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Les coulisses de l?accord

9 décembre 2007, 00:00

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«Historique, win-win, déterminant pour l?avenir du pays. » Les mots n?ont pas manqué depuis mercredi pour qualifier l?accord intervenu entre le gouvernement et la Mauritius Sugar Producers?Association (MSPA) au sujet de la Réforme sucre. Du côté des sucriers, sans pouvoir expliquer pourquoi, déjà, dès la fin de la semaine dernière, on prévoyait que cette semaine allait être cruciale. « ça passera ou ça cassera », entendait-on. Au bureau du Premier ministre, une source proche du dossier nous expliquait toutefois que la suite des négociations était envisagée de manière positive. « Ce lundi, en reprenant les discussions, nous étions convaincus qu?il allait y avoir un deal », affirmait un proche du dossier.

Deal, il y aura ce mercredi. Le gouvernement obtient, sans contrepartie, 2 000 arpents de terres des propriétés sucrières pour des projets sociaux et de développement infrastructurel. La MSPA accepte également le principe du transfert de 35 % de l?actionnariat de tous les clusters de la future industrie de la canne aux « petits » partenaires actuels de l?industrie sucrière ? planteurs et employés. Le prix à payer pour les 35 % de l?actionnariat de chaque cluster sera déterminé par un cabinet de consultants étrangers. Ces mêmes consultants procéderont à une évaluation détaillée des coûts de production et des conditions des contrats d?achats d?électricité passés entre l?État et les centrales thermiques, afin de déterminer si une modification du prix d?achat de l?électricité ou de la participation à l?actionnariat des centrales est justifiée.

Le climat va se détendre

Pourtant, il y a encore une semaine, rien ne semblait acquis. Bien au contraire. Certains, parmi les propriétaires sucriers, avaient cru voir dans l?attitude de Navin Ramgoolam, une volonté de ne rien céder. Quitte à faire capoter les négociations définitivement. « Il a pu y avoir un jeu d?attitudes. Mais ce qui est certain, c?est que le Premier ministre n?a pas bluffé. Il a toujours été clair sur ce qu?il voulait », explique un proche de Navin Ramgoolam.

Le Premier ministre était peut-être clair sur ce qu?il voulait, mais les signaux envoyés aux émissaires de l?industrie venus aux nouvelles l?ont moins été. Ainsi, quand il y a deux semaines, les sucriers ont eu confirmation, à travers la presse, que le gouvernement s?apprête à leur demander une prise de participation de 40 %, et ce sans aucune contrepartie financière, dans les différents clusters, le désarroi est total. « On ne veut pas de nous ! Ramgoolam doit avoir un plan B en comptant sur d?autres sources de financement que l?Union européenne. La réforme ne se fera pas ! », se disent alors de nombreux propriétaires de l?industrie sucrière.

Le Premier ministre, tout au long des négociations avec les sucriers, a tenu éloignés les deux ministres qui connaissent pourtant le mieux le dossier, Rama Sithanen et Arvin Boolell, respectivement ministre des Finances et de l?Agro-industrie. Du coup, ce sont les conseillers qu?il a appelés à ses côtés qui l?ont parfois encouragé à en demander plus aux sucriers. Comme aller jusqu?à réclamer que 40 % de l?actionnariat des centrales thermiques actuelles et futures soient redistribués aux « partenaires » de l?industrie sucrière.

Mais la suite des événements démontrera que le Premier ministre est loin d?être un jusqu?au-boutiste. À la faveur de trois jours de discussions en tête-à-tête, le climat va se détendre. « On a appris à se connaître, à mieux connaître les positions de chacun. Et le Premier ministre nous avait fait savoir qu?il se rendrait disponible afin d?aboutir à un accord. Cela a joué. Puis surtout, chacun s?est rendu compte que si l?on se bat sur tout, sur chaque petit détail, les négociations capoteront et on perdra tout », explique Patrick d?Arifat, président de la MSPA. Les plus cyniques dans le camp des sucriers pensent toutefois qu?il était essentiel de donner l?impression au Premier ministre qu?ils étaient prêts à passer pour les vaincus de la négociation. Pourvu que l?accord se concrétise.

On se débarrasse donc du superflu dans la négociation, on va à l?essentiel. On s?accorde à ce que les points litigieux, comme la valeur à payer pour l?actionnariat ou l?évaluation des contrats d?achats d?électricité des centrales thermiques soient réglés par un arbitre international indépendant. « Ils ont accepté de mettre leur acquis dans la balance », se félicite un des négociateurs du côté du gouvernement. Qui pense que cela a conduit Ramgoolam à aborder les discussions avec plus de sérénité.

