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Sœur Nathalie Becquar : «Notre mission est à faire le lien entre ceux qui sont dans l’Église et ceux qui en sont éloignés»
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Sœur Nathalie Becquar : «Notre mission est à faire le lien entre ceux qui sont dans l’Église et ceux qui en sont éloignés»
Nathalie Becquart, sous-secrétaire du Synode au Vatican. Photo: Aurélio Prudence.
Sœur Nathalie Becquart de la congrégation La Xavière missionnaire du Christ Jésus, a été la première femme à intégrer le Secrétariat général du Synode au Vatican. À Maurice depuis samedi dernier jusqu’au 27 juillet, elle anime des retraites pour le clergé et rencontre divers groupes engagés dans la vie ecclésiale et sociale. L’express l’a rencontrée pour qu’elle évoque, entre autres, son rôle au sein de cette haute instance vaticane.
Pourquoi avoir choisi d’intégrer la congrégation de la Xavière missionnaire du Christ Jésus ?
Je me sentais assez à l’aise dans la spiritualité ignatienne. J’avais rencontré des jésuites au cours de mon parcours. J’appréciais leur approche, leur manière de chercher à comprendre le monde dans lequel nous vivons, sans vivre une foi désincarnée ou hors du temps, mais en prenant en compte la réalité du monde contemporain. Lors d’un weekend où j’avais appris la manière de prier des jésuites, selon saint Ignace de Loyola, j’ai entendu pour la première fois le témoignage d’une Xavière. Cela m’a marquée. C’était des femmes qui vivaient du Christ, tout en vivant une vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui, notamment, pour certaines, à travers un travail. Et j’ai aimé leur devise : «Passionnées du Christ, passionnées du monde.» C’est à la fois une vie de communauté et de prière mais aussi un engagement dans la mission, au service des autres, de bien des manières. En 1995, je suis entrée chez les Xavières, congrégation fondée en 1921, fait le noviciat et prononcé mes vœux définitifs en 2005.
Vous avez travaillé tout en étant Xavière ?
Dans le parcours des Xavières, on continue à travailler pendant le postulat. À l’époque, j’ai travaillé dans une structure de dialogue interreligieux à Marseille, l’Institut de sciences et théologie des religions. Après les premiers vœux, on reprend une mission. C’est là que j’ai commencé dans la pastorale des jeunes pendant trois ans pour l’équipe nationale des Scouts de France, en charge du programme «Plein Vent» auprès de jeunes dans les quartiers populaires, venus en grande partie de familles immigrées. Nous étions un mouvement catholique mais on travaillait avec des jeunes de tous horizons, en majeure partie musulmans et en partenariat avec différents partenaires comme les centres sociaux et le Secours Catholique (Caritas France). Après mes années chez les scouts, je suis allée étudier la philosophie et la théologie aux facultés jésuites connues aujourd’hui comme les Facultés Loyola Paris.
Les Xavières sont proches des jésuites ?
Nous partageons la même spiritualité de saint Ignace de Loyola. En France, il existait ce que l’on appelait à l’époque le Réseau jeunesse ignatien, aujourd’hui le Réseau Magis. Jésuites, religieuses et laïcs y animaient ensemble des pèlerinages, des retraites et des activités pour les jeunes, dans la spiritualité ignatienne. J’ai beaucoup appris dans l’animation des jeunes en équipe, dans l’animation des pèlerinages et des retraites. Quand je suis allée faire mes études de philo et théologie, j’avais déjà une expérience pastorale de terrain. J’ai fait la théologie aussi en aller-retour avec l’expérience pastorale. Il m’a semblé aussi important d’étudier la sociologie comme un lieu d’écoute et de compréhension de la société. Cela outille pour comprendre les dynamiques sociales et donne des clés pour comprendre une culture, une société, parce que l’Église n’est pas déconnectée.
Les Xavières vivent au couvent ?
