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Les portes de la prison restent des passoires
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Les portes de la prison restent des passoires
?Azordi ena pli boukou la drog dan prison ki en deor, ena bann zenn ki zame ti pe droge fine koumans droge dan prison.? Ceux qui quittent la prison centrale de Beau-Bassin, à l?instar de Jean B., libéré récemment après sept ans derrière les barreaux, de même que les gardiens, brossent le même tableau : elle ressemble plus à une ville du Far West qu?à un pénitencier. Les hors-la-loi y ont instauré leur propre organisation : drogue, téléphones portables et comprimés psychotropes circulent librement alors que les rapports homosexuels et les jeux ont toujours cours. Le Bureau du Premier ministre, responsable de l?univers carcéral, alerté par des rapports réguliers de l?équipe de l?assistant commissaire de police Dass Joganah et de la National Intelligence Unit (NIU), devrait agir très prochainement.
Dans cette jungle où sévit la loi du plus fort, certains, surtout les ex-trafiquants de drogue ou leurs anciens bras droits, se sont auto-promus ?patrons?. Une bonne part du millier de détenus à Beau-Bassin vit selon la loi du plus fort. Certains prisonniers peuvent se payer tout leur nécessaire pendant leur séjour en prison. Héroïne, gandia, cellulaire, comprimés en tous genres, cigarettes, transistors et billets de banque entrent et circulent librement. Un secteur économique informel et très lucratif.
Ces ?patrons? avec leurs contacts à l?extérieur se paient des passeurs, presque toujours des gardiens qui font entrer leurs ?commandes?. Devant cette situation devenue incontrôlable, les autorités essayent tant bien que mal de contrôler les passeurs. Une liste d?une trentaine de noms de gardiens de prison soupçonnés d?être des passeurs a été remise à l?Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU). Cette surveillance n?a jusqu?ici rien donné.
?Vous savez à quel point il est difficile de contrôler ces gardiens. Ils sont fouillés par leurs collègues d?une part et, d?autre part, la drogue entre en petites quantités. Même dix grammes font un très petit colis que le gardien de prison peut facilement dissimuler?, explique un responsable de la sécurité de la prison.
Menaces et possibles représailles des ?patrons? poussent les gardiens honnêtes à fermer les yeux ou à faire mine de ne rien voir, même quand un ?patron? passe un appel téléphonique au beau milieu de la cour de la prison.
Les autres détenus sont peut-être moins fortunés mais ils arrivent néanmoins à s?acheter leur dose d?héroïne ou à payer pour parler à leurs proches sur un portable dissimulé. Le système de paiement est peu sophistiqué, mais efficace. Chaque service a son prix en cigarettes. Une dose d?héroïne s?échange contre 50 cigarettes ou de l?argent si les parents de l?acheteur ont pu se payer un ?transport? pour lui faire parvenir du liquide. ?Enn simp prizonier ki al lakour capav rent avek 2 ou 3 biye Rs 1000 plie qui li fine met dan so lagorg ou so lanus. Bann lor remand al la cour presk tou lesemenn ou tou le 15 zour. Zot ousi amene. Se bann fimer ki paye avec kash.?
Les fumeurs invétérés sont coincés en prison et se démènent pour trouver leur dose quotidienne de nicotine. Chaque détenu n?a droit qu?à un quota de 16 cigarettes par semaine. Transactions en tout genre, sexe et jeu permettent à certains de s?amasser de petites ?fortunes? en cigarettes pour des échanges ou la vente. L?argent que paient les fumeurs vient de l?extérieur, remis par des parents ou des caïds à travers les mêmes passeurs. L?argent récolté à l?intérieur par les dealers sort par la même voie et avec la même complicité.
Disponibilité imbattable de la drogue
Selon un autre détenu libéré depuis un mois, les cigarettes échangées contre la drogue sont vendues à Rs 100 les 20 à la prison, qui est ainsi devenue un piège pour les jeunes délinquants. Plusieurs dentre eux font leur première rencontre avec la drogue derrière les barreaux et l?échange de seringues a eu des résultats désastreux pour certains.
Jean B? a commencé à se shooter en prison. Il y a attrapé le virus du sida et une hépatite avec des seringues infectées. Excédé et désespéré, convaincu qu?il ne lui reste pas longtemps à vivre, il veut aujourd?hui parler à visage découvert. Les travailleurs sociaux l?en dissuadent par peur de représailles. Il parle donc sous le couvert de l?anonymat. Comme pour prouver qu?il ne ment pas, il affirme : ?Si bann gran misie ki dirig prison la oule, mo kapav dire zot ki senn la pe vann la drog aster la dan prison, ki senn la pe organiz pari, ki senn la ena portab et kuma tou sa la ek largen rent dan prison.?
