Publicité
Le ciment sportif
Une entrée en fanfare dans l?histoire du sport mauricien et, plus largement, dans l?histoire du pays. Bruno Julie fait aujourd?hui figure de héros national. La médaille olympique n?est plus un mythe ou une récompense inaccessible. Tout le pays a suivi les crochets du Rose-Hillien alors qu?il accédait à la demi-finale. L?exploit sportif réside aussi dans cela. La capacité de tenir en haleine une population entière. Amateur de boxe ou non.
La victoire de Bruno Julie est une première dans l?histoire de notre jeune nation mauricienne. Le sport est un ciment national qu?il ne faut pas sous-estimer. Les médias et les politiques se délectent d?un tel exploit. Les motivations ne sont pas les mêmes mais l?important n?est pas là. C?est bien le sentiment d?unité nationale que procure cette victoire qui importe.
L?élan qu?a suscité Bruno Julie n?est pas un fait nouveau même s?il est certainement le plus marquant. Les athlètes, Stephan Buckland et Eric Milazar, ont eux aussi fait vibrer le pays alors qu?ils atteignaient les finales mondiales du 200 m et 400 m respectivement. Le sport a cette capacité de fédérer la population. L?exploit sportif, tout comme la défaite, procure des émotions que tout le monde partage.
Le concept de nation trouve tout son sens lors de période de liesse comme celle-ci. Le sportif devient un symbole. «Le symbole du Mauricien peu importe son statut social, sa religion ou sa communauté ; il devient la représentation du pays, de la nation, il est porteur de la culture du pays, du territoire et son objectif personnel devient l?objectif de tous ses compatriotes, explique le sociologue, Ibrahim Koodoruth. Et parce que tout le monde se retrouve derrière lui, parce qu?il est seul contre les autres pays, les clivages dans lesquels nous vivons volent en éclats et la nationalité devient l?élément fédérateur.»
Dans une société insulaire et multiculturelle comme celle de Maurice, le désir de marquer sa présence sur la scène internationale est très fort. Par la médiatisation et son aspect plus populaire, le sport contribue de manière significative au rayonnement d?un pays. La réussite économique de Maurice est maintes fois citée en exemple dans des études, colloques ou rapports. Cependant, la fierté que peut tirer un Mauricien de cela n?est en rien comparable à celle qu?il tire de l?exploit sportif d?un compatriote. C?est que l?émotion prime.
Le sport véhicule des valeurs relayées par les médias et reprises par les politiques. Ce n?est pas nouveau. Dès l?entre-deux guerre, en Europe, le sport avait une fonction politique à peine voilée. Il s?agissait de toucher les masses, notamment les jeunes, afin d?asseoir des visées nationalistes. Cela ne concerne pas directement Maurice. Le sport ne jouit pas du même prestige que dans d?autres nations où il représente un débouché à part entière.
La politique sportive mauricienne aide les athlètes qui se sont déjà fait remarquer sur la scène régionale. Car l?ambition première s?exprime à cette échelle. Toutefois, la consécration de certains athlètes lors de rencontres internationales fait l?objet d?un élan national plus important que pour les Jeux des Iles même si leurs éditions mauriciennes ont animé le pays de manière spectaculaire.
C?est normal car il s?agit alors de montrer, à la face du monde, qu?une petite île est capable de hisser certains de ses athlètes dans les phases finales des grand- messes sportives. Mais c?est oublier, d?une certaine manière, l?exploit personnel de ces athlètes. L?engouement populaire que suscite le parcours d?un sportif fait de lui un symbole. Celui de tout un pays, au-delà des clivages existants. Pour un temps, le sentiment national existe bel et bien. Dans l?effort de l?autre. Le sportif lui-même, dans les rencontres internationales, joue le jeu du nationalisme. C?est drapé dans les couleurs nationales qu?il vit la victoire. La politisation d?une victoire ou d?un exploit sportif dépend aussi de l?élan populaire qu?il suscite.
La victoire d?athlètes mauriciens sur la scène continentale n?entraîne pas d?élan particulier. C?est la faute aux médias peut-être. S?ils s?enflamment lors des grands meetings internationaux, d?autant plus pour les Olympiades, ce n?est pas le cas pour les championnats continentaux ou qui n?ont pas lieu dans l?île. Pour autant, le rôle des médias est primordial dans la force d?inertie de l?élan populaire. Il l?entretient, voire il le renforce. «Les médias peuvent montrer qu?il est possible de réussir à travers le sport, fait ressortir Ibrahim Koodoruth. En utilisant ce symbole, ils participent aussi à la construction nationale, ils mettent en avant le pays et la victoire et ils partagent cette dernière en diffusant l?information à travers le pays.»
