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Maurice risque de perdre ses plages
Au fil de la conversation, Gaj Pyndiah peint passionnément un tableau paradisiaque de la plage de Flic-en-Flac d?il y a trente ans. Il évoque aussi d?autres plages du pays. Du Morne à Mont-Choisy, de Grand-Baie à Blue-Bay. Ces plages pentues qui ralentissaient et freinaient la frénésie dévoreuse des vagues. Ces plages d?autrefois qui savaient se protéger de l?océan.
Pentes et dunes de sable ont peu à peu disparu et la mer a englouti une bonne partie des plages du pays. «Elle poursuivra sa tâche destructrice tant qu?on ne s?occupera pas des coraux, tant que le pays ne se mobilisera pas pour protéger la mer, pour protéger l?océan et nos plages», prédit Gaj Pyndiah, géologue qui a dirigé pendant trois années la Beach Authority.
La prédiction qu?il nous fait chez lui à Floréal en ce samedi, à la veille de la Journée mondiale de l?océan, il l?a déjà faite il y a 28 ans de cela. Cette déclaration, il la garde précieusement sur une bande vidéo. Pour le jour où le paradis n?aura plus de plage. C?est-à-dire dans une dizaine d?années, la montée du niveau de la mer aidant.
«Nous avons déjà perdu six mètres de largeur à Flic-en-Flac et au Morne, pour ne parler que de ces deux plages. Les dunes de sable en amont et les pentes ont disparu, le nivellement de ces plages continue et la mer envahira encore six mètres de terre dans quelques années», prévient Gaj Pyndiah.
Si l?activité humaine est une des raisons de l?érosion des plages, une part de responsabilité incombe à la nature elle-même. Les coraux de nos lagons ont été détruits par des facteurs à la fois humains et naturels et il n?y a presque plus d?obstacles aujourd?hui pour freiner les houles qui traversent la barrière corallienne. Pas étonnant que les experts étrangers mandés par Gaj Pyndiah au chevet de nos plages aient préconisé la replantation des coraux et des travaux pour redonner à la plage sa pente d?antan.
«J?avais pu convaincre les pêcheurs de Flic- en-Flac de l?importance de ces coraux et ils étaient tous d?accord pour la replantation. On a fait fabriquer des blocs en ciment qu?on devait placer dans le lagon pour y ancrer les pousses de coraux. Seulement deux ont été utilisés avant que mon contrat à la Beach Authority n?arrive à expiration», raconte Gaj Pyndiah.
Depuis, la replantation des coraux a cessé. Alors la tragédie se poursuit sur ces plages où le public ne s?inquiète nullement de voir des filaos dont les racines émergent aujourd?hui à plusieurs centimètres au-dessus du sable. L?Etat ne semble également pas s?en inquiéter. Les actions qu?il a entreprises jusqu?à présent n?ont fait qu?empirer la situation. Les murs de gabions, placés verticalement et non en pente de 15 degrés comme préconisé par les experts, ont contribué à l?érosion toujours plus importante de plusieurs plages.
Les experts s?inquiètent aujourd?hui de ce type d?action de protection. D?autant plus qu?il y a quelques mois, un fonctionnaire excentrique a trouvé de bon ton de débarrasser nos plages d?une bonne partie de leurs filaos. Selon lui, la vibration de ces arbres sous le vent serait responsable de l?érosion des plages !
Le pays n?a pas encore de loi et d?organisme pour la protection de la mer, comme c?est le cas à La Réunion par exemple. Chez nos voisins, la Brigade de la nature océan Indien, émanation de la Direction régionale de l?environnement, vient de provoquer la mise en examen de Bruno Mamindy-Pajany et de Jean-Louis Lagourgue, maires de Sainte-Rose et de Sainte-Marie respectivement, pour «pollution» et «mise en place sans autorisation d?ouvrages nuisibles». Les stations d?épuration de leurs communes ont été jugées non conformes aux normes. D?autres maires seront mis en examen en tant que personnes morales pour non-respect des normes européennes en matière de stations d?épuration.
«Les Mauriciens vont devoir se tourner vers la mer»
Le public et l?Etat mauricien refusent de regarder dans la direction de la protection de la mer et de l?océan de façon professionnelle. Et dans la direction d?une exploitation durable de ses ressources, alors que le lagon s?est presque vidé de ses poissons et crustacés. Les sennes, légales et illégales, sont légion.
«Vous seriez étonné de voir combien de personnes pratiquent aujourd?hui la pêche sous-marine au large de nos côtes», affirme Gaj Pyndiah. Malgré le Sea food hub, ce sont principalement des thoniers étrangers qui écument notre zone économique exclusive. Certains munis d?un permis, d?autres pillant illégalement les ressources mauriciennes jour et nuit.
