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Le réveil de l?Aapravasi Ghat
Taille de pierre de lave, construction d?une charpente en teck, réfection des bardeaux? Depuis des mois, des artisans spécialisés et formés à la restauration s?affairent, tous les jours, à la remise en état de l?Aapravasi Ghat. Peu à peu, le site change d?apparence et retrouve son authenticité, celle que les immigrants qui y débarquaient au 19e siècle ont connue.
En attendant la décision de l?Unesco qui déterminera s?il classera le site au patrimoine mondial, l?Aapravasi Ghat Trust Fund s?affaire. À partir de recherches entreprises sur l?histoire et l?héritage laissé par la main-d??uvre engagée et leurs descendants, il s?évertue à rendre au ?dépôt? des immigrants l?aspect qu?il avait en 1865. Périlleuse tâche, car les bâtiments ont connu de nombreuses transformations au fil du temps pour faire face au flux de plus en plus important d?immigrants. ?Avan ti ena la sho, apre inn tire, mett siman. Aster nou fer li parey kouma lontan?, explique Rashid Baguel, ouvrier sur le chantier.
?On a retrouvé les salles de bains et les toilettes (...), la cuisine, la cour, des abris, l?hôpital où on soignait les immigrants qui venaient de débarquer, (...) les magasins et la chambre du gardien.?
C?est par les portes de ce dépôt d?immigration qu?à partir de 1849, un demi-million de ?laboureurs? engagés venus d?Inde, de Madagascar, d?Afrique de l?Est et d?autres territoires entrèrent à Maurice. Il est même probable que de nombreux esclaves débarquèrent aussi en ce lieu qui, des années plus tard, sera foulé par ceux qui allaient les remplacer, les travailleurs engagés. A la fin de l?immigration des engagés, au début du 20e siècle, le dépôt des immigrants est, pour un temps, utilisé à d?autres fins.
Au cours des19e et 20e siècles, des modifications sont apportées à la configuration originale des locaux : certains accès sont scellés, le sol est rehaussé, des murs sont rajoutés et d?autres détruits, des surfaces sont repeintes ou abîmées, des toits sont remplacés? L?utilisation de matériaux modernes de construction, comme le béton ou la tôle, altère l?authenticité des lieux. Mais leur détérioration est causée par des facteurs naturels, tels les cyclones, la pluie ou le soleil. Les gaz émis par les voitures sont aussi responsables de bien des dégâts. Le projet de restauration en cours veut rétablir l?esthétique et la valeur historique du site.
La gestion de ce monument de notre patrimoine historique demande non seulement un travail de prévention à toute détérioration future, mais aussi sa préservation en l?état. La consolidation des lieux, en utilisant les matériaux de construction d?origine, est également nécessaire. Pour y parvenir, on doit bien évidement pouvoir disposer de données historiques, cartographiques et photographiques du site.
Le travail de restauration se base sur une étude des plans du bâtiment en 1865, dont seule une partie a survécu au temps. Une grande partie des locaux aujourd?hui visible était enfouie sous terre et remise au jour suite aux fouilles archéologiques. On a ainsi retrouvé les salles de bains et les toilettes pour hommes et pour femmes, la cuisine, la cour, des abris, l?hôpital où on soignait les immigrants qui venaient de débarquer, l?infirmerie, les magasins et la chambre du gardien. Certains bâtiments ont disparu, tels les quartiers des sirdars, dont on ne retrouve aujourd?hui les traces de fondation que d?un seul : les autres ont probablement disparu sous l?autoroute?
Les fouilles archéologiques et les recherches historiques et architecturales ont permis de comprendre la structure du site, l?utilisation des bâtiments et l?organisation des lieux. Elles ont donné des réponses à un certain nombre de questions mais des mystères persistent. Certaines des réponses obtenues ne sont que des suppositions.
Le projet de conservation de l?Aapravasi Ghat arrive bientôt à la fin de sa phase la plus importante : la restauration de l?hôpital. L?architecte indien Munish Pandit dirige les travaux et les ouvriers. Il s?agit d?une première entreprise de ce genre à Maurice.
Les différents corps de métiers font un travail précis, ils déconstruisent les rénovations modernes et reconstruisent selon les techniques anciennes, utilisant les matériaux de l?époque, selon les normes de l?Unesco pour la restauration du patrimoine, ?pa fer travay la tro vit, bizin presizyon?. Les charpentiers sont perchés sur leurs échafaudages, les tailleurs de pierre ?uvrent sous un arbre, les maçons travaillent au pied d?un mur et, sur un tracteur, un ouvrier s?active à préparer la chaux?
La chaux, une recette traditionnelle?
■ La chaux, obtenue du corail, est fabriquée par une société privée et arrive sur le site par balles. Sur place, elle va faire l?objet de diverses préparations avant d?être appliquée sur les murs de l?Aapravasi Ghat. Cette préparation est identique à celle utilisée pour maçonner les murs au 19e siècle. Des échantillons de joints, qui ont été analysés, ont révélé les secrets de cette préparation : un mélange de sable, de sirop de canne, de dholl zambéric, du fruit bel et de beti était ajouté à la chaux.
