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Souillés dans l?indifférence
● <B> Vous revenez d?une visite à la Réunion où vous avez eu des rencontres musicales? Le temps des souvenirs ? </B>
J?ai rencontré mes anciens collègues musiciens, ceux avec qui je jouais quand j?étais à la Réunion, dans les années 68. J?y ai passé deux ans et je jouais à l?hôtel de l?Europe. C?était l?époque de Luc Donat, Jules Arlanda, Barbouza, Maxime Lahoppe, Loulou Pitou. Nous avons fait un b?uf ensemble, c?était extraordinaire. A l?époque, j?étais guitariste accompagnateur dans l?orchestre de l?hôtel. J?étais sous contrat. J?avais été engagé par M. Barboza, un Brésilien qui était venu à Maurice avec le Circo Brazil. Il m?avait vu jouer à la guitare à l?hôtel Golden de Pointe-aux-Sables. Je suis donc arrivé à la Réunion sous contrat pendant 3 ans. Depuis ce jour, je n?ai jamais revu ces musiciens jusqu?au mois dernier, quand j?ai été les voir, invité par le Pôle Régional de la Réunion. C?était un grand moment, très émouvant. Nou inn fer enn mari tam tam ! Puis j?ai donné une conférence à l?université de Moufia sur la musique traditionnelle de l?océan Indien et la sauvegarde de notre patrimoine musical.
● <B> Vous trouvez qu?il est en danger ? </B>
Valeur du jour, notre séga ne sait plus à quelle branche se raccrocher. Notre séga part à la dérive. Si vous regardez à Maurice, qui ?tient la barre?? Il n?y a que Zot sa et Cassiya. C?est étrange pour un pays, de n?avoir que deux groupes qui, en plus, ont une cuisine qui a le même goût. Leurs musiques se ressemblent. Ils changent de solistes, mais la musique continue toujours de la même façon. Il faut qu?il y ait un renouveau de la musique mauricienne. Le seggae est passé, le mallogae aussi, le séga est resté et il restera. On essaie de broder dessus.
● <B> Vous êtes musicien vous-même, pourquoi ne perpétuez-vous pas le ?séga? tel que vous le sentez ? </B>
Oui, j?ai fait, j?ai créé un peu cette musique du futur qui pourrait prendre la relève. Mais je ne veux bousculer personne. Et puis, je ne sais pas si le public aime vraiment écouter les paroles des ségas. J?ai un souvenir de Kaya chantant To racine pé brilé, un message fort et sérieux. Cela n?empêchait pas les gens de lever leur jupes et de danser. Est-ce que les gens écoutaient le message ou juste la musique? Voila Kaya demandant au peuple de pran kont to racin pe brile et tout le monde chante et danse ! On ne pense qu?à s?amuser. Mais c?est vrai que le monde lui-même est comme ça. Personne ne veut prendre ses responsabilités. Amize diverti ! Voilà le programme.
● <B> Le ?séga?, comme toute forme de musique, évolue, subit d?autres influences, c?est cela que vous regrettez ? </B>
Il y a quelque chose qui s?appelle le patrimoine, les racines. Nous en avons, mais chacun veut s?en approprier. Il n?y a aucune archive musicale ici. Je suis d?accord, la musique doit évoluer. Quand notre séga a-t-il subi l?influence occidentale dans les instruments utilisés, batterie, saxo, violon etc ? Avant la guerre 39-45, on n?écoutait que les ségas réunionnais et seychellois. Les deux tubes étaient Valse d?amour des Seychelles et La rosée tombée de la Réunion. A Maurice, il n?y avait aucun séga. C?est en sortant de la guerre que des gens comme Jacques Cantin, par exemple, ont été en Afrique du Sud rencontrer un homme qui s?appelait Dan Hill. Ce dernier l?a aidé à faire son premier séga, Maman Bettina avec, au verso du disque, Sir Jules. Même là, le rythme ressemblait plus à la rumba qu?au séga. Si notre folklore aujourd?hui a pris cette tournure avec des instruments occidentaux, c?est à cause des Anglais. Les soldats mauriciens, pendant la guerre, n?étaient pas mis par les Anglais dans le camp africain. Mais avec les Européens. Il y avait un mess où il y avait toutes sortes d?instruments sur lesquels les Mauriciens jouaient. Ils ont commencé à jouer avec polka, mazurka, scottish et ils ont commencé à jouer le séga sur ces instruments. C?est là que le séga s?occidentalise avec les instruments. Quand ils reviennent à Maurice, ils forment un petit orchestre dans lequel j?ai joué et qui s?appelait Jazz. Et, de fil en aiguille, les instruments électriques sont arrivés à Maurice et cette tradition a continué.