D?ailleurs, quand le pays a commencé à réaliser son premier miracle économique, ce n?est pas vers son vaste territoire maritime qu?il s?est tourné. Un territoire de deux millions de kilomètres carrés.
«Maurice néglige trop son espace marin. Vous savez sans doute qu?il n?y a que 10 % de notre population qui sait nager. Incroyable pour la population d?une île. Mais je dis que tôt ou tard, les Mauriciens vont devoir se tourner vers la mer. C?est là que se trouve notre avenir » clame le Dr Arjoon Suddhoo, du Mauritius Research Council. Il annonce l?arrivée de scientifiques en provenance du Gujerat pour la fin de ce mois afin d?initier un projet de culture des algues pour la production de fertilisants.
Autre projet de cet organisme, la Land Based Oceanic Industry, qualifiée par certains d?utopique. Elle a pourtant su se faire une place dans le récent discours du budget du ministre des Finances. En effet l?eau froide des mers qui sera utilisée pour la climatisation des hôtels viendra des profondeurs au large de Flic-en-Flac si jamais la Land Based Oceanic Industry se concrétise.
D?autres projets s?annoncent timidement, comme celui de l?Institut océanographique de Maurice pour la mise sur pied d?une ferme perlière. Mais il en faudra du temps avant leur réalisation et aucun d?eux ne sera viable et pérenne sans une protection adéquate de nos lagons et de l?océan. Le réchauffement climatique rend la tâche d?autant plus urgente.
Ainsi, si Maurice n?a pas été aussi touchée que les Seychelles par le blanchiment des coraux, des actions urgentes doivent nécessairement être entreprises sur plusieurs parties de notre barrière corallienne qui ont été affectées. Des actions beaucoup plus urgentes que la campagne menée pour débarrasser nos murs des affiches jugées enlaidissantes par exemple.
CULTURE DE PERLES DANS NOS LAGONS
■ L?Institut océanographique de Maurice a commencé à mener des études pour identifier des sites où le pays pourrait s?adonner à la culture de perles. En effet, des espèces d?huîtres perlières existent dans nos lagons et ont été identifiées par les plongeurs et chercheurs de l?Institut océanographique de Maurice, affirme le directeur de cet organisme, le Dr Mitrasen Bhikajee.La mission de cet institut consiste à identifier les sites et les espèces. Ensuite, des experts étrangers viendront former les Mauriciens à l?élevage et aux procédés permettant d?introduire un corps étranger dans l?huître pour la formation de la perle, explique le Dr Bhikajee. L?Institut océanographique de Maurice poursuit aussi ses recherches sur une espèce d?éponge qui sécrète une substance anticancéreuse.
Par ailleurs, une équipe de scientifiques du Gujerat arrivera ce mois-ci au pays pour aider le Mauritius Research Council (MRC) à mener à bien des expériences sur la culture des algues pour la production de fertilisants. Ce type de culture est aujourd?hui courant en Inde, aux Philippines, au Japon et en Indonésie notamment, affirme le directeur du MRC, le Dr Arjoon Suddhoo. Il confie par ailleurs que le MRC est très avancé dans son projet de Land Based Oceanic Industry qui consiste à pomper l?eau de mer à une profondeur de 1 000 mètres au large de Flic-en-Flac. «L?avantage de Maurice, c?est que vous pouvez tomber sur de grandes profondeurs à quelques
kilomètres de la plage, entre deux à quatre kilomètres à Flic-en-Flac. Or l?eau de ces profondeurs est d?une pureté inégalable et est en très grande demande à travers le monde. Cette eau est aussi très froide, environ 5 degrés, et les hôtels de la région pourraient réduire leur consommation d?électricité de 90 % avec cette eau », explique le Dr Suddhoo. Le MRC cherche un partenaire stratégique pour lancer ce projet. Le pompage d?eau à 1 000 mètres de profondeur est une réalité à Hawaïi et au Canada, explique le Dr Suddhoo. Or, un chercheur de l?université de Maurice souligne, tout comme Gaj Pyndiah, que les études et projets menés par l?Institut océanographique et le MRC n?ont jusqu?ici jamais donné lieu à une quelconque réalisation concrète.