Pour preuve que des jeunes sont initiés à la drogue dans l?enceinte de la prison, il cite le cas d?un jeune du Nord, condamné à une longue peine, qui ne connaissait pas la drogue avant son arrivée en prison mais qui se drogue régulièrement aujourd?hui. ?Li gagn facilite aste. Li travay dan la cuisine ek bann ?patron? ek lezot prisonie ki pa fimer; surtou bann lor remand ki gagn plis cigaret, paye li are sa cigaret la pou gagn repa special. Li gagn ase cigaret pou paye so dose regulierman?. L?entrée de la drogue à la prison n?est pas une nouvelle en soi mais c?est sa disponibilité qui choque. Elle indique à quel point le contrôle échappe à l?administration carcérale malgré les efforts du gouvernement pour redresser la situation.
Un haut gradé, qui tient à rester anonyme, estime qu?environ sept prisonniers sur dix obtiennent au moins une dose d?héroïne par semaine. Plus alarmant encore, selon un constat de la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers (Natresa), la moitié des prisonniers du pays ont touché à la drogue dure pendant leur incarcération.
A la prison centrale, où la situation se détériore de jour en jour, les passeurs seraient des garde-chiourmes. Ils toucheraient entre Rs 6 000 et Rs 25 000 par passage, selon la quantité. Ce constat est confirmé par les témoignages d?ex-détenus récemment libérés de Beau-Bassin et des organisations non gouvernementales (ONG) travaillant avec les prisonniers. Jean B... confirme que les caïds payent au moins Rs 6 000 pour faire passer un colis de drogue. ?Par moi ene gardien ki fek koumens travay capav gagn ent Rs 25 000 ek Rs 30 000 par moi si li fer enn bon transpor. Gouvernman capav paye li sa kantite cass là ??
Menacés ou redevables
L?ex-détenu montre du doigt surtout certains nouveax venus dans les centres péniteniers. Ils font passer drogue, argent, programmes de courses et portables. Ils s?occupent aussi, contre forte rémunération, de recharger les batteries des téléphones et les cartes prépayées. Ils sont plusieurs à l?ONG qui s?occupe de la réhabilitation des ex-prisonniers à commenter ce phénomène touchant la nouvelle génération de gardiens ?ki foupamal avek sa ki capav arive?.
D?autres gardiens feraient le ?transport? parce qu?ils sont menacés ou ?redevables? à certaines personnes. ?Lontan se dan toilet ou dan celul asoir ki ti fer sa. Azordi, kan zot kone ki tel gardien ki pou la, zot piké parski zot kone ki li pou ferme lizie?, explique l?ex-détenu. Même scénario pour les téléphones portables, à tel point qu?on affirme qu?un parrain de la drogue peut aujourd?hui diriger son business à partir de sa cellule.
Il n?y a pas que des gardiens qui font passer la drogue. Selon des renseignements parvenus aux ONG et que les détenus confirment, les prisonniers on remand (détention provisoire), arrivent aujourd?hui à se mêler aux condamnés : ?Zot gagn cabay facil et zot vin kot prisonie soi pou transaksyon, soi pou pren la drog?. La ?cabay?, expliquent Jean B? et l?autre ex-détenu, désigne le vêtement que portent les condamnés, alors que ceux en détention provisoire portent des vêtements civils. ?Bann ki lor remand, bann condane ki al la cour pou zot case, bann prisonier ki travay dehor, de troi policier ki acompagn prisonier ziska recepsyon fer pass la drog, portable, largen ek program le course?, affirme Jean B.
Pour chaque journée de courses, des paris s?organisent et l?argent circule. Alors dans les couloirs, les bagarres ne sont pas rares. ?Na pli ena disiplin en dan. Ena prisonier ki pé vann zot lecor avek ?patron? pou gagn zot dose, ena bagar entre prisonie, apre prison security squad fer dominer et souven batt brite et lotte cote ena prisonier ki ena zot zarm?, s?insurge Jean B? qui confirme que les ?patrons? ont fait entrer leurs ?outils? (armes blanches) en prison.
