Publicité
Le têtu Henri Salvador en majesté
IL serait un peu court d?affirmer qu?Henri Salvador réédite avec son nouveau disque, Ma chère et tendre, la prouesse de Chambre avec vue, paru en 2000. Cet album détendu, acoustique et amoureux, non seulement préfigurait le succès de Carla Bruni, mais relançait l?idée bousculée par le productivisme que l?on peut être jeune à plus de 80 balais. Avec Ma chère et tendre, Henri Salvador, 86 ans, prend une revanche exceptionnelle sur ceux qui doutaient encore de lui.
C?est un sans-faute, un recueil de treize chansons françaises, lancé le 28 octobre sur le marché mondial que la presse brésilienne, concernée au premier chef par ce voisin né en Guyane, venu à Rio dans les années 1940 avec l?orchestre de Ray Ventura qui fuyait les nazis, commente déjà ainsi : ?Avec ce mulâtre, tout est luxe.?
Chambre avec vue ressuscitait littéralement l?Henri Salvador des années lumineuses ? celles d?Une chanson douce (Le Loup, la Biche et le Chevalier) ou de Syracuse. Keren Ann, Benjamin Biolay, jeune garde alors méconnue de la chanson française, lui avaient offert de nouveaux thèmes, balancés dans la modernité des années bossa-nova, où le ?titi? du jazz français insufflait un bien-être parfois partagé, parfois solitaire, toujours optimiste.
L?aventure avait été assez exceptionnelle pour être rappelée : Salvador était à la veille de l?an 2000 classé aux monuments historiques, rayon amuseur public pour une majorité, rayon patrimoine pour ceux qui avait gardé en mémoire le Salvador mélomane, ami (et compère) de Boris Vian, féru de jazz et de musiques du Sud.
Un homme jeune, Marc Di Domenico, fan dans son enfance des ?Salves d?or?, l?émission de télévision de Salvador (amuseur), puis admirateur de sa face B (?que du bon, rien que du bon?, dixit le chanteur, du jazz, du blues) décide de le sortir du placard en compagnie d?un ami, Philippe Ulrich, inventeur fortuné de jeux vidéo. Ce dernier crée un label, Exxos, pour abriter l??uvre de son nouvel ami. Heureux choix : Chambre avec vue se vendra à plus de 1 million d?exemplaires. Henri Salvador enchaîne les tournées, Keren Ann et Benjamin Biolay sont lancés.
En 2002, Henri Salvador sort un album enregistré en public à l?occasion d?un concert donné pour Arte. On aurait dû se méfier et comprendre qu?Henri le guitariste n?entendait pas en rester aux balancements de Chambre avec vue : il y avait là, qui jouaient avec lui, ?des pointures?, comme le guitariste Biréli Lagrène.
A l?écoute de Ma chère et tendre,il devient éclatant qu?Henri Salvador n?a jamais résilié les alliances passées dans sa jeunesse avec les démons de la musique noire des Etats-Unis mais aussi de la diaspora africaine ? des Antilles à l?Amérique du Sud. Ce fils de percepteur des impôts de la République française y est né, avant d?aller traîner ses guêtres du côté de Pigalle, à une époque où les orchestres de jazz américain venaient encore jouer dans les cafés du boulevard, sans que quiconque ait à redire sur le niveau de pollution sonore. Ces hasards géographiques forment le caractère.
Ma chère et tendre (Keren Ann pour les paroles, Salvador pour la musique), titre qui ouvre l?album et qui sert de single (premier titre diffusé en radio), est trompeur. Balancé gentiment, il laisse supposer un bis repetita de Chambre avec vue. Mais voilà que surgit Vous, du Guy Béart pur sucre, un bijou écrit en 1958, retrouvé non par hasard, mais par obstination. Vous pensiez qu?Henri Salvador s?était égaré dans une sorte de jeunisme ? Non, voici ses paroliers d?antan revenus : Jean Dréjac, Maurice Pon, Bernard Dimey ? ?rien que du bon?. Et pour les habiller ? Des mélodies de velours et de soie, comme sait en composer Henri le cabotin. Avec pour écrin des orchestrations signées Bernard Arcadio, chipées aux temps émerveillés de la bossa-nova ? celle de Tom Jobim symphonique, de Joao Gilberto arrangé par l?Américain Claus Ogermann ?, aux musiques hybrides latino-caribéennes et au jazz nocturne de Miles Davis.
Vous, par exemple : ?Ce qu?il y a de bon en vous, c?est vous/Tout le reste ne vaut rien du tout/Tout ce qu?il y a autour/N?est que matière à discours/Pour le reste, je me tais c?est vous?, écrit superbement Guy Béart. Que lui attache Henri
Salvador ? De la légèreté, un son de pandeiro, le petit tambourin brésilien, une mélodie qui court avec des allures de choro, forme urbaine et semi-érudite née à Rio, et que pratiqua le compositeur Heitor Villa Lobos.
?Quand un artiste a le ch?ur triste/Il ne doit pas vous le montrer? (Quand un artiste), écrit Jean Dréjac. Salvador y met de la trompette et du trombone en sourdine, du Chet Baker, de la nuit profonde, du Saint-Germain-des-Prés enfumé, avant de faire basculer l?ensemble dans une sorte de comédie musicale très américaine, avec clochettes, vaguelettes impériales, romantique comme Un Américain à Paris.
Le jazz nocturne bâtit également C?était un jour comme les autres, fines paroles de Gisèle Molard : ?C?était un soir de vague à l?âme/Il m?est venu une idée folle/D?aimer les montres molles/De Salvador Dali? ? la prononciation feutrée de Salvador par Salvador est un régal. Et comment chante-t-on cela à un âge de la vie qui, normalement, prive les cordes vocales de leur souplesse ? Bien, très bien, à peine plus bas que du temps de Dans mon île, que le Brésilien Caetano Veloso, en l?inscrivant à son répertoire, a installé au rang de chef-d??uvre. Quelle voix ! Inimitable, franche, heureuse.
Aux côtés de l?ombre feutrée, Ma chère et tendre joue de la lumière méditerranéenne de Bernard Dimey, (?Je n?irai plus jamais revoir les rues du Caire?, dans Sans toi), parolier mythique de la vague montmartroise moderne. Même luminosité dans Bormes-les-Mimosas (paroles de Robert Nyel) et Dans tes yeux, écrite par l?amateur de pétanque avec Maurice Pon, comme naguère Le Loup, la Biche et le Chevalier.
Ah ! têtu Henri, qui ne se tait pas, joue avec l?amour, célèbre sa femme Catherine, épousée en 2002, et termine un album bluffant par ces mots (de Maurice Pon) : ?Et toi/En abaissant alors tes longs cils/Peu à peu/Tu m?enfermes dans tes yeux.?
Véronique Mortaigne
© Le Monde
distribué par The New York Times Syndicate
Publicité
Publicité
Les plus récents