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Le prix sucrier

14 novembre 2007, 00:00

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C?est plutôt le calme sur le front économique. Le textile, la construction, le tourisme et les services sont en expansion, des opportunités d?emploi se créent, les gens investissent en Bourse, et la roupie se raffermit contre le dollar. La population ne se soucie plus de la National Residential Property Tax ni de la taxe sur les intérêts bancaires, mettant entre parenthèses la fronde de Dinesh Ramjuttun. Le vrai trouble-fête, c?est le prix mondial du brut dont le niveau actuel laisse présager une hausse de 20 % du prix du carburant en janvier. Et puis, il y a cet imbroglio sucrier qui arrive comme un cheveu sur la soupe...

Le signal est fort : le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est le seul maître à bord sur le dossier sucre. Il consulte ses conseillers plutôt que ses ministres, il ne veut négocier avec les producteurs sucriers qu?à ses propres conditions, il banalise l?apport de l?industrie sucrière à l?économie nationale, et il confond les intérêts des planteurs de cannes avec les intérêts de la population. A ce jeu, ce n?est pas la baisse de 36 % du prix du sucre qui passera pour pertes et profits, mais bien le prix économique ou politique que paieront les protagonistes.

Dans le présent baromètre, le taux d?optimisme sur les perspectives de l?économie à l?horizon d?un an reste élevé à 73 %. On pourrait croire que les analystes économiques et financiers minimisent l?impact négatif qu?est susceptible d?avoir sur l?avenir du pays un échec de la réforme sucrière. En fait, l?enjeu est tellement grand qu?une fausse manoeuvre du pilote risque de faire perdre de l?altitude à une économie qui vient à peine de prendre son envol.

Le secteur offshore contribue seulement 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Cela ne justifie pas qu?on l?efface de nos activités. De même, si le secteur sucrier ne représente que 3 % du PIB, il demeure un pilier de notre économie.

Celui-ci ne se définit pas seulement par rapport au PIB, mais aussi en termes d?emplois et de recettes d?exportation. Or l?industrie sucrière emploie 20 300 personnes, soit plus que le double des services financiers (9 400 employés). De plus, son apport en devises est conséquent dans la mesure où ses recettes d?exportation constituent 23 % de nos exportations domestiques.

On peut déplorer la concentration économique, mais le fait est que l?économie sucrière a un effet multiplicateur sur l?investissement global : c?est avec l?argent du sucre qu?on a pu diversifier l?économie mauricienne. Ainsi, les propriétaires sucriers sont aussi des investisseurs dans la manufacture, le tourisme, l?immobilier et les services. Nul doute qu?une crise de confiance dans l?industrie sucrière aura des répercussions sur les autres activités économiques.

A mi-mandat, un gouvernement peut-il se permettre de rester durablement en mauvais termes avec le principal secteur privé ? Les étrangers regarderont comment celui-ci est traité dans son propre pays avant d?y investir. Si la perception est négative, toutes les bonnes mesures d?ouverture ne suffiront pas pour imprégner la sérénité dans l?esprit de ceux qui prennent des risques financiers sur une longue période.

Alors que l?Union européenne (UE) nous a promis 127 millions d?euros pour la période 2007 à 2010, il serait malvenu que le gouvernement mauricien lui fasse le dos. Cet argent est destiné au pays, et non à un secteur particulier. Sans ce financement, on ne voit pas comment le pays mettrait en place les infrastructures nécessaires pour soutenir son développement. D?autant que le déficit budgétaire s?alourdirait de 0,8 point de pourcentage du PIB pour cette année.

Dans ce cas, le Premier ministre paierait un prix économique. A moins qu?il parvienne à faire accepter un plan B à l?UE. Mais il ferait alors payer un prix politique aux propriétaires sucriers.

Si ces derniers cèdent sur l?octroi de 2 000 arpents de terres, c?est que cette concession n?est pas si difficile à faire. Seulement voilà, construire des infrastructures ou des logements sociaux sur ces terres prendra des années et ne fera pas nécessairement gagner les prochaines élections générales. Pour Navin Ramgoolam, les dividendes politiques seraient plutôt dans l?ouverture de l?actionnariat des centrales thermiques.

Il est clair que les clients du Central Electricity Board (CEB), c?est-à-dire la population, subventionnent la production privée d?électricité, car les prix sont indexés sur les coûts. Les contrats d?achat d?électricité entre le CEB et les centrales thermiques sont tout à l?avantage de celles-ci, puisqu?ils sont garantis par le gouvernement. Avec une telle garantie, le CEB pouvait facilement trouver des fonds pour avoir ses propres centrales.

Ces contrats contiendraient une «buy-back clause» que le CEB peut invoquer, dans certaines circonstances, pour racheter toute centrale thermique. Cette possibilité n?est pas à écarter. Si c?est trop cher, alors le CEB construira sa propre centrale qui onctionnera uniquement avec du charbon.

Parce que la bagasse représentait une source de revenus pour les planteurs de cannes, le premier gouvernement de Ramgoolam imposa l?utilisation de ce combustible à la Centrale thermique de Belle-Vue. Mais le charbon est bien plus efficace et moins cher que la bagasse, car il produit plus de vapeur. S?il y a une alternative au plan de réforme sucrière, l?ironie est qu?elle ne concernera pas les planteurs, mais bénéficiera aux consommateurs d?électricité !

Le meilleur deal pour tous serait que les centrales thermiques consacrent au moins 30 % de leur actionnariat au public. Dans le contexte de la crise pétrolière, il y va de l?intérêt de l?économie nationale dont les propriétaires sucriers sont les premiers bénéficiaires. La population leur sera reconnaissante s?ils payent ce prix.

par Eric NG PING CHEUN

(www.pluriconseil.com)

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