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Ph. Ohsan : Le séga n?est pas seulement africain

13 mars 2006, 00:00

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En consultant la presse écrite d?il y a 25 ans, on retrouve avec un rare plaisir une interview du Maëstro Philippe Ohsan sur les origines de notre séga, entretien qui ne manquera pas de passionner au plus haut point ceux qui s?intéressent de près ou de loin aux origines de notre répertoire folklorique musical. Du haut de ses exhaustives connaissances musicales, tant théoriques que pratiques, il soutient qu?il faut chercher autant en Europe qu?en Afrique ou en Inde les origines du séga mauricien. Plus qu?un écho lointain d?une musique ancestrale, le séga en est une en évolution. C?est un creuset où se mêlent diverses influences multi-continentales. Les explications de notre Maëstro sont d?une telle richesse didactique, que bien souvent on ne peut faire autrement que de les citer verbatim de peur de les déformer et de les trahir en prenant le risque de les résumer.

Q : Le séga est-il d?inspiration africaine ?

R : Le Mauricien se trompe en se tournant uniquement vers l?Afrique et l?Inde quand il veut retrouver ses racines culturelles. Les esclaves sont certes à l?origine de notre séga. Celui-ci ne se retrouve toutefois pas en Afrique, pas même aux Antilles ni en Amérique du Nord ou du Sud où il est totalement inconnu. C?est dans le domaine du possible qu?il voit le jour aux Mascareignes et qu?il y soit un produit du colonialisme, tout comme le ?blues? l?est aux Etats-Unis.

Q : Son rythme n?est-il pas d?origine africaine ?

R : Il est incontestable que nous avons hérité notre sens du rythme de nos ancêtres africains. Les rythmes africains ne sont toutefois pas aussi simples que celui de notre séga. Ils sont parfois de véritables labyrinthes. Ils n?ont pas cette régularité que l?on retrouve dans le séga. On évoque, à ce sujet, une possible influence indienne. Les rythmes indiens sont parmi les plus compliqués au monde. Ils n?ont de la régularité que dans l?irrégularité. En revanche, le rythme européen le plus simple est celui à deux temps. Il est régulier, invariable, d?une mesure à l?autre et le séga semble s?y conformer. Gérard Cimiotti parle d?Anglais attribuant un rythme à cinq temps à notre séga. Au XVIIIe siècle, était en usage, en Europe, une mesure à deux temps, avec deux notes égales sur la première et trois notes ou triolet sur la seconde.

Le rythme du séga est simple et ceux africains complexes. Nos ancêtres africains venaient de l?intérieur des terres. Leur musique était sans doute plutôt primitive. Leurs moyens d?expressions étaient restreints. Il s?agissait souvent de cris gutturaux créant une psalmodie sourde et monotone mais sur un fond rythmique d?une diversité étonnante. L?Africain a le rythme dans la peau. Chaque tribu a les siens propres. Nos ancêtres africains nous lèguent notre sens du rythme.

Q : En dehors du rythme, quelle est l?originalité du séga ?

R : Le séga est essentiellement un rythme comme l?est la samba, la valse, le charleston, le tango, le rock, le disco. Chaque rythme possède cette propriété d?être applicable à toute musique à condition que la mélodie se plie à ses exigences. Gérard Cimiotti et Luc Donat ont assaisonné Mozart au séga avec d?heureux résultats. L?absence de toute documentation musicale sonore ne permet pas de savoir comment nos ancêtres africains chantaient et dansaient le séga. Nous devons nous rabattre sur les compositions de Ti-Frère et de Nelzir Ventre. Le séga le plus primitif possède une structure dans la forme et une méthode dans le rythme. L?usage méthodique des valeurs de note par nos ségatiers est d?origine occidentale. Tout comme la forme, le plan de construction avec couplets et refrain.

Q : Qu?en est-il de la mélodie ?

R : Nos ségatiers utilisent un mode majeur occidental ou un mode mineur surtout quand le sujet de leur inspiration est triste, mélancolique ou tout bonnement sentimental. En Inde, il existe des gammes ou « ragas » d?une complexité telle que seuls quelques initiés, dont Iswarduth Nundlall, pratiquent. Nos ségatiers d?origine indienne ne s?y aventurent pas. Les Africains n?ont aucun système de gammes. L?harmonie, la science des emplois des accords, est, avec le rythme et la mélodie, la troisième dimension de la musique occidentale. Les ségas de Ti-Frère et de Nelzir Ventre ont une base harmonique bien apparente, même soutenue seulement par la ravane et le triangle. L?accordéon d?accompagnement en est la meilleure preuve. Les accords sont élémentaires. Les accords limités de l?accordéon suivent rigoureusement les règles de l?harmonie. La tonalité reste la même du début à la fin. Le séga se termine sur un accord tonique.

Q : Quid des instruments ?

R : Pas de ravane ni de maravane (kacha kacha) en Afrique. La forme, le son, la façon de jouer n?ont rien de commun avec ceux des instruments africains. La maravane rappelle le choclo ou les maracas latino-américains. L?effet rythmique et la façon de jouer sont presque identiques. Les tablas de l?Inde n?ont aucune ressemblance avec la ravane. En revanche, il existe en Orient une sorte de tambour de basque pouvant ressembler à notre ravane. Sur le plan étymologique on peut chercher du côté de la vanne qu?utilise la ménagère mauricienne pour trier son riz. L?origine occidentale du triangle est incontestable. Il en va de même pour la guitare et de l?accordéon.

Q : Que penser du séga primitif ?

R : Il est stupide de ne pas s?ouvrir aux nouvelles tendances musicales et des progrès de la technique, surtout si l?esprit du séga primitif demeure. Puristes et nostalgiques souhaitent un retour aux sources. On les cherche, on les retrouve, on s?y recueille mais on n?y retourne jamais.

Q : Quel est l?esprit du séga ?

R : Je me souviens des meilleurs ségatiers de mon enfance, comme Stéphane Maçon, Nénel Betti, Pa D?Amour. Ils chauffaient littéralement leurs auditoires. Leurs archets d?aloès dégageaient des accents, des tournures époustouflants. Leurs ségas étaient gais, entraînants, exubérants. L?objectif recherché était de distiller la bonne humeur, l?allégresse. Les paroles étaient des plus pittoresques tout en respectant une certaine retenue, une certaine moralité. Les tendances deviennent licencieuses, érotiques et même pornographiques. Le séga est commercialisé à outrance. Le séga doit rester une chose simple, une musique simple, des accords simples, un langage simple pour rester une musique folklorique. Le séga est une création du Mauricien qui lui a donné son c?ur et son âme.

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