On vit dans des communautés locales de quatre à 12 sœurs selon les lieux. On est une petite congrégation de 115 Xavières dont deux tiers sont Françaises et le reste d’ailleurs. Une sœur vient de Maurice. Deux tiers des sœurs sont en France, dans une quinzaine de communautés. D’autres sont présentes en Côte d’Ivoire, au Tchad mais aussi au Canada. Nous vivons en communauté comme une famille, en appartement ou en maison. Nous ne portons pas d’habit religieux car la congrégation est née en France après la séparation des Églises et de l’État en 1905. L’intuition de notre fondatrice était qu’il fallait aussi aller à la rencontre de ceux qui sont loin de l’Église. Notre charisme et notre mission consistent à faire le lien entre ceux qui sont dans l’Église et ceux qui en sont éloignés. C’est pour cela que notre nom complet est «La Xavière, missionnaire du Christ Jésus». Il s’agit de travailler à la réconciliation et à l’unité. Cela peut se faire de bien des manières. Nous n’avons pas vraiment d’œuvre propre, au sens où nous ne sommes pas spécialisées. Nous sommes à la disposition de l’Esprit Saint et notre travail est en fonction des appels, des besoins, des formations et des capacités des personnes. Certaines sœurs exercent dans leur domaine professionnel comme un lieu de mission, par exemple, on a beaucoup de sœurs médecins et nous sommes très impliquées dans les soins palliatifs en France à la demande du diocèse de Paris. Nous avons des sœurs ingénieures, travailleuses sociales, profs dans l’éducation catholi que comme dans le service public. En entrant chez les Xavières, je n’aurais jamais imaginé avoir une vie aussi riche, aussi belle, avec des moments difficiles certes, mais des missions très passionnantes.
Vous avez été la première femme à diriger le service de la pastorale des jeunes et des vocations à la Conférence des évêques de France. Comment avez-vous été accueillie ?
Quand les évêques me l’ont demandé, j’ai été étonnée car avant, c’était toujours un prêtre qui dirigeait ce service. J’ai découvert que cela pouvait aussi être une chance. D’abord, j’ai travaillé de manière très collaborative avec un directeur adjoint qui était un prêtre. Quand j’ai pris la direction du service, je gérais aussi une équipe de 15 personnes, des budgets et je faisais de l’administratif. Mais j’ai toujours travaillé dans la pastorale, l’animation, la formation et l’accompagnement. Je participais tous les ans à l’Assemblée plénière des évêques et cela s’est globalement bien passé. Jusqu’en 2018, j’étais à plein temps dans le monde des jeunes, de différentes manières. Aujourd’hui, je travaille au Secrétariat général du Synode des évêques au Vatican. Je ne suis donc plus spécialisée uniquement dans la jeunesse, même si je garde cette fibre et cette expérience. L’instance où je travaille est au service de toute l’Église.
Venons-en à vos nominations par le défunt pape François.
J’ai d’abord été nommée par le pape François comme auditrice au Synode des évêques consacré aux jeunes en octobre 2018. À l’époque, une auditrice participait à l’ensemble du Synode, sans disposer du droit de vote final. Mais nous avions déjà une véritable participation.
Pour le profane, qu’est-ce qu’un Synode ?
C’est un instrument consultatif au service du pape. Quand le pape a besoin de réfléchir sur des sujets importants liés à la vie de l’Église et qu’il veut écouter la voix des évêques du monde entier, il réunit un Synode qui comprend des représentants des évêques. Chaque conférence épiscopale envoie ses représentants. C’est un concile, comme à Vatican II, on réunit tous les évêques du monde entier. Mais aujourd’hui, cela représente 5 000 évêques, ce qui n’est pas simple. À la fin de Vatican II, le pape Paul VI a créé ce qu’on appelle le Synode des évêques, qui permet de réunir régulièrement une assemblée d’évêques, qui représentent les différentes conférences épiscopales du monde entier.
Ce Synode des évêques comprend combien d’évêques aujourd’hui ?
Environ 350 évêques. Chaque conférence épiscopale envoie un à cinq évêques selon son nombre de diocèses. Un Synode des évêques permet au pape d’avoir ses délégués qui représentent les évêques du monde entier. Il peut aussi nommer librement d’autres membres. Et d’avoir un processus pour écouter, discerner sur un sujet, avec une représentation de l’Église entière. Parce que les évêques qui viennent sont censés apporter la voix de leur peuple.
Ces rencontres ont lieu à des moments précis ?
Le pape convoque un Synode quand il veut. Depuis Vatican II, tous les papes ont convoqué des Synodes. Et le pape François a fait du Synode des évêques un peu l’ins- trument principal de sa réforme de l’Église. Il a convoqué d’abord deux Synodes sur la famille en 2014, 2015, puis un Synode sur les jeunes en 2018, puis un Synode sur l’Amazonie en 2019. De par ma responsabilité à la Conférence des évêques de France sur la pastorale des jeunes, j’ai été associée à la préparation de ce Synode de 2018 et j’ai été nommée pour y participer. Ce Synode des évêques sur les jeunes a été une expérience très forte et aussi une expérience d’Église car c’était se retrouver à Rome avec des évêques du monde entier.