Boodjah prépare la chaux qui lui arrive en blocs. Il explique son travail : ?Mo mett laso dan dilo, dan basin. Mo less tranpe 8 a 10 zour. Mo taminn sa. Mo pran disab tamine, mo mett li ek laso dan moulin, dan transe, mo craz disab ek laso avek enn ross enn zourne. Apre mo mett solisyon : siro cann, doll zamberic, siro fri bel ek beti. Mo melanz sa ek mo razout enn ti guit dilo. Laso bizin enn la crem. Apre bann mason poz li lor ross.? Un sillon est creusé dans le sol, en forme de cercle. Une pierre circulaire, posée dans le sillon, est tirée par un tracteur conduit par Sunil. Il s?agit d?un moulin pour écraser le sable et la chaux, les mélanger. Dans le temps, ce moulin devait être tiré par des animaux, ou des hommes.
Maçons, de la destruction à la restauration
■ Ramial et ses deux collègues maçons découvrent sur ce chantier de restauration une autre facette de leur métier : le travail à la chaux. ?Zame ti travay laso avan. Ça ne se travaille pas comme le ciment. La chaux est plus solide que le ciment.? La chaux est un matériau qui respire. Ainsi, les joints s?adaptent aux mouvements des pierres du bâtiment, ce qui évite les fissures et renforce la solidité de la construction.
Mais avant de chauler, les maçons doivent remédier aux dégâts causés par les anciennes rénovations. Ils enlèvent le ciment des joints, pour ensuite rejointoyer à la chaux. ?Nou sey fer kouma avan.? Les maçons posent aussi les roches taillées là où elles manquent. ?Bann ross, lour, enn ross pez enn tonn !? Ils utilisent les techniques anciennes de maçonnage à la chaux. ?Nou servi laso, pa siman. Li pa parey ki siman. Kan mo fer enn lalinn, bizin fer lalinn net enn zourne.?
Charpentier, le travail du bois à l?ancienne
■ Le travail du bois est assuré par trois charpentiers et menuisiers. Kamel et Sunil racontent qu?après une formation de six mois auprès de l?équipe de restauration de l?Aapravasi Ghat, ils ont été guidés par l?architecte et l?ingénieur du chantier. ?Inn montre kouma ti fer travay la avan. Nou mont li pareil kouma kouli ti monte.?
Leur travail est pour l?instant centré sur la restauration de la charpente du toit de ce qui était l?hôpital. ?Nou pe travay lor dernie la sam la.? Une nouvelle charpente et un toit de bardeaux en teck viennent remplacer le toit de tôle qui avait dénaturé l?authenticité du bâtiment. Dès avant la restauration, il a fallu détruire les ajouts de tôle, de fer et de béton faits dernièrement. C?est en détruisant l?ancienne charpente que ?inn trouve kouma bann la ti fikse, tiena beton lor la, lor bann fiksasyon, pa ti kone kouma zot ti fer.? Le toit est la priorité, mais ensuite ils auront à travailler le plancher, les portes et les châssis?
Le bois de teck pour la construction de la charpente est importé de Birmanie. Arrivé ici, il est traité avec différentes solutions contre l?humidité et les insectes, pour le protéger des effets du soleil et de la pluie,? ?Il y a trois ou quatre solutions qui sont appliquées sur le bois et qui doivent à chaque fois sécher au soleil.? Le bois est ensuite assemblé à la machine ou à la main. ?Nou pa servi koulou, nou servi bourzon, banbou, la col pou bann fiksasyon, kouma ti fer lontan.?
Tailleurs de pierres, de la pierre brute à la pierre taillée
■ A l?ombre d?un arbre, Gérard Perrine, tailleur de pierres tombales, s?applique à recréer une marche d?escalier qui viendra remplacer celle qui manque. La poussière et les éclats de pierre volent alentour.
Il a appris son métier dès son jeune âge. Il s?agit d?une véritable passion pour lui. ?Mo ena enn lamour pou mo metie. Mo ena enn lamour pou bann ross. Moris, ena batiman de pier, bann trotwar Port-Louis ki en pier taye, sa travay la enn temwayaz travay bann zesclav.? Mais il s?inquiète pour l?avenir de son métier : ?Metie la pou disparet. Si nou continiye sa tandans la, dan 25 an, Moris ne pli pou ena zouvrie.? Il n?y a plus beaucoup de tailleurs de pierres tombales dans l?île. Environ 35, selon Gérard. Et les jeunes ne sont pas intéressés par ce travail.
Gérard et un autre tailleur de pierres travaillent depuis cinq mois sur le site de restauration de l?Aapravasi Ghat. Leur travail est difficile et demande de la précision.
A l?arrivée des gros blocs de basalte bruts, plusieurs étapes sont nécessaires pour les transformer en pierres taillées, en deux ou trois jours. Celles-ci sont destinées à remplacer les pièces manquantes ou les espaces comblés par le béton. C?est dire la précision nécessaire pour recréer presque à l?identique les pièces disparues. La différence ne se voit presque pas, seule la signature des tailleurs permet de les différencier.
Leurs nombreux outils ? équerre, marteau, boucharde, ciseau, pointe, machette, compas, niveau, calibre, foret ? aident le tailleur de pierre à transformer la matière première. Avec son marteau, il commence par débiter de gros morceaux de la pierre brute. Il obtient ainsi la pièce à travailler de sa pointe et de sa machette, ayant aussi recours à une meule électrique. Toutefois, ?bann finisyon nou fer li a la min, li pli zoli. Avek masinn nou fer mem travay 5 fwa pli vit, mai la min, enn lot sa. Lontan disk pa ti ekziste, ena fasilite aster, me lor kalite travay, la min rest pli bon.? Il poinçonne ensuite la roche pour enlever les bosses, pour l?aplanir. Puis, de sa boucharde, il travaille la surface plane pour lui donner le grain. A l?aide du ciseau, il procède aux finitions : les rebords, les arêtes, les coins? pour faire joli.
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