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Roukaya Kasenally : ?Le melting-pot est devenu un «boiling pot»?
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Roukaya Kasenally : ?Le melting-pot est devenu un «boiling pot»?
● Vous êtes cofondatrice, avec Sheila Bunwaree, de l?Institute of Social Development and Peace (ISDP). Quels sont les objectifs derrière sa création ?
L?ISDP a été lancé en juillet, à l?initiative de plusieurs collègues, dont Sheila Bunwaree. Il s?agissait de savoir comment rendre aux thématiques de la paix et du social leur place dans le processus de développement. Comment être une alternative et sortir de la doxa, du sens commun, et proposer d?autres types de solutions et d?approches aux problématiques sociales. Cela répond à l?urgence de définir des axes d?intervention reposant sur une approche pragmatique et pratique.
Au niveau de l?ISDP, il s?agit de savoir comment une culture de la paix peut contribuer à d?autres paradigmes et stratégies de développement. L?ISDP participe de cette dynamique et après un an où il s?est mis en place, il contribuera au niveau régional, à travers l?Electoral Institute of Southern Africa and International Electoral Democratic Assistance, au débat sur la réforme électorale et la représentation des genres. Un travail intéressant, vu que le débat est relancé. Nous aborderons, dans d?autres instances, la question de la sécurité dans les pays de la SADC sous l?aspect de la recherche.
● Vous évoquiez le sens commun. En quoi l?approche de l?ISDP est-elle novatrice ?
Il ne s?agit pas de marquer une différence dans le seul but d?être différents. Mais les stratégies d?intervention conventionnelles ont montré leurs limites. Il nous faut identifier d?autres pistes.
Jusqu?ici, les stratégies d?intervention ont été de nature ponctuelle et hautement politisées. On a vécu un paradigme où la stratégie est soumise aux considérations politiques. Ainsi, à chaque fois qu?on parle de changement, c?est en fait de ?transactional change? et non de ?transformational change? dont on parle. L?esprit réformiste repose sur le deuxième concept alors que le premier s?apparente à une approche populiste. De changements en profondeur, on n?en a pas à Maurice. On se montre trop consensuel et qu?on ne parvient pas à de réels changements. Sur des sujets comme la réforme électorale, le système éducatif et la libéralisation on n?a pas eu de ?transformational change?.
● Le changement ne vient pas nécessairement des politiques ?
Les politiques et la société civile sont les deux courroies du changement. À Maurice, on relève une domination de l?Etat et une société civile affaiblie. Le changement est le résultat d?un partage, d?une discussion entre l?Etat, la société civile et les opérateurs économiques. L?Etat seul ne peut identifier toutes les solutions. On semble l?oublier.
● Mais c?est l?exécutif qui est le principal agent de la réforme. Comment la société civile peut-elle influer sur un Etat pusillanime ?
C?est cela le challenge. Il s?agit de savoir comment les citoyens peuvent se rassembler, se donner une voix. On se targue souvent d?être un modèle de démocratie pour l?Afrique. Mais je me demande comment on peut être un exemple alors que c?est seulement chaque cinq ans qu?on donne la parole aux citoyens. La démocratie ne se résume pas à un acte civique accompli à chaque consultation populaire. C?est un état d?esprit permanent où le citoyen est acteur des décisions qui sont prises. C?est quand même étonnant qu?on n?a jamais eu de référendum. C?est très significatif.
A travers des réseaux bien établis, les citoyens peuvent faire sentir leurs voix. Or, parce que le citoyen mauricien est timide, ce sont les ?opinion leaders? des sociétés socioculturelles qui pratiquent l?usurpation de la voix populaire. Aujourd?hui, le citoyen mauricien doit prendre conscience qu?il a une voix. Aux ONG et autres mouvements crédibles de lui apprendre comment l?articuler.
On ne peut plus accepter que tout soit concentré au Parlement. La démocratie participative, c?est l?élan commun qui suscite l?appartenance à une nation qui se construit dans les décisions prises et assumées collectivement. Si on persiste dans le convenu, il sera trop tard lorsqu?on réalisera que le melting-pot est devenu un boiling pot. On a des slogans où on s?autoglorifie et qui ne veulent rien dire mais qui servent à tenir la façade à laquelle nous nous accrochons. Pourtant nous sommes loin d?être sortis de l?auberge mais le gouvernement fait croire que tout va bien. On n?est pas à un carrefour, comme on a l?habitude de le dire, mais au bord du précipice. Allons-nous continuer à jouer aux sourds ?
● Notre société serait-elle donc trop consensuelle ?
Oui mais il y a aussi une culture de la complicité. On n?aime pas l?opposition ici. Ni la différence. La confrontation d?idées éloigne de cet idéal imaginaire d?une société qui n?a pas de problème. On craint de ne pas faire partie de cette chimère. Ceux qui osent sont perçus comme des fauteurs de troubles. ?To think out of the box? fait toujours peur.
● Comment y parvenir si les intermédiaires, dont les ONG, sont soumis aux desiderata des politiques ?
Les ONG ont une sorte de relation incestueuse avec le pouvoir. Le fait qu?elles sont en partie financées par l?Etat, elles en deviennent quelque part l?otage.
?Le citoyen doit prendre conscience qu?il a une voix. Aux ONG et autres mouvements crédibles de lui apprendre comment l?articuler.?
● On vous sent un peu en colère?
En colère non, un peu irritée, car il y a trop de parlottes et si peu d?actions. Aujourd?hui, chaque citoyen doit vraiment se demander ce qu?il peut faire pour son pays. Il ne peut plus se laisser prendre aussi facilement par les promesses électorales.
● Des universitaires s?investissent dans la recherche fonctionnelle. De quelle manière cela peut-il être efficace ?
Aujourd?hui, il n?est pas seulement question d?enseigner mais aussi d?aller vers la communauté. La recherche appliquée peut influer les décisions d?intérêt général. C?est la tendance à travers le monde.
Propos recueillis par Nazim ESOOF
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