Quand, mercredi, les trois représentants de la MSPA, Arnaud Dalais, Jacques d?Unienville et Patrick d?Arifat comprennent qu?ils tiennent un accord, le soulagement est à son comble. « J?ai lu dans la presse que Patrick d?Arifat était apparemment rouge de colère. De là où je me tenais, je dirais qu?il était ému qu?on soit enfin tombé d?accord », explique une source du PMO.

Les choses s?accélèrent

L?accord trouvé, les choses s?accélèrent. Les conférences de presse du Premier ministre et de la MSPA se suivent. Le mémorandum qui consigne l?accord est finalisé. Pendant quelques heures, il a même été envisagé qu?il soit officiellement paraphé par un représentant de la MSPA et Arvin Boolell vendredi.

Mais on a finalement préféré attendre le retour du Premier ministre cette semaine pour le faire. Cet accord est binding, précise-t-on au PMO. Ce qui implique, notamment, que les conclusions des consultants étrangers seront avalisées sans discussions par les deux parties.

Le temps de la négociation terminé, commence celui des modalités de la mise en ?uvre. Ainsi, dès vendredi, les premières réunions entre les fonctionnaires des ministères des Finances et de l?Agriculture ont repris. Pour, notamment, discuter des modalités de fermeture d?usines et des voluntary retirement schemes des salariés perdant leur emploi dans le processus. La machinerie est relancée. Samedi, Arvin Boolell, remis en selle, a multiplié les réunions pour faire avancer les dossiers de fermeture.

Il faut également relancer les discussions et rassurer le principal bailleur de fonds du pays : l?Union européenne. Qui montre déjà des signes de soulagement. « Je félicite le gouvernement et le secteur privé d?avoir conclu cet accord qui était tant attendu. Il était devenu essentiel de remettre la réforme sucre sur les rails », commentait hier Claudia Wiedey, la représentante de la Commission européenne à Maurice.

Tout faire pour ne rien perdre

Hier, deux accords de financement avec l?Union européenne ont été signés pour un montant total de 44,7 millions d?euros (près de Rs 2 milliards). Mais Maurice peut espérer obtenir 22 millions d?euros supplémentaires (Rs 980 millions) si elle satisfait des critères de performances dont certaines sont directement liées avec l?avancement de la réforme du secteur sucre. Rama Sithanen planche d?ailleurs en ce moment sur la rédaction d?une lettre qui sera adressée à l?Union européenne pour expliquer les retards pris, mais aussi surtout pour demander que l?évaluation de certains critères de performance soient effectuée au-delà de la date butoir du 31 décembre 2007.

L?accord a été trouvé. Reste désormais à rentrer dans la phase de mise en ?uvre de la réforme. D?abord pour faire en sorte qu?une industrie de la canne viable et compétitive naisse enfin. Et ensuite parce que dans le processus, l?UE aidera Maurice à réformer ce secteur avec des aides globales qui pourront atteindre 250 millions d?euros (Rs 11 milliards.) Il faut désormais tout faire pour ne pas perdre un seul sou de ce pactole.

Une nouvelle rassurante est tombée hier à ce sujet. En effet, Louis Michel, le commissaire européen au développement s?est engagé, lors d?un entretien avec le Premier ministre, à s?assurer à ce que Maurice ne perde aucune des aides qui lui étaient destinées pour l?année 2007. Estimant qu?un pays « à l?avant-garde » comme Maurice devrait recevoir toutes les aides nécessaires, malgré les dispositions légales concernant les délais à respecter. Louis Michel a demandé qu?une communication officielle lui soit adressée, justifiant le retard et expliquant que le pays s?engage à respecter les critères de performance définis conjointement avec l?Union européenne.

LES MOTS POUR LE DIRE

Trois jours de négociation-marathon et enfin la ligne d?arrivée. Pas tout à fait : restait à trouver les mots pour le dire. Et là, on ne louera jamais assez la richesse sémantique des conférences de presse tricotées à deux heures d?intervalle par le Premier ministre et le président de la Mauritius Sugar Producers?Association (MSPA). De loin, les discours de Navin Ramgoolam et de Patrick d?Arifat se ressemblent. De plus près, ils ont donné à entendre des dissonances qui en disent long sur l?état d?esprit des uns et des autres.

Mercredi soir, le chef du gouvernement n?avait que deux mots à la bouche, deux mots qui revenaient inlassablement, comme les balises d?un sentier de randonnée, deux mots qui pèsent sur la langue et dans l?oreille de celui qui les entend : « juste » et « équitable ». Passons sur les cousinages de langage, « justice sociale », « équité », maintes fois répétés aussi. Entendons plutôt l?essentiel : l?accord est « historique », tambourine le Premier ministre ; « positif » nuance le président de la MSPA. « Grand pas en avant » pour l?un, « progrès » pour l?autre.