● <B> Vous préconisez donc d?abandonner cela et de revenir aux instruments traditionnels uniquement ? </B>
Il faut non pas abandonner ce côté occidental, mais il faut dans le même temps préserver le séga traditionnel. Les Mauriciens n?ont plus l?occasion d?écouter le séga typique avec ravane, maravanne et triangle. Tout ça tombe dans l?oubli. Ce sont les touristes qui ecoutent encore le vrai séga. Eux, ils veulent écouter l?original. Pas les Mauriciens. Je crois, par exemple, qu?il est l?heure de remplacer la batterie occidentale de nos ségas par nos percussions originales. Cela donnerait une couleur sonore plus riche et plus rythmée. Et alors ce séga aurait beaucoup plus de chances de se faire connaître en Europe qu?actuellement avec des instruments occidentaux. Bann la pe rod bat lacol ar pie lacol. On ne va pas à la conquête des marchés occidentaux avec des instruments qui leur apartiennent et qui n?ont, pour eux, aucune originalité. Il faut moderniser notre séga, mais à partir des instruments traditionnels comme le bobre, le makalapo. Nous aurons alors un son nouveau et totalement original. Ici tout le monde veut se revendiquer africain, s?il y a de l?argent à gagner! Mais culturellement c?est une autre affaire?L?hindou n?a aucune difficulté à s?identifier avec l?Inde. Mais le créole avec l?Afrique, c?est une autre histoire ! C?est comme ça.
● <B> Quand vous dites que l?on s?intéresse à ses racines uniquement quand il y a de l?argent en jeu, vous voulez parler de la compensation aux descendants d?esclaves ? </B>
Je ne suis pas contre une compensation. Mais compensation de quoi ? Pour qui ? Quand l?esclavage a été aboli, il y a eu une compensation. Où est-elle ? Ne l?avons-nous pas déjà obtenue à cette époque ? Où a-t-elle été conservée? Tout le monde le sait? Elle a servi à faire une banque. Je suis un ami de Sylvio Michel et je ne veux pas le décourager, mais on n?obtiendra jamais cette compensation. Elle a déjà été payée? J?espère que Sylvio y arrivera?
● <B> On parle beaucoup en ce moment de la réorganisation des prisons et les Mauriciens découvrent avec effroi ce qui s?y passe. Vous y avez passé sept mois, comment avez-vous vécu cet enfermement ? </B>
Il n?y a eu rien là-bas de positif que j?ai pu apprendre. Ce que j?ai pu apprendre, c?est en observant ce qui s?y passe. Comment les hommes vivent entre hommes dans un milieu fermé. Comment ils agissent, à quoi ils pensent, qu?est-ce qu?ils ont dans leur tête. Un homme qui va passer trente ans en prison, à quoi pense-t-il ? J?ai beaucoup observé. J?ai essayé d?apprendre. Etant un chanteur connu, j?ai été bien accueilli par les détenus qui me disaient tous que ce n?était pas ma place. J?ai beaucoup parlé avec eux. J?ai rencontré des innocents, des coupables, des coupables qui avaient la ferme intention de récidiver. Je les ai tous rencontrés. J?ai vu des voleurs qui m?ont dit que c?était leur métier et qu?ils avaient bien l?intention de continuer une fois sorti. Quand ils vous racontent leur exploit, vous êtes sans paroles.
● <B> Comment avez-vous réagi quand vous saviez que vous alliez être emprisonné ? </B>
Je me suis préparé mentalement à faire ce séjour en prison et à en ressortir en oubliant tout comme si c?était une parenthèse? J?ai tout delete. Ma vie a repris son cours comme si rien ne s?était passé.
● <B> Comment fait-on cela ? </B>
(Sourire énigmatique) On peut faire ça? Avec une certaine connaissance psychologique de soi? J?ai eu de la chance, quand je suis sorti, d?être bien accueilli par tous mes amis. Tous savaient que c?était injuste. Manifestement, le président Anerood Jugnauth ne pensait pas la même chose. Quand certains amis ont été lui demander un pourvoi en grâce, il a dit que je le méritais mais que la loi est la loi et qu?il ne pouvait rien faire. La loi dit: ?Any part of a gun is a gun.? C?est comme ça que quelqu?un qui avait été présenté son permis de conduire à la police s?est fait mettre au cachot trois mois parce qu?il avait un pendentif qui était une vieille balle de revolver? Any part of a gun is a gun? ça aussi c?est la loi.
