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Les illusions perdues des Tunisiens

11 novembre 2007, 00:00

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«On y a tous cru. Ben Ali, c?était le sauveur. Le 7 no-vembre 1987, je me suis dit : ?Quel que soit le régime à venir, on va respirer !? Au début, on s?est rassurés en se disant qu?il y avait des tiraillements au sein du pouvoir. Puis il y a eu les arrestations des islamistes. Puis le musellement de la gauche, puis de tous les démocrates. Et ça n?a jamais cessé? »

Les propos de Lotfi, pharmacien dans un village proche de Monastir, on les entend à l?infini en Tunisie, en ce 20e anniversaire de l?arrivée au pouvoir de Zine El-Abidine Ben Ali. Vingt ans plus tard, les propos sont amers. La Tunisie d?aujourd?hui, c?est le pays des illusions perdues. Coupés de la population, les touristes qui se bronzent sur les plages de Mahdia et Monastir sont loin de pouvoir l?imaginer.

Le fléau des « diplômés chômeurs »

« Le problème fondamental, en Tunisie, ce n?est pas la création de la richesse ? il y en a ? c?est la répartition de cette richesse », souligne Hassine Dimassi, professeur d?économie à l?université de Sousse. Et en Tunisie, plus encore que dans les autres pays du Maghreb, le fléau des « diplômés chômeurs » ronge la société. Chaque année, le nombre des diplômés (60 000) dépasse de deux fois la capacité d?absorption de l?économie du pays, selon le professeur Dimassi, qui accuse les autorités d?utiliser le système éducatif comme « un outil de gouvernance démagogique » depuis près de vingt ans et de délivrer des diplômes « à des quasi-analphabètes ».

Grand, mince, nerveux, Nejib, lui, s?exprime avec une rage butée : « Je veux aller vivre en Europe, et j?y arriverai ! En Tunisie, l?homme n?a pas de valeur.

On est des esclaves modernes. » Beaucoup s?inquiètent de cet abandon du combat collectif. Hamida Dridi, médecin à Monastir, très engagée dans des mouvements de défense des libertés, raconte que l?un de ses fils lui dit souvent : « Tu as un travail et un salaire. De quoi te plains-tu ? Moi, je ne fais pas de politique. Le prix à payer est trop élevé. Je veux vivre. Le reste, je m?en fous ! »

Faire bouger les choses

Cette dépolitisation affecte l?ensemble de la population. Pourtant, les actes de résistance individuels se multiplient, y compris dans les coins les plus reculés de Tunisie. Tel professeur de philosophie ou d?arabe ouvre régulièrement des discussions, en classe, avec ses élèves, et les incite à réfléchir. « Dans mon école, il y en a trois comme lui. Ils n?hésitent pas, par exemple, à qualifier les élections en Tunisie de mascarade », raconte un élève de terminale.

Aujourd?hui comme hier, certains se satisfont de la situation. Ils sont de plus en plus rares. D?autres s?en désespèrent. D?autres encore, estimant stérile d?entrer dans une confrontation directe avec le pouvoir, luttent de l?intérieur pour faire bouger les choses. Le président Ben Ali ne pourra pas toujours rester arc-bouté sur le statu quo, font-ils valoir. Il sera contraint, tôt ou tard, de desserrer la vis pour que la Tunisie aille de l?avant. Mais la grande force de ce régime, n?est-ce pas, en fin de compte, son extraordinaire capacité à entretenir l?illusion ? Chaque 7 novembre, les Tunisiens reprennent espoir. Ils se remettent à rêver : l?annonce d?une ouverture démocratique, une amnistie générale, un miracle? Voilà vingt ans qu?ils attendent.

@ 2 007 Le Monde- Florence BEAUGÉ - (Distribué par The New York Times Syndicate)

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