Qui ont le double de votre âge, probablement…
Oui, mais il y avait aussi 35 jeunes venus de tous les continents. Ça a été une expérience formidable qui m’a beaucoup touchée, transformée.
Quand votre deuxième nomination au Vatican a-t-elle eu lieu ?
En avril 2019. Au moment où j’avais décidé d’aller à Boston pour reprendre des études de théologie en menant une recherche sur la synodalité, j’ai reçu ma nomination comme consultrice au Secrétariat général du Synode des évêques au Vatican. Pour la première fois, trois femmes étaient nommées consultrices, alors qu’auparavant, il s’agissait toujours d’hommes. Recevoir cette nomination de la part du pape François, c’était, d’une certaine manière, recevoir un appel de l’Église, qui venait confirmer ce que j’avais discerné avec ma supérieure, à savoir promouvoir la synodalité. Comme consultrice, j’ai aussi participé un peu au Synode sur l’Amazonie en 2019. Mais je n’avais jamais imaginé que l’on m’appellerait pour une mission permanente au Vatican.
Vous êtes restée consultrice pendant combien de temps ?
D’avril 2019 jusqu’à ma nomination comme sous-secrétaire en février 2021. Lors du Synode de 2021, pour la première fois, des laïcs et des femmes étaient membres à part entière, avec droit de vote.
Le dernier Synode, c’était quand ?
C’était le Synode sur la synodalité pour aider l’Église à devenir plus participative et plus missionnaire, ouvert par le pape François en octobre 2021, avec tout un processus en plusieurs étapes, qui s’est terminé en octobre 2024. Et maintenant, si je suis là, c’est pour aider à la mise en œuvre des fruits de ce Synode. Dans ma mission, j’ai la chance de rencontrer la diversité de l’Église. Un jour, je suis avec des évêques, le lendemain, je suis dans une université, un jour, avec Caritas, un autre avec des religieuses. Ce qui permet de rencontrer toutes les composantes de l’Église.
Avez-vous vécu la misogynie dans l’Église ?
Oui, on la vit dans l’Église parce qu’elle est présente dans la société. Et prend des formes différentes. Avec l’expérience, ce que j’ai repéré, c’est que cela est souvent lié à la culture et que cela dépend beaucoup des personnes. Il y a des évêques, des cardinaux, des prêtres, des hommes laïcs, avec qui il n’y a aucun problème. Et puis avec d’autres, c’est différent. Les femmes qui sont en responsabilité dans d’autres domaines vivent le même type d’expériences.
Quelle forme de misogynie avez-vous vécu et comment ?
À plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans une réunion où j’étais la seule femme. On discute par exemple d’un sujet qu’il faut élaborer. J’apporte ma contribution et parfois, j’ai l’impression qu’elle n’est pas écoutée, pas reçue. Et puis, un prêtre reprend exactement la même idée et celle-ci est accueillie. Ce n’est pas facile. Dans plusieurs situations, j’ai fait l’expérience de ne pas me sentir écoutée ou prise en compte. Ce qui m’a aidée, c’est d’abord de ne pas mettre tout le monde dans le même panier. Il y a beaucoup de prêtres et d’évêques avec qui j’ai vraiment très bien travaillé dans un esprit collaboratif, et puis d’autres avec qui ça a été plus difficile. C’est non seulement en fonction des cultures mais aussi du type de processus qui est mis en œuvre. À travers le Synode, on a un processus d’écoute et de dialogue qui est très organisé, avec une structure qui donne vraiment la parole à chacun et chacune, cela aide. J’ai appris qu’il faut pouvoir encaisser des choses difficiles ou des coups sans le prendre personnellement. Il faut parvenir à prendre un peu de recul et à surmonter ce qui peut faire souffrir. Ce que j’ai aussi appris dans l’Église, c’est qu’il ne sert à rien d’aller au conflit frontal. Il faut construire la relation, la confiance, trouver la possibilité de se dire les choses lorsque c’est possible et bien discerner ce que l’on peut dire, comment et à quel moment. Et puis trouver aussi des lieux de soutien.
Une journée type pour vous, c’est quoi ?
