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Rastafari : un retour aux racines africaines

5 janvier 2006, 20:00

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Sable-Noir, ?baz? rasta

Sur les rives de Sable-Noir, à l?ombre des hauts arbres et des falaises rocheuses, au c?ur de la nature, un petit havre de paix et de sérénité? Entre les potagers où se cultivent patates, manioc, pommes d?amour, brèdes, bringelles, un bassin de poissons rouges et un verger où poussent zamblon, zambalak, bananes et cocos, un escalier de pierre mène à un petit pont de bois en face duquel se dressent des cases en tôle. Ce lieu hors du temps et en marge de la société est la ?baz? des rastas mauriciens. Dans ces cases, sont stockés les djembes, tambours, une cuisine et un lieu de prière et de méditation. Assis à l?ombre des arbres, José Rose, président de l?association socioculturelle rastafari, est coiffé de sont grand bonnet de laine qui couvre ses cheveux en dreadlocks.

Dans ce lieu, la communauté rasta se rassemble et discute des problèmes fondamentaux du monde et de la société. Les tambours résonnent aux rythmes du nyabinghi, la musique qui mène les frères et s?urs rasta dans une méditation mystique et la communication avec Dieu, Jah.

Depuis 12 ans déjà, les rastas de la région ont implanté leur base à Sable-Noir, à quelques mètres de la cité Vallijee. Semaine après semaine, ils ont aménagé cette terre, enlevé les ordures qui s?amoncelaient, défriché et arrangé un parterre de roches, des cases en tôle et bois. ?Site Vallijee, pena plas pou dimoun marse. Nou anvi enn lespas ver. Nounn netway later la, tir salte?? En recherche d?une échappatoire, ce coin au c?ur d?une cité de béton procure aux jeunes et moins jeunes de Cité-Vallijee un espace vert, unique lieu de détente où ils peuvent respirer l?air pur. Ici, les enfants de la cité apprennent l?agriculture et l?artisanat. ?Zot aprann met lapo lor jembe.? Ils y font des sessions de prière le vendredi soir et mangent ensemble la soupe ou les ?manze vezetal? évitant ainsi à certains d?entre eux de tomber dans la boisson ou la drogue.

Mais cette terre est squattée. ?Depi 12 an nou lor sa la ter la. Enn konpayi honkongez, Green House Ltd., inn aste terin la pou fer enn lizin. Inn anvoy nou la kour trwa fwa. Nou lor zot terin me nou pa pou ale. Sa la ter la, zame finn ena konstriksyon la. Sel la ter ver zanfan site Vallijee ena.? Après trois comparutions en cour, la communauté rasta continue de se battre. ?Nou pou remet later la minister lanvironman pou ki zot fer enn lespas ver me nou pa pou kit li. Pa pou fasil pou derasinn nous, faude touye pou nou kit sa !?

Rastas mauriciens, ?zanfan lesclavaz?

L?association socioculturelle rastafari a une mission : aider les jeunes à connaître la philosophie et la spiritualité rasta. Prônant un retour à leurs racines africaines, les rastas veulent re-créoliser, africaniser le peuple et combattre le racisme et le communalisme dont fait l?objet le peuple noir de par le monde depuis de nombreux siècles. Aujourd?hui, l?association socioculturelle rastafari compte entre 1 500 et 2 000 frères inscrits. ?Mais beaucoup de frères ne sont pas dans l?association. Il doit y avoir entre 5 000 et 7 000 rastas à Maurice.? Le bureau, sis à Route Ménagerie, Cassis, est le siège officiel de l?association, mais c?est à Sable-Noir que les membres se rassemblent quotidiennement.