● <B> Comprenez-vous que les gens soient effarés de voir ce qui se passe dans les prisons selon certains témoignages ? </B>
La situation est plus qu?alarmante dans les prisons. Je viens de lire dans un journal que Bill Duff, le nouveau patron des prisons, dit que la situation n?est pas alarmante. Naturellement qu?il ne sait pas ce qui s?y passe. Avant même que Bill Duff ne sorte de son bureau pour aller voir, tous les prisonniers le savent et ont déjà pris des dispositions pour que tout paraisse normal. Toutes les seringues sont cachées, tous les sadiques ont refermé leur braguette. Quand la Reine Elisabeth vient visiter Maurice, ?ou croir amenn li dan lendroi cot li pou trouv malpropté ?? Non, elle voit des petits enfants propres agitant des petits drapeaux! Là-bas c?est pareil. C?est ça qui est encore plus alarmant. Bill Duff dit qu?il va ouvrir quatre prisons encore à Maurice. C?est de l?argent jeté. Si on construit ces 4 nouvelles prisons, Maurice aura donc 12 prisons ! Vous trouvez ça normal ? Il faut des prisons ou on peut avoir des prisons pour grands délinquants et d?autres pour des délits mineurs. Pour le moment, j?ai vu des garçons de 20 ans qui avaient fumé un gandia et qui dormaient dans des cachots où se trouvaient des vétérans qui étaient là pour 20 ou 30 ans. Ils sortent de là violés et consommateurs de drogue. S?ils ont de la chance, ils sortent sans le sida.
● <B> On parle de drogue qui circule dans les prisons?</B>
Naturellement que c?est vrai. Un journaliste a posé la question à Bill Duff et il a dit: ?Non impossible?. Et lorsque le journaliste lui a demandé s?il n?y avait pas de possibilité que ce soit les ?gardes? qui soient les responsables, il se débat. Impossible dit-il. La question est simple: Qui amène la drogue dans la prison? Puisque même les parents n?ont plus le droit d?emmener de la nourriture pour les prisonniers. Même les marchands de légumes doivent déposer leurs légumes en dehors de la prison. Qui alors amène cette drogue? Moi j?ai demandé à aller voir un ami à la prison, on m?a refusé. Savez-vous pourquoi? On m?a dit que je venais de sortir de prison, que je n?avais pas le droit d?y revenir pour rencontrer des gens. C?est donc que c?est très contrôlé. Vous pensez qu?il est difficile de comprendre qui introduit des téléphones, de la drogue etc dans la prison ?
● <B> Drogue, viols pour vous donc font partie du quotidien de l?univers carcéral mauricien? Vous comprenez que tout ça est tellement ahurissant qu?on puisse avoir du mal à le croire ? </B>
Tout cela est vrai. C?est comme ça et tout le monde le sait à l?interieur. J?ai vu comme je vous vois, les dealers en train de vendre, les acheteurs en train d?acheter, j?ai vu des seringues ape pike et on vient me dire que c?est pas vrai. Qui va dire que c?est vrai, Bill Duff ? Ce qui se passe pour les jeunes qui arrivent en prison, ça c?est pire encore. Je vous raconte comment ça se passe. Vous avez quatre félones assis sous l?arbre dans la cour. On voit arriver les nouveaux prisonniers qui viennent tout droit du tribunal et qui viennent d?être condamnés. Ils sont, mettons, cinq ou six. Un des félones dit : ?He, get sa poulet la! Doitet bon pou manze sa.? Ils font leur choix, chacun son garçon. Maintenant, comment on procède? Les félones vont voir une des personnes responsables, qui s?occupe de la cellule des nouveaux détenus. C?est lui qui classe les nouveaux. Chacun donne ses goûts: ?Moi je veux celui-là dans la cellule. Moi je veux l?autre, il me plait bien, et ainsi de suite. Je le veux dans ma cellule. Je te donne quatre paquets de cigarettes.? Et chacun est servi. Le petit jeune détenu ne sait même pas encore ce qui l?attend. Le soir, lorsque arrive le moment d?allouer les cachots, il se retrouve avec ceux qui l?ont choisi et qui l?attendent. Le jeune ne comprend rien. Il est déjà bouleversé de se retrouver en prison? Dans un cachot ou dans un autre, c?est pareil pour lui.
