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Quand la littérature donne de la voix

18 juin 2007, 00:00

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Il suffit d?une question. Et le débat s?enflamme, les points de vue abondent. La discussion passionne la salle. Jusqu?à faire de l?ombre au thème principal.

Est-ce que la littérature peut changer la société ? Question lancée par Brigitte Masson, modératrice de la table ronde, organisée par le CCB. Autour du micro : Ananda Devi, Shenaz Patel et Lindsey Collen. Celle-ci lance : ?Pa ti a mal.? Ananda Devi plus catégorique dit : ?Je ne crois pas.?

La parole voyage, Lindsey Collen la saisit. Pense que c?est plus vrai dans le cas de la poésie et des chansons. Et qu?à travers le livre, l?auteur peut s?adresser au c?ur du lecteur. ?En lisant, on peut aussi développer sa maturité émotionnelle.? Car elle est d?avis qu?il y a des textes qui nous aident à apprivoiser nos émotions, notre peur du changement. Dans ce sens-là peut-être que la littérature nous aide à aller vers le changement. ?Sinon mo pa kroir.?

Ananda Devi encore une fois corrobore. Répète qu?elle n?y croit pas. Raconte comment aux lycéens qui lui posent la même question, elle répond : ?Ce n?est pas à moi de le faire, mais à vous, c?est vous qui allez construire le monde de demain.? Avant de partager le sentiment qu?ont ces jeunes de n?avoir aucun pouvoir, ?alors on s?accommode?.

Aux antipodes, une autre voix. Celle de Shenaz Patel tentée de dire, ?pourquoi pas?. C?est la lectrice bouleversée qui témoigne. ?Les livres que j?ai lus ont changé mon monde. La littérature m?a permis d?approcher le mystère qu?il y a au fond des êtres humains. Elle m?a aidée à être plus sensible aux gens. La littérature a changé mon regard sur les gens.?

Dans la salle, des têtes qui acquiescent. Des lecteurs qui se reconnaissent. Des lectures qui remontent à la surface. Les murmures enflent, bourdonnent, passionnent. Chacun y va de son exemple. La salle polyvalente du CCB devient tribune de lecteur. Tribunal de l?impact réel de la littérature.

Le dialogue à trois voix reprend. Ananda Devi retourne à la source, aux Contes des mille et une nuits qu?elle lisait enfant, ?sans que mes parents ne se rendent compte combien ces histoires étaient cruelles. Avec Shéhérazade, les histoires ont le pouvoir de sauver des vies. C?est l?idéal des écrivains, on en est loin.?

Brigitte Masson, modératrice rebondit, esquisse : ?Le livre peut provoquer la prise de conscience...? Lindsey Collen enchaîne. Se souvient comment pour The rape of Sita, ?j?ai été attaquée à cause du titre, lerla dimoun finn lir. Cela a eu un effet parce que l?on ne parlait pas de viol avant.? Ananda Devi campera sur sa position : ?Changer le monde, c?est trop ambitieux. . Lindsey Collen mettra son autre casquette : ?La littérature ne peut remplacer un projet politique.?

Toujours est-il que cette partie du débat a cristallisé l?intérêt de l?auditoire mercredi, à la salle polyvalente du CCB. Ce qui les réunissait les trois auteurs, le thème La voix des sans voix. Une discussion précédée par un échange un peu plus tôt le même jour, entre Ananda Devi et des détenues de la prison de Beau-Bassin.

Dans Eve de ses décombres, son dernier roman, il y a meurtre et détention. Sur ce thème, Lindsey Collen a publié Mutiny, alors que Shenaz Patel s?est dit mitigée quand au thème. établissant le paradoxe entre la présomption d?écrire au nom des autres et l?écriture pour dire l?innomé, l?indicible. Citant Le silence des Chagos, elle reconnaîtra s?y poser des questions sur l?enfermement, ?même si je n?ai pas écrit sur la prison?.

Une boule dans la gorge, Ananda Devi égrène en prélude à la discussion, les témoignages des détenues. Comme une litanie de souffrances, cris d?êtres démantibulés par les circonstances.

Bientôt, le dialogue s?engage. D?abord entre la modératrice et Ananda Devi. L?auteur témoigne : ?Je n?ai jamais vécu une rencontre pareille. J?ai eu l?impression de voir mes personnages vivre devant moi.? Elle insiste : ?Ce n?est pas une tournée médiatique, mais davantage un cheminement personnel. Ce qui compte, c?est ce que j?ai reçu d?elles. Je ne veux pas que l?attention soit sur moi. D?habitude, je rencontre un autre type de public. Là ce qui m?a frappée, c?est l?intensité de l?écoute.?

