ur de la destinée de Carpe Diem, troupe de théâtre amateur qui se produit régulièrement au front de mer de la capitale. Sorte d?exutoire pour son envie d?aider ?les marginaux, ceux qui marchent sur la même route que les autres, mais qui arrivent en sens inverse.?
Nécessité d?aider, de consoler, de soulager. ?Il y a deux extrêmes dans l?enseignement : ceux qui l?ont choisi et ceux qui viennent bosser en attendant que la journée soit finie.? Devant notre air interrogatif, Stanley Harmon répond : ?Je m?accroche à ma vocation.?A 31 ans, c?est avec de la fierté dans la voix et une étincelle de défi dans les yeux qu?il révèle : ?cela fait dix ans que je fais ce métier.?
Son air juvénile, cette façon de regarder au loin en parlant de choses qui le touchent de très près sont autant de signes qui confirment que Stanley Harmon refuse de prendre le pli d?un certain système. Celui où l?art serait réservé à une élite, où le manque de moyens serait une fatalité.
Lui, le ?rebelle calme,? a choisit d?étudier le dessin contre l?avis de ses parents. ?Mon père travaillait dans le port. Pour lui, la réussite scolaire comptait par-dessus tout. Il voyait le dessin, l?art d?un mauvais ?il, comme une voie sans avenir.? Stanley Harmon persévère.
Son coup de crayon le mènera jusqu?à un diplôme de Fine Arts au MGI. C?est là qu?il éprouve une aversion durable pour ces artistes ? Stanley Harmon refuse de citer des noms - qui ?produisent des ?uvres seulement pour les initiés, en faisant croire aux autres qu?ils sont trop bêtes pour comprendre. C?est pas vrai, c?est eux qui sont trop idiots pour partager.?
Son besoin ? que l?on sent vital - d?échanger, ne se limite pas seulement à la B.D.. Lui, c?est au-delà de ?la valeur rationnelle du monde, c?est-à-dire de l?argent,? qu?il veut aller. ?La première réaction des gens quand Ze ek Melia est sorti était : To pou gagn boukou royalties.? C?est vers le nombre limité de pages ? huit au total ? que Stanley Harmon préfère pointer le doigt. ?Le Centre Mandela manque de moyens.?
Une absence que le bédéiste vit dans sa chair. ?A trois reprises, j?ai projeté de faire une B.D.. A chaque fois, les gens avec qui je voulais m?associer finissaient par être totalement découragés par l?inexistence de débouchés.? Maintenant qu?il a le pied à l?étrier, le bédéiste pense déjà à la suite de Ze ek Melia. Pourquoi pas une autre journée dans leur vie enchaînée aux corvées, où l?espérance prend la forme d?un jeu : le tina.
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