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Pitagaba, “uppercut” d’un boxeur assassiné
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Pitagaba, “uppercut” d’un boxeur assassiné
A mort violente, repos refusé. Le spectacle a commencé aussitôt que le public est entré dans la salle. Comme un coup à l’estomac. Lui coupant le souffle. L’empêchant obstinément de le retrouver.
C’était mercredi au théâtre de Port-Louis, à l’occasion de l’unique représentation de L’Entre-deux rêves de Pitagaba conté sur le trottoir de la radio de Kossi Efoui. Sur scène, les rideaux rouges sont déjà ouverts. Du côté gauche de la scène, un guitariste laisse pendouiller l’instrument sur son ventre. Ses doigts trafiquent une radio. Ils ont l’air de chercher une fréquence perdue, imaginaire. Un zapping grinçant en quête d’une voix d’outre-tombe qui se serait glissée entre la météo, La mer de Charles Trénet et un appel à l’indépendance totale.
Sans accroc le Capitaine Radio passe du poste à sa propre voix. Passage de témoin pour signaler la diffusion d’une émission poignante. Là, la mort et la bestialité de la race humaine se mêlent en direct.
Du fond du théâtre, deux autres voix se répondent. Celle de deux bouffons, deux “couteaux tirés”, qui tireront à boulets rouges sur tout ce qui bouge. Ponctuels au rendez-vous, Parapluie et Parasol, ont l’air de fantômes ayant traversé le Styx, fleuve des morts, en sens inverse. Revenus d’entre les ombres, ils se reconnaissent, se sentent avant de déballer leur histoire sur le trottoir de la radio.
Celle d’un cauchemar vécu à grande échelle. Celle d’une âme errante – Pitagaba – qui hante périodiquement le quartier Port. Lui, le roi du ring qui savait encaisser les coups, lui le roi du carnaval qui frappait pour de faux, la mort l’a fauché en pleine gloire. Idole d’un quartier rongé par une grève des dockers, Pitagaba le boxeur était monté au créneau. À sa manière, il représentait une façon de s’en sortir. Une manière d’exister. De donner des coups dans la sale gueule de la misère.
Au plus fort de la grève, les autorités prennent le dessus dans le combat. Au plus fort de la lutte ouvrière, les militaires tirent dans le tas. Des corps tombent. Indistinctement. Parmi : le corps disloqué de Pitagaba.
Quand les mots deviennent des lames de couteaux
Tout cela, c’était avant. Avant le deuil qui flotte dans l’air. Un an après “les événements”, Parapluie – couvert de terre – et Parasol cherchent en vain à exorciser la douleur. Nous plongeons dans une danse macabre, cauchemardesque. Là, “la haute mer te coince dans un coin d’eau,” et “si je t’aime, je tue et si je tue, je gagne.”
Les mots sont lames. Lames de couteaux tranchants. Lames de fond qui nous emportent dans un malaise d’émotions ou au contraire laisse une partie de l’assistance clairsemée sur la grève.
Ils étaient peu nombreux à s’être déplacés mercredi soir. Est-ce qu’il faut mettre cela sur le compte du titre long et hermétique de la pièce de Kossi Efoui, mise en scène par Françoise Lepoix ? Alors qu’une poignée de spectateurs était tout sautillants devant l’inconnu de ce titre qui promet “entre deux rêves”, “conte”, et “trottoir”, le plus grand nombre a boudé la pièce.
Toujours est-il que populaire ou pas, la mère de Pitagaba a su éructer son spleen dans la pièce. Incarnée par Anisia Uzeyman, la mère de Pitagaba a des allures de déesse vengeresse. Réclame justice. Refuse de se taire. Par delà la mort, elle revient chercher son fils. Parapluie et Parasol font de même. Nous spectateurs avons surpris leur premier rendez-vous. Celui des souvenirs encore frais et sanglants, déballés en vrac. À la fin de la pièce Parapluie et Parasol se donnent rendez-vous. Combien d’entre nous y serons ?
COULISSES
Kossi Efoui, vision du théâtre africain
■ L’écrivain et dramaturge togolais Kossi Efoui représente une génération d’auteurs qui forgent leur style en inventant une nouvelle manière d’intervenir dans la société mondialisée. Son impulsion c’est le questionnement. Pour lui, “la question politique ne peut être abordée que par un détour, pas comme un terrain de combat idéologique. Les outils conceptuels de la négritude posent la question de l’identité, je ne peux pas les utiliser aujourd’hui. Mon défi est de relever les défis que nos aînés ont relevés, avec les outils de notre temps. Léopold Senghor a dit qu’il écrivait pour son peuple. Mais ce qui a fait la grandeur de Senghor, c’est justement qu’il a débordé ce cadre idéologique.” Adepte de la comédie grinçante contre les faux semblants, il arme ses textes d’une langue singulièrement expressive. En 1998, il avait fait une entrée remarquée du côté des romanciers avec “La Polka” (Seuil), premier roman prometteur et inventif.
Kossi Efoui mêle dans un capharnaüm cauchemardesque le passé et le présent, dans des arrêts sur image surprenants. Le voyage se fait au rythme d’incessants ressassements, de perpétuels allers-retours entre hier et aujourd’hui. Les enfants jouent avec de vraies armes. Cauchemardesque, la pièce fouille la question de l’identité comme on mettrait au jour un charnier : rien de ce qui porte un nom n’est vraiment tangible. Tout glisse à travers la grille du sens. Le monde se dérobe. Et le carnavalesque n’offre plus guère que des visages grimaçants.
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