UNE ILE MYSTERIEUSE DANS LE PACIFIQUE
■ Elle est en plastique. Elle est grande comme la France. Elle, c?est une île de déchets dans le Pacifique, repérée entre Hawaii et la Californie. Les Américains l?appellent The Great Pacific Garbage Patch, ou plus simplement The Pacific Trash Vortex. Les courants océaniques autour de la zone sont à l?origine de la concentration des déchets, explique François Chartier de Greenpeace. On connaissait depuis quelques années l?existence de cette plaque de détritus. Mais beaucoup de décideurs politiques et économiques ont au départ discrédité la découverte, affirmant que ceux qui en parlaient étaient peu crédibles. Aujourd?hui, des équipes de scientifiques ont confirmé l?existence du Vortex, découvert dans les années 90 suite aux recherches de l?océanographe Charles Moore. En étudiant la concentration des débris de plastique flottant dans cette région, il a calculé qu?il y avait trois millions de morceaux de plastique par km2. Dans la zone centrale, ou Trash Vortex, on trouve aujourd?hui six kilos de plastique pour un seul kilo de plancton.
● On a l?impression que la protection de la mer et de l?océan ainsi que le développement d?une attitude citoyenne ne sont pas des priorités pour les autorités mauriciennes. En tant que directeur de l?Institut océanographique de Maurice, qu?en pensez-vous ?
C?est une perception que vous avez. En fait, plusieurs ministères sont concernés par la protection de nos lagons, de nos plages et de la mer. Le ministère de la Pêche, le ministère de l?Environnement et le ministère des Administrations régionales à travers la Beach Authority notamment.
Nous avons des lois strictes. Il est par exemple interdit de prélever coraux ou coquillages de la mer ou de nos lagons. La pêche sous-marine est interdite et on a lancé depuis longtemps le projet de compensation des pêcheurs qui détiennent un permis de pêche à la senne et qui veulent bien rendre ces permis.
Maurice est aussi très vulnérable à tout accident de pétrolier dans la région. Nous travaillons en ce moment avec la commission de l?océan Indien pour que tous les tankers passant dans la région empruntent une route bien définie afin d?éviter que des déversements accidentels dans l?océan ne gagnent nos côtes.
● Maurice n?exploite toujours pas les ressources marines dont elle dispose. Que fait votre institut pour encourager le développement des industries marines ?
Nous venons de terminer des études sur l?exploitation de certaines éponges à des fins médicales. Nous nous lançons en ce moment dans des études pour la mise en place de fermes perlières dans nos lagons. Nous menons aussi un projet sur la culture des coraux. Il y a un marché pour ces coraux, non seulement au niveau des hôtels mais également pour l?exportation.
Il faut vous dire qu?en sus de ces projets, l?institut a bien d?autres missions. Nous dressons en ce moment la carte des profondeurs de nos mers. Nous travaillons en même temps sur un projet qui nous permettra d?identifier par satellite les régions qui regorgent de poissons. Nous pourrons informer en avance les bateaux de pêche mauriciens pour qu?ils se dirigent vers ces bancs de poissons.
● L?Australie vient d?obtenir des Nations unies des droits sur la mer au-delà de sa zone économique exclusive. J?ai cru comprendre que Maurice est en train de suivre le même processus.
Oui. Nous réclamons des droits sur des plateaux continentaux qui sont des prolongements sous-marins de notre île. Nous avons jusqu?à l?année prochaine pour soumettre le dossier. Je ne peux vous en dire plus parce que des discussions sont en cours sur ce sujet.
UNE JOURNEE POUR L?OCEAN
■ La Journée mondiale de l?océan est une démarche lancée en 1992 à l?issue du Sommet de Rio. Elle a été célébrée hier sous l?égide de la Commission océanographique Intergouvernementale (COI) de l?UNESCO. Chaque gouvernement se doit de saisir cette Journée pour sensibiliser les populations aux enjeux de la protection des océans, afin de susciter l?envie d?adopter un «comportement durable». Il s?agit aussi de donner des pistes d?action en encourageant adultes et enfants à agir pour une meilleure gestion des ressources marines.
A cette occasion, des animations ont lieu simultanément dans le monde entier : aquariums, musées des sciences, associations et institutions d?éducation à l?environnement marin proposent à leur public des festivités pleines d?animations ludiques et d?actions concrètes. Un «Passeport de l?Océan» est ainsi remis aux participants, qui s?engagent en échange à effectuer un certain nombre d?actions concrètes en faveur de la préservation des mers.Cette année, la Journée mondiale de l?océan s?inscrivait dans le cadre de deux années internationales : celle des pôles (2007-2009) et celle des récifs coralliens (2008). Elle était une occasion unique de fêter à la fois les océans et les écosystèmes riches et fragiles que sont les pôles et les récifs coralliens.
Mais elle a été oubliée par ceux-là même qui cherchent à faire de Maurice une île durable». Ce slogan risque fort de n?être qu?un slogan creux de plus.
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