● <B> Tout cela semble tellement irréel?</B>
Quand vous êtes là-bas, ça ne l?est pas du tout. Maintenant, je vais vous raconter comment zot bat la col, comment ils procèdent. J?étais dans une de ces cellules, je l?ai vu de mes yeux. Quand un homme veut une femme, vous savez le cirque dont il est capable ! Là, c?est pareil. Vous voyez un vieux qui demande au jeune homme: ?Ki manier mo gate ?? Alors là, il pose plein de questions: ?Tu as été condamné pour combien de temps ? Tu te drogues ?? Puis tout d?un coup la voix change, devient menaçante. Viens t?asseoir près de moi! Quand vous êtes jeune que vous voyez la tête de ceux qui vous demandent ça, vous avez peur. S?il ne vient pas avec des caresses, il viendra avec des coups. Le jeune homme s?est exécuté. Il est près du félone. Celui-ci pose la main sur sa jambe: ?Hé jeune homme, tu t?es déjà fait enculer ?? Celui-ci proteste et l?autre lui dit: ?T?en fais pas t?aura un peu mal au début et puis ça ira.? Puis le vieux se fait protecteur: ?Si tu acceptes,je m?occupe de toi ici. Personne ne pourra te toucher. Tu n?aurais aucun probleme pour le manger , les cigarettes, etc.? Si le premier soir ça n?a pas marché, le deuxième soir, le troisième soir? Imaginez ce jeune homme qui devra passer un an dans cette cellule avec cet homme qui le menace tous les jours? Souvent, le deuxième jour même il craque. Et s?il ne craque pas, il se fait violer. Deux lui tiennent le bras, et l?autre s?occupe de lui. Avec qui pourra-t-il parler? S?il parle, il est mort. Et j?entends Bill Duff qui dit : ?Si tout cela existe pourquoi personne ne vient en parler ?? C?est vraiment n?importe quoi ! Si ce jeune homme en parle, le lendemain matin, il a la gorge tranchée. Et même s?il en parle à un chef celui-ci lui dira: ?Je te change de cachot, ferme ta bouche, ne dis rien.?
● <B> Comment avez-vous vécu ce séjour en enfer ? </B>
Quand j?étais à la prison de Beau-Bassin, j?étais au cachot avec deux personnes. L?un était un violeur, l?autre était un planteur de gandia. Voilà qu?un jeune homme nous a rejoints dans notre cachot. Le soir même, ils ont éssayé de le violer devant moi. Je dormais et tout à coup j?ai entendu des cris étouffés. Je me suis levé en sursaut. Le jeune homme était immobilisé avec un molleton, il lui avait déjà oté les vêtements. J?ai dit : ?He, ban macro ki arriv zot ?? L?un d?eux m?a dit : ?Eh Ton marclaine dormi pa okip nou.? Moi je leur ai dit : ?Tan ki mo la pena simin.? L?autre m?a dit : ?Ou cas nou nisa !? Ca ne fait rien je lui ai dit. Je suis resté assis sur mon lit, éveillé. Il n?ont pas osé le faire devant moi. Je ne sais pas ce qu?est devenu ce jeune homme. Le lendemain, j?ai été transféré à une autre prison. Et le jour de mon départ, je l?ai vu qui marchait dans l?allée et je lui ai dit : ?Ne racontes pas ce qui est arrivé. Dis juste qu?il y a des punaises et que tu veux changer de cachot.? Je ne sais pas s?il a pu le faire. Sinon, il a du être violé.
● <B> Pourquoi ce silence, même politique, autour de ce qui se passe à la prison ? </B>
Posez-vous la question. Les ennemis des hommes politiques sont à l?intérieur. Certains ont des secrets. Certains m?ont raconté qu?ils étaient là pour payer pour les autres et qu?ils avaient accepté de le faire. Et qu?on s?occupait bien de leurs familles.
<I>?Avant même que Bill Duff ne sorte de son bureau pour aller voir, tous les prisonniers le savent et ont déjà pris des dispositions pour que tout paraisse normal.?
?Vous pensez qu?il est difficile de comprendre qui introduit des téléphones, de la drogue, etc . dans la prison ??
?Le soir même, ils ont essayé de le violer devant moi. Je dormais et tout à coup j?ai entendu des cris étouffés. Je me suis levé en sursaut. Le jeune homme était immobilisé avec un molleton, il lui avait déjà ôté les vêtements.?
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