La majorité des gardes-chiourmes et des ex-détenus interrogés estiment que la situation s?est détériorée à Beau-Bassin car la Prison Security Squad n?arriverait plus à faire son travail comme il se doit. Pendant ce temps, les gardiens honnêtes préféreraient se taire par peur de représailles. ?Tout ce que la presse a rapporté récemment concernant des saisies de drogue ou de portables en prison n?est que le sommet de l?iceberg?, affirme un haut gradé de Beau-Bassin. Les gardiens honnêtes, une majorité selon lui, ont un seul espoir : que le gouvernement fasse preuve d?une poigne de fer pour enrayer une éventuelle explosion à la prison centrale, qui est de surcroît surpeuplée.
Les raisons du chaos explicitées
Dans un rapport soumis au bureau du Premier ministre, l?expert indien Vijaya Narayanan fait état des failles à la prison centrale et explique la situation chaotique, la présence de drogue et de portables, par quatre principaux facteurs. Selon lui, la prison de Beau-Bassin est surpeuplée et rend les contrôles quasi impossibles. Ce phénomène de surpeuplement a été signalé depuis des années déjà et, selon un haut responsable de la prison, il y faudrait seulement 500 détenus au lieu de 1 200. Le manque de personnel s?ajoute au surpeuplement, selon l?expert indien. La prison manque d?effectifs et la surveillance est extrêmement difficile. Après le réveil à 5 h45 du matin, les prisonniers se retrouvent dans les différentes cours. Chaque cour contient au moins 150 prisonniers surveillés par un seul gardien. Pour corser le tout, les caméras à circuit fermé ne peuvent balayer toute la cour. Le réfectoire où les détenus prennent leur petit déjeuner n?est pas sous surveillance vidéo. L?espace est aussi un problème grave, selon l?expert qui estime que trop de prisonniers sont confinés dans un espace restreint pour permettre un bon contrôle. Quand, dans de telles conditions, des gardiens ne résisternt pas à la tentation d?une somme de Rs 25 000 pour passer un petit colis et, qu?aucun contrôle n?est possible sur ces derniers, la situation devient explosive. Les prisons de Grande-Rivière, Petit-Verger et la Bastille ne connaissent pas de problème de drogue de même importance qu?à Beau-Bassin en raison justement du fait qu?elles ne sont pas aussi surpeuplées.
AUTORITÉS
Le bureau du PM tarde à agir
- Le bureau du Premier ministre est au courant de la situation en prison en ce qui concerne la drogue, les portables et les paris illégaux. Il est informé non seulement par l?administration carcérale, qui a tendance à minimiser les choses, mais également par l?équipe de l?ex-assistant commissaire de police, Dass Joganah, et le service de renseignements, la National Intelligence Unit. Dass Joganah, qui est épaulé par une équipe de trois personnes ? un chef inspecteur, un policier et une policière ? a été dépêché à la prison depuis bientôt un an. Ayant rédigé un rapport sur la situation dans les différentes prisons, il visite chaque jour les centres, interroge prisonniers, gardiens, parents de prisonniers, policiers responsables d?escorter les prisonniers en cour de justice. L?équipe Joganah a pour mission de ?monitor? la situation et de faire des recommandations. Quant à la NIU, elle surveille la situation à travers des contacts en prison. Ce service sait qu?il est ?aujourd?hui plus facile pour un drogué de trouver ses doses en prison que hors de la prison?.
Question d?orientation
Un expert qui coûte cher
- L?expert indien Vijaya Narayan est un adepte du ?Vaastu?, tradition indienne qui dicte entre autres l?orientation des pièces de la maisons et de leur contenu. A son arrivée à Maurice, il est hébergé à l?Orchid House No 2, une maison dans l?enceinte de la prison centrale, occupé auparavant par l?ex-commissaire Ramakrishna Brojmohun. Vijaya Narayanan a trouvé que cette maison ne respecte pas les préceptes du ?Vaastu? et porterait malheur. Résultat, il la fait réaménager, changeant l?orientation des chambres et de la cuisine. Il a fallu casser et reconstruire à l?intérieur. Et l?affaire commence à faire du bruit car ce réaménagement coûte très cher, malgré le fait qu?il soit fait avec des matériaux et des hommes de la prison. Quoi qu?il en soit, l?expert et l?équipe de Dass Joganah sont loin d?être les bien-aimés du personnel de la prison.
STATISTIQUES
Des chiffres affolants
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En 2003, il y avait 2 871 prisonniers,dont 473 ?on remand?.
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La Natresa estime que 1 413 toxicomanes se droguent en prison. La moitié des ex-détenus avouent s?y être drogués.
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Deux-tiers des détenus fument du gandia alors que 8 sur 10 sont accros à la cigarette.
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Environ 4 % des prisonniers ont des rapports homosexuels réguliers. L?usage du préservatif est quasi nul lors des rapports.
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