Le phénomène de diffusion mondial du mouvement rasta n?a pas épargné Maurice et la communauté de descendants d?esclaves de notre île. Une communauté rasta a vu le jour, portant les mêmes revendications de leurs frères jamaïcains, soit celles de liberté, d?égalité des droits, de lutte contre le racisme et d?un retour vers leurs racines africaines. ?A Moris, tiena larb de loubli. On a perdu notre culture, nos langages et nos religions africaines. Haïlé Sélassié est venu pour les Africains déracinés afin de leur permettre un retour aux racines africaines.? Selon José Rose, la communauté rasta de Maurice rassemble des descendants d?esclaves et des marrons, surtout, ?kinn refiz lesklavaz?. Jah s?est révélé à José, il y a des années. Depuis, il suit la religion et la philosophie rasta. ?Kan mo santi mwa an pe, plin damour, mo pe trouv Die.?

Confiants en l?avenir de l?Afrique et des noirs de par le monde, les rastas croient en ce nouveau millénium. ?Le temps est proche. Nwar pou met lor so lipie. Retar Lafrik, pou ratrap li mistikman. Ena de pli zan pli rasta dan le mond, lafrik pe libere ek devlope.?

Diaspora vers Shashamani?

La terre de Shashamani en Ethiopie, telle une Terre sainte, un lieu de pèlerinage, a été léguée par Haïlé Sélassié au peuple noir déraciné. Depuis des années, cette terre se peuple de rastas venus du monde entier. ?Ena zapone rasta, blanc, tout??

José Rose est un des rastas mauriciens qui est allé là-bas. Il compte, d?ailleurs, y émigrer. Tel un ambassadeur de la communauté rasta mauricienne, il a été en reconnaissance, cherchant à obtenir une place sur cette Terre promise pour les rastas de l?océan Indien qui désirent retourner en Ethiopie. ?Gouvernman etiopyin inn donn enn la ter la ba. Mo mision : ouver la port pou kominote rasta, desandan d?esclav.? Le gouvernement éthiopien a aussi proposé de faciliter leur voyage, leur accueil, leur logement et leur intégration.

Le message est lancé : ?Tou bann desandan desclav ki anvi retournn lafrik, ena enn la ter Shashamani kot kapav fer devlopman. Nou ena enn lie dan lafrik. Ena enn la ter pe atann nou la ba. Se ki anvi ale, ale !?

Beaucoup de frères rastas, déjà au courant, sont intéressés à s?installer là-bas. ?C?est une terre sainte. Quand on va là-bas, ça nous redonne du courage et de la spiritualité. Bizin kontinie lalit pou desandan esclav, desandan afrikin, bann rasta. Rasta en etiopi, santi nou lib. Ti ensenn, lesclavaz. L?etiopi enn ter de liberte, enn ter promiz.? Si certains ne peuvent partir par manque de moyens, ils savent que ?kan zot pou mor zot lam pou al lafrik?.

Poussés par une recherche spirituelle et leurs racines africaines, ces Mauriciens quitteront le pays pour s?installer en Ethiopie. Mais une autre motivation les pousse. ?Boukou frer gagn bez dan Moris a coz kominalism.? Ils luttent chaque jour pour une plus grande reconnaissance sociale de la communauté créole dans cette société multiculturelle où ils ne trouvent pas leur place, alors l?exil devient la seule issue possible à leurs yeux.

Ceux qui veulent partir auront un visa d?un mois à leur arrivée et devront ensuite faire les démarches pour obtenir le permis de résidence. Ensuite, après cinq ans ils auront la nationalité. José Rose prépare son départ, il a déjà obtenu son permis de résidence et il commence à apprendre l?amari, langue éthiopienne. Pour cela, il a ramené un dictionnaire anglais-amari : ?Li inportan konn zot langaz pou lintegrasyon?.

Terre promise

José Rose décrit avec passion la vie à Shashamani : des paysans Ethiopiens ont des plantations de blé, des animaux? Ils vivent un peu hors de la modernité et renfermés, ce qui a permis qu?ils conservent toute la richesse de leur culture millénaire. Les rastas du monde entier sont venus s?installer là-bas. Ils amènent chacun une part de leur culture avec eux, qui s?intègre peu à peu à celle des Ethiopiens.