Le synode est au service du Pape et des Églises locales. Le président du Synode, c’est le pape. On réfère directement au pape. Mais au quotidien, il n’est pas là et le Secrétariat général du Synode, c’est une structure permanente au service de l’animation des synodes et de la promotion de la synodalité. Cette instance sous l’égide du pape et d’un conseil d’évêques représentant les différents continents est dirigée au quotidien par un secrétaire général, le cardinal Mario Grech. Nous étions deux sous-secrétaires à être nommés. En mars, l’autre soussecrétaire a changé de poste. Donc, pour l’instant, je suis seule. C’est difficile de décrire une journée type, car les activités sont très diverses, soit dans nos bureaux soit à l’extérieur. Par exemple chaque semaine, on reçoit un groupe d’évêques en visite ad limina (pèlerinage et visite quinquennale que tout évêque diocésain doit effectuer à Rome). Un jour, on est avec des évêques du Cambodge et du Laos, quelques jours après, avec ceux du Burkina, le lendemain avec ceux de Taïwan, du Pérou, etc. Ils vont nous parler de leur expérience du Synode et de la mise en œuvre de la synodalité. Le Secrétariat général du Synode a aujourd’hui pour mission d’accompagner la mise en œuvre du document final. Notre rôle est donc largement un rôle d’animation et d’accompagnement des Églises locales et des différentes composantes de l’Église, afin qu’elles puissent se l’approprier et discerner avec créativité comment le mettre en œuvre dans leur contexte propre. C’est aussi pour cela que je suis à Maurice.
Ce document est-il en train d’être appliqué dans le sens souhaité ?
Oui, cela avance. Bien sûr, il ne suffit pas que le pape approuve un document pour que tout se mette immédiatement en place. Tout cela prend du temps, mais un chemin se fait. Dans beaucoup d’endroits, on voit des évolutions très concrètes, notamment une plus grande implication des femmes et des jeunes dans les conseils et les équipes pastorales.
Êtes-vous toujours la seule femme au Vatican ?
Je n’ai jamais été la seule femme, les femmes représentent près d’un quart du personnel au Vatican. Depuis ma nomination, il y a eu pas mal de femmes nommées et même à des postes plus élevés que le mien. Aujourd’hui, trois femmes occupent des fonctions de numéro un au Vatican, à la tête d’un dicastère, auxquelles s’ajoute la femme qui dirige le gouvernement de l’État de la Cité du Vatican.
Êtes-vous pour l’ordination des femmes ?
Je ne veux pas m’exprimer là-dessus. Vous connaissez bien la position des papes sur le sujet mais ce qui est quand même intéressant, c’est de montrer ce qui a vraiment fait bouger le pape François. Ce qui est en train de bouger, c’est la réponse à un appel urgent venu du monde entier, porté par le pape François et aujourd’hui par le pape Léon XIV : celui d’une plus grande présence des femmes dans la gouvernance et dans les processus de décision. Le pape François le rappelait souvent et toutes les études partout dans le monde montrent que la clé des processus de paix durable, c’est l’implication des femmes. Il a aussi montré qu’un certain nombre de responsabilités dans l’Église ne nécessitent pas l’ordination. Depuis son arrivée, le pape Léon XIV a encore récemment nommé deux femmes à la tête de dicastères très importants, celui pour la communication et celui pour le service du développement humain intégral. C’est une première. L’enjeu est au-delà de l’Église. Pour le bien de l’humanité et pour la paix dans le monde, il faut absolument que les femmes soient davantage impliquées dans la gouvernance. Parce que nous sommes toujours meilleurs lorsque nous croisons les regards. Nous n’avons pas toujours les mêmes perspectives. Je ne dis pas que les femmes sont meilleures que les hommes ou l’inverse. Nous n’avons pas toujours le même regard ni la même sensibilité. En les croisant, nous pouvons mieux analyser une situation, mieux discerner et prendre de meilleures décisions. Ma devise, c’est : «Hommes et femmes ensemble.» C’est cela l’enjeu : dans les équipes, dans les ministères et dans les instances de responsabilité, il faut des hommes et des femmes. Il faut apprendre à travailler ensemble et à collaborer dans cette vision d’enrichissement réciproque. L’Église est aussi en train de bouger là-dessus. On est toujours meilleur lorsqu’on arrive à travailler ensemble. Une des plus belles choses que Dieu a créées, c’est l’homme et la femme.
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