S?il est trop tôt pour mesurer la contribution de cette rencontre à ses écrits futurs, Ananda Devi affirme avoir retrouvé ?l?authenticité d?un matériau passé. J?ai trouvé la raison d?être de ce que j?ai fait tout ce temps-là. Ce sont des personnes que l?on risque de ne jamais entendre si on ne va pas vers elles. Je dois prendre le temps d?intérioriser.?

Quand on est artiste, on a le sentiment de vaciller à l'intérieur des gens et d'avoir envie de le dire. C'est ce qui explique que l'on a envie de raconter une histoire;"

Pour Lindsey Collen, ?malgré la privation de liberté, il reste la parole. C?est cette parole qui libère les gens?. Avant de raconter la genèse de Mutiny : ?J?ai rencontré Deepak Bhookhun, ancien commissaire des prisons au marché de Port-Louis. Il m?a dit qu?il ne trouvait pas de bananes et que si tous les prisonniers n?avaient pas deux bananes, il y aurait une mutinerie. Cela m?a fait réfléchir sur la place de la prison dans la société.?

Catégorique elle avance : ?ce n?est pas vrai de dire que ce que j?écris, c?est la voix des sans voix. Elles viennent de ma mémoire.

J?ai été arrêtée à trois reprises. Et puis, de 12 à 17 ans, j?étais en pension, li kouma prison mem sa.?

Qu?en est-il du choix de raconter la vie de femmes en difficulté ? Ananda Devi récuse le terme de choix rationnel et préfère parler d? ?envie de briser son propre silence, son propre carcan social?. Shenaz Patel d?ajouter : ?Quand on est artiste, on a le sentiment de vaciller à l?intérieur des gens et d?avoir envie de le dire. C?est ce qui explique que l?on a envie de raconter une histoire.? Lindsey Collen fera sourire la salle en disant : ?Bizin ena enn lemosyon byen for pou asize ekrir ziska deryer fer mal. Si un écrivain n?est pas engagé, il a choisi un travail très difficile.?

L?engagement de l?auteur. Une attitude qu?Ananda Devi a mis du temps à accepter. ?Pendant longtemps j?ai dit que je ne suis pas un écrivain engagé, que c?était des histoires d?individus, que mon travail c?était d?entrer dans un vécu.? Désormais, elle a entamé le processus mental inverse. ?Pendant longtemps, cela me suffisait d?écrire maintenant je me dis que ce n?est pas assez, parce que l?artiste peut faire entendre tous les points de vue, il peut poser ses questions sans donner une réponse.?

A PARAITRE

Le prochain livre d?Ananda Devi sort en septembre

■ Il s?agit d??Indian tango?, roman publié dans la collection NRF chez Gallimard. L?histoire se déroule à Delhi et tourne autour d?une femme de 52 ans. Elle est mariée depuis 30 ans et a de grands enfants. L?auteur nous raconte la suite : sa belle-mère lui dit qu?elle est proche de la ménopause, qu?il faut s?y préparer et lui propose un pèlerinage à Bénarès. Elle fera la rencontre d?une personne fascinée par ce type de femmes ? des femmes d?un certain âge ? qui, quand elles marchent dans la rue, sont comme entourées d?une barrière, inaccessibles aux autres. L?idée, c?est un parcours dans Delhi. La femme indienne, elle, n?est pas consciente du regard étranger sur elle. D?un côté, elle va vers la fin de sa vie et de l?autre, c?est la découverte de ses désirs.

Ananda Devi nous confie que contrairement aux ouvrages précédents, ?où je n?ai pratiquement pas d?humour?, elle a imaginé un épisode assez comique dans ?Indian tango?. Elle explique que le sitar est très important dans cette histoire. Les deux personnages principaux sont fascinés par cet instrument. La femme de 52 ans a appris à en jouer petite et voudrait recommencer. Sauf qu?elle a peur de la réaction de sa famille, peur que l?on se moque d?elle. L?autre personnage la poussera à entrer dans un magasin de musique pour essayer un instrument. La première note qui glisse entre ses doigts est une fausse note. Consternation de la femme, grande honte alors que l?autre personnage trouve cela attendrissant.

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