La ligne de démarcation est bien visible, ou plutôt audible : Navin Ramgoolam soigne l?emballage, savoure, capitalise et se paye le luxe, au passage, de railler les esprits chagrins qui n?y croyaient plus. Pendant que Patrick d?Arifat, de son côté, sort à peine la tête de l?eau. Et il le dit clairement : « angoisse » et « questionnement » avaient réussi à miner les troupes. On retrouve alors des accents unitaires et revendicatifs : « nous voulions », « nos valeurs », « notre perception ».

À l?inverse, Navin Ramgoolam s?offre quelques phrases à la première personne : « J?avais promis d?assumer mes responsabilités, je l?ai fait. »

Chez le Premier ministre, la rhétorique du succès se décline aussi en aparté : « La représentante de la Commission européenne m?a téléphoné pour me féliciter », précise-t-il. Même un demi-succès a bonne mine. Ainsi, sur la question cruciale de l?énergie, Navin Ramgoolam retient que « les deux parties se sont rapprochées ». Prudence sémantique en revanche chez Patrick d?Arifat, pour qui la question reste « délicate » et « sensible ».

Si les deux discours ne procèdent pas de la même stratégie, ils font chacun plusieurs fois référence à « l?intérêt du pays ». C?est « en patriote » que le Premier ministre a agi, répondant ainsi aux « attentes de la population », laquelle sera « partie prenante de la nouvelle industrie sucrière ». De son côté, Patrick d?Arifat a recours à l?image et au symbole. Comme s?il fallait ici en faire un peu plus.

En affirmant, par exemple, que « l?industrie sucrière coule dans les veines de tous les Mauriciens ». Ou mieux encore, qu?il est « opportun de démocratiser l?économie », formule si chère à l?action gouvernementale?

Le Premier ministre, dès lors, n?a plus qu?à distribuer des bons points à cette industrie sucrière si « réceptive », pleine de « bonne volonté », qui a su « répondre à l?appel » et « comprendre les besoins de l?État dans un esprit de partage et d?ouverture ». Terminé le dialogue de sourd, place au dialogue tout court et au consensus. N?empêche : les mots ont la mémoire des maux. Dernier exemple, le rapport au temps. Là encore, à chacun sa partition.

Un ?il dans le rétroviseur pour Navin Ramgoolam, qui commencera par dérouler, méticuleusement, « la chronologie » des négociations. Désir d?avenir, à l?inverse, pour un Patrick d?Arifat qui « retrouve confiance » et appelle à « se retrousser les manches » pour « enclencher la réforme le plus rapidement possible ».

Comme si l?heure de la récole avait sonné des deux côtés. Juste que le fruit à croquer n?a peut-être pas le même goût.

REACTIONS POLITIQUES

Paul Bérenger, leader du MMM

« L?accord contient certes des aspects positifs, mais ce n?est pas un big deal. ça a été un conflit inutile avec un hidden agenda. » C?est ce qu?a déclaré le leader du MMM, Paul Bérenger, lors de sa conférence de presse hier. Le conflit opposant l?État et l?industrie sucrière, a-t-il estimé, a « terni l?image » du pays auprès de l?Union européenne.

Le leader a, dans un exercice de comparaison, ajouté que le deal Illovo, effectué sous son gouvernement, était « bien meilleur » que celui conclu quelques jours plus tôt. « SIT ti gagin 7 000 arpan en morcelant troi arpan ladan, li finn ressi gaigne plis ki enn miliar 200 millions », a déclaré Paul Bérenger. Il compte, par ailleurs, revenir sur le deal Illovo pour, dit-il, « faire la démonstration que c?était un deal historique ».

Deva Virahsawmy, secrétaire général du Parti travailliste :

« C?est un résultat historique : ce sont des décisions majeures dans l?intérêt du pays et des petits planteurs. Des personnes pourront devenir propriétaires de logements un jour. C?est à cela que serviront ces 2 000 arpents, à construire des logements sociaux. Et tout cela, c?est Navin Ramgoolam qui l?a fait, tout en démontrant qu?il est un grand homme d?État, et sans faire de distinction entre les différentes communautés. Le Premier ministre a encore une fois prouvé qu?il est un grand rassembleur et le Parti travailliste continue dans sa démarche de démocratisation et la maintient. Ce résultat fait suite au transport gratuit et aussi à quelque chose que de nombreux gouvernements ont essayé de faire, mais où ils ont failli : rendre les habitants des logements de la CHA propriétaires. En outre, les nombreux projets de l?Empowerment Programme et les Real Estates Schemes démontrent que Navin Ramgoolam a tenu parole : il a changé la vie des Mauriciens. »

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