Un chemin central de goudron donne sur des petits chemins de terre qui mènent vers les différents villages. Les gari, sortes de calèches tirées par des chevaux servent de taxis. La région est surmontée par une montagne, où se trouve la maison de Haïlé Sélassié. Au pied de la montagne, il y a un grand lac dont l?eau est chaude. ?Quand on va là-bas, on se baigne dans le lac, c?est comme si on recevait une bénédiction.?

Les rastas qui vivent en Ethiopie vivent dans l?extase, dans le paradis selon José. Ethiopie, Terre promise et de liberté pour les rastas est le lieu où tout rasta ira un jour, que ce soit de sont vivant ou après la mort. Selon les croyances rasta, lors de la mort du corps terrestre, l?âme continue une vie céleste, éternelle. L?Afrique est le lieu de vie éternel de l?âme, le paradis.

Mais un paradis pauvre, où il manque de beaucoup de choses, ?pena la mer, tou bann zafer pass par Jibouti, parfwa pe tarde arive?. Le gouvernement Ethiopien aide au développement de Shashamani ainsi que la communauté rasta qui s?y implante et y investit. ?Ils ont fait des plantations, on monte des écoles, des magasins, des cafés, des boutiques.?

HISTOIRE

Jamaïque, berceau du rastafari

Le mouvement rastafari est né en Jamaïque dans les années 30, dans le contexte colonial esclavagiste menant en servitude des millions d?humains d?Afrique. Il appelle tous les descendants africains déracinés de par le monde à s?unir pour un retour à leur terre natale.La Jamaïque a connu une histoire et un peuplement au sein d?une colonie européenne esclavagiste, donnant lieu à une société multiculturelle au sein de laquelle les inégalités économiques et sociales perdurent. Au début du 20ème siècle, la société et l?identité jamaïcaine deviennent un ensemble formé de peuples arrachés à leurs terres. Dans cette société multiethnique en formation, 95 % de la population a une ascendance africaine.

Le mouvement rasta voit le jour dans un contexte de crise. Cette île au lourd passé colonial, malgré son accession à l?indépendance en 1962, garde un gouvernement dominé par la droite pro-blanc. La pauvreté et l?injustice entraînent le pays dans la violence. Les nombreux habitants des ghettos se soulèvent pour leurs droits, la guerre menée par les gangs et la violence dans les ghettos sont réprimées par le sang. On voit naître de nouveaux mouvements de pensée et religieux, dont le rastafarisme qui engage un long combat pour la reconnaissance du peuple noir dans les années 1930. Les premiers rastas, issus pour la plupart de la frange de la population la plus défavorisée se dirigent vers le rastafari qui leur offre une alternative spirituelle à la misère, l?absence de perspectives et l?humiliation qu?ils subissent. Ce peuple déraciné renoue avec son passé africain et y puise sa force.

Empruntant des éléments aux cultures africaines, asiatiques et européennes des peuples qui ont émigré sur l?île, la culture rasta se construit. La vie est au c?ur de la philosophie rasta, chacun doit respecter la liberté de l?autre. Les rastas n?imposent pas de règles de conduite strictes. Porter des locks ou couper ses cheveux, fumer ou non de la ganja, le rasta reste maître de ses choix. L?important est ailleurs, la force du rasta c?est sa foi, cherchant à faire émerger l?esprit de Dieu qui est en chaque homme.

Le rastafari est la religion la plus récente. La bible est le guide spirituel des rastas et ils en font une interprétation afrocentriste, différente de celle des Blancs, mettant l?Afrique au centre de leur lecture des textes saints. Ils louent Jah, l?éternel (on retrouve le nom de Jah à l?époque des hébreux, pour désigner Dieu dans la bible). Pour les rastas, Dieu est vivant, il s?appelle Haïlé Sélassié 1er, empereur d?Ethiopie, Jah rastafari, esprit de l?éternel.

