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Qu?est-ce qu?une société de défiance?
La société de défiance, Yann Algan et Pierre Cahuc,
Editions Rue d?Ulm, 104 pages.
Prix du Livre d?économie 2008 et Elu par la rédaction du magazine LIRE « Meilleur Essai 2007 », ce petit livre s?astreint à démontrer, comme son sous-titre l?indique, que le modèle social français s?autodétruit. Que disent les auteurs ? Que depuis plus de vingt ans, des enquêtes menées dans tous les pays développés révèlent qu?en France plus qu?ailleurs, on se méfie de ses concitoyens, des pouvoirs publics et du marché. Et que cette défiance va de pair avec un incivisme plus fréquent.
Yann Algan et Pierre Cahuc sollicitent des enquêtes réalisées dans le cadre de l?International Social Survey Program ( 1999 ) et de la World Values Survey ( 2000 ). Dans la première, en comptabilisant la part des personnes qui répondent « Pour arriver au sommet, il est nécessaire d?être corrompu », la France se retrouve dans le peloton de tête derrière la Russie, la Pologne et la Japon alors que le Norvège, les Etats-Unis et le Canada sont à l?autre extrémité.
Dans la seconde, les enquêteurs ont comptabilisé la part des personnes déclarant n?avoir «aucune confiance» dans le système judiciaire. Le système judiciaire étant une institution non partisane, son impartialité devrait être au-dessus de tout soupçon. Pourtant, les Français se retrouvent encore dans le peloton de tête derrière la Turquie et la Belgique tandis que les pays scandinaves ( Danemark, Norvège et Finlande ) sont à l?autre bout.
Les auteurs font appel à deux expériences menées dans des pays développés. La première expérience est réalisée par le magazine «Reader?s Digest» depuis 1996 pour illustrer les différences de civisme entre les habitants de différents pays. « L?expérience consiste à égarer volontairement vingt portefeuilles contenant l?équivalent de cinquante dollars en monnaie nationale avec les coordonnées explicites du supposé propriétaire, puis de mesurer le nombre de portefeuilles restitués. Cette expérience est menée dans quatorze pays européens et aux Etats-Unis. Le taux de restitution présente tout d?abord une forte hétérogénéité entre pays. » En effet, 100% des portefeuilles sont restitués dans les pays nordiques, en particulier au Danemark et en Norvège. A l?autre bout, seuls 28% des portefeuilles sont restitués en Italie! En ce qui concerne la France, sur les quinze pays, elle est au 11e rang avec 61 % de restitutions !
La seconde expérience, menée par R.Fisman et E.Miguel, compare le respect des règles de stationnement à New York de milliers de diplomates en service aux Nations-Unies au cours de la période 1997-2005. Bien que tous les diplomates jouissent de la même immunité, leur tendance à transgresser la loi diffère fortement selon leur pays d?origine. C?est le Koweït qui détient le record avec 246 contraventions par diplomate entre 1997 et 2002 alors qu?aucune infraction n?est rapportée pour 21 pays sur la même période, au premier rang desquels les pays scandinaves. Lorsque les 146 pays sont classés par ordre décroissant du nombre d?infractions par diplomate, la France se retrouve au 78e rang, avec une moyenne de 6,1 infractions, en compagnie de l?Inde et du Laos. On constate une forte baisse des infractions après les attentats du 11 septembre 2001. La législation étant inchangée, cet événement a provoqué vraisemblablement un élan de cohésion sociale favorable au civisme.
Pour Yann Algan et Pierre Cahuc, l?incivisme et la défiance n?ont pas toujours existé en France. Ils apparaissent et se développent pendant la Seconde guerre mondiale et la période de l?après-guerre. La défaite, l?occupation allemande et le régime collaborationniste de Vichy ont sans doute sapé la confiance des Français. Par ailleurs, certaines caractéristiques des institutions françaises fondées après la guerre ont probablement contribué à l?apparition et à la perpétuation de cet état de fait. Selon les auteurs, le déficit de confiance est dû au corporatisme et à l?étatisme : « Le corporatisme, qui consiste à octroyer des droits sociaux associés a statut et à la profession, institutionnalise le segmentation des relations sociales. Il crée un enchevêtrement de dispositifs particuliers à chaque corps qui favorise la recherche de rentes et entretient la suspicion mutuelle. L?étatisme, qui consiste à réglementer l?ensemble des domaines économiques te sociaux dans leurs moindres détails, vide le dialogue social de son contenu, entrave la concurrence te favorise la corruption. Le mélange de corporatisme et d?étatisme est au c?ur du cercle vicieux de la défiance actuelle et des dysfonctionnements de notre modèle économique et social. » Les auteurs soutiennent leur argumentation en examinant le degré de corporatisme, mesuré par le nombre de systèmes publics de pensions de retraite en fonction du statut professionnel, et le degré d?étatisme, mesuré par la part des retraites des fonctionnaires dans le PIB. Et grâce à des corrélations, ils établissent la relation étroite entre d?une part la défiance et le corporatisme, d?autre part la défiance et l?étatisme.
Dans leur conclusion, les auteurs abordent le coût économique et social de la défiance et citent d?abord le prix Nobel d?économie, K. Arrow : « Virtuellement tout échange commercial contient une part de confiance, comme toute transaction qui s?inscrit dans la durée. On peut vraisemblablement soutenir qu?une grande part du retard de développement économique d?une société est due à l?absence de confiance réciproque entre ses citoyens. » Puis ils ont recours à de nouvelles corrélations pour montrer le lien entre d?une part le déficit de confiance, d?autre part le taux d?emploi total, le revenu par habitant ou le niveau de satisfaction dans la vie.
Si on faisait les enquêtes et les analyses de Yann Algan et Pierre Cahuc dans d?autres pays, dont le nôtre, il me semble qu?on pourrait arriver à certaines de leurs conclusions. Car l?incivisme crève les yeux à Maurice alors que la défiance semble gagner du terrain. Quelles en sont les causes et l?ampleur ? Silence absolu ! Les enquêtes sociologiques sont rarissimes et les publications le sont encore plus?
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