Le rasta se bat contre Babylone, cité biblique de toutes les perversions. Il rejette les partis et les pouvoirs politiques, le système policier et les possédants. Cherchant un retour vers leurs racines africaines, les rastas se tournent vers l?Ethiopie, cette Terre promise par les Saintes écritures.

REGGAE

Porteur de message

■ Le reggae sert le combat que mènent les rastas. La musique est un vecteur qui libère et élève la pensée. Selon Peter Tosh : ?La musique c?est de la psychologie et si la musique ne pénètre pas le c?ur, l?âme, l?esprit et le corps, alors, on ne la sent pas, parce que le reggae n?est pas quelque chose qu?on entend, c?est quelque chose qu?on sent. Si on ne le sent pas, on ne le connaît pas. C?est une musique spirituelle, d?origine spirituelle, avec un but spirituel.?

Mais avant la formation du reggae, un ensemble d?influences musicales se sont superposées aux musiques ancestrales africaines. Les esclaves jamaïcains d?origine africaine gardèrent un attachement très fort à leurs traditions, la musique et la danse, permettant à leur esprit d?entrer en contact avec les forces divines. Malgré les lois des colons, qui leur interdisaient de célébrer leurs fêtes et de jouer du tambour, ils continuèrent à pratiquer leurs cultes. Ils baignaient aussi dans un univers musical européen qu?ils s?approprièrent, intégrant à leurs bases africaines et modifiant. Ils inventèrent de nouvelles paroles leur permettant d?exprimer leurs souffrances et leur révolte. Au fil des siècles, cette musique va intégrer des influences des Antilles et d?Amérique latine. Dans ce brassage musical, naît dans les années 1920-30 une musique spécifiquement jamaïcaine : le mento.

Le reggae doit au mento une grande influence, ainsi qu?aux tambours burrus d?Afrique occidentale et au kumina, musique aux racines africaines. Le rythme dit rasta ou nyabinghi naît de la fusion de ces rythmes burrus et kumina. Dans les années 50, sous le mouvement de Count Ossie bon nombre de musiciens de Kingston fusionnent le jazz et le nyabinghi. Ils seront de plus en plus nombreux à se rassembler dans les ?grounations?, à méditer, taper du tambour et libérer leurs esprits. Portés par la musique et la ganja, ils transcendent la violence et la misère du ghetto. Les bases de la musique rasta sont posées et la popularité de ce genre musical dépasse bientôt le cercle rasta.

Poursuivant son évolution, dans les années 60, le ska devient de plus en plus populaire et pose les bases de ce qui va devenir le reggae, aux textes militants dans les années 70. Musique urbaine née dans les ghettos, le reggae s?associe à la spiritualité rasta. Les rastas offrent l?échappatoire d?une autre destinée, le reggae porte leur cri, fait entendre leur révolte, leur blessure. Il est la voix de leurs souffrances.

Le reggae sortira peu à peu des frontières jamaïcaines pour devenir dès les années 70 une musique mondialement connue. La Jamaïque a produit plus de 100 000 disques en 50 ans ! Des figures telles que Bob Marley, Jimmy Cliff, Burning Spear, Lee Scratch Perry ou Peter Tosh sont connues et influenceront à leur tour des artistes africains, européens et américains, tels Alpha Blondy, Tonton David, Pierpoljack, dénonçant aussi les injustices, le racisme et les conditions de vie des ghettos de leurs sociétés.

Le reggae porte ainsi le message et la philosophie des rastas jamaïcains à une échelle mondiale. Commercialisé, le reggae est devenu une véritable mode pour de nombreux jeunes. Mais le reggae reste encore pour les rastas une musique mystique dont le message révolutionnaire et spirituel est source d?inspiration pour la lutte rasta.

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