Le politique, lui, ne rate pas le coche. L?appropriation d?une victoire sportive lui permet de surfer sur la vague de l?élan populaire. Pour H. Adefope, ministre des Affaires étrangères du Nigeria, «la philosophie qui veut que sport et politique ne se mélangent pas est spécieuse et hypocrite. Les exploits sportifs sont aujourd?hui utilisés comme étalon de la grandeur d?un pays». L?apolitisme du sport, encore plus depuis l?internationalisation des rencontres, frise l?utopie. La récupération politique des exploits sportifs tend donc à devenir une constante.
Pour Ibrahim Koodoruth, il n?y a rien d?anormal à cela. «Ce sont des événements conjoncturels sur lesquels n?importe quel gouvernement souhaite capitaliser.» Le sociologue précise que cette récupération permet au politique d?occulter, pour un temps, d?autres dossiers bien moins heureux. «C?est un discours politique et il s?agit d?utiliser un élément positif et de communiquer autour. Cela dit, les Mauriciens ne sont pas dupes : ils sont heureux grâce à l?exploit d?un athlète et c?est lui qu?ils célèbrent.»
Le boxeur mauricien a été fêté dignement à son retour de Pékin hier soir. A coup sûr, la foule venue l?accueillir célèbre aussi le fait d?être simplement Mauricien. En détournant le propos de Vidal de la Blache, c?est «une médaille frappée à l?effigie d?un peuple» que rapporte Bruno Julie.
MICHAEL GLOVER, ANCIEN MINISTRE DE LA JEUNESSE ET DES SPORTS, DIRECTEUR DU «TRUST FUND FOR EXCELLENCE IN SPORTS»
● La médaille de bronze de Bruno Julie enthousiasme tout le pays. Cette victoire dépasse le seul cadre de la victoire du seul Bruno Julie qui était sur le ring, non ?
J?ai vécu les Jeux des Iles 1985. Vous savez, c?était la première fois qu?on sentait un tel élan national. Les gens se sentaient fiers d?être Mauriciens. C?est un souvenir admirable. C?était une bouffée d?oxygène surtout après les élections de 1983. L?élan national n?est pas nouveau. Ça ne me surprend pas, je m?attendais à cette ferveur. A chaque étape franchie, on sentait une montée d?adrénaline. Mais rappelez-vous, on a connu la même liesse avec Milazar, Buckland et les Jeux des Iles 2003. Je crois qu?au niveau sportif, c?est un phénomène mondial. Le sport est un ciment. Il unit un peuple. A chaque fois qu?une équipe ou un sportif gagne un championnat, les gens s?enthousiasment. Dans le cas de Bruno Julie, on est heureux parce que c?est une médaille olympique. Pour Stephan Buckland, il y avait aussi un défilé de Plaisance à Port-Louis. Le phénomène n?est pas nouveau mais il a le mérite de galvaniser la population qui célèbre un sportif. Le deuxième Mauricien qui gagnera une médaille olympique aura droit à la même fête.
● Bruno Julie est champion d?Afrique et du Commonwealth. Pourtant, ces deux titres n?ont pas suscité un tel élan. Faut-il que ce soit un titre mondial pour qu?un élan national émerge ? Ce sont les médias qui ont provoqué cette ferveur ?
Les Jeux Olympiques, c?est le summum du summum en termes de compétition sportive. Cette médaille a donc une valeur particulière. De plus, n?oublions pas que c?est le seul représentant africain à être allé aussi loin. C?est vrai que les championnats d?Afrique ou du Commonwealth ne bougent pas grand monde. Avant Bruno Julie, on a eu Richard Sunee et Steve Naraina qui se sont distingués pendant les championnats d?Afrique ou du Commonwealth. Je crois que la presse a joué un grand rôle dans tout cela. Elle a participé pleinement à faire mousser le tout d?autant que c?est un événement planétaire. C?est donc normal. Cela dit, c?est vrai qu?on a eu d?autres belles victoires qui sont passées inaperçues. C?est dommage. Il n?y a que le football à l?échelle africaine qui pourrait passionner le plus les Mauriciens. Simplement parce qu?il s?agit de football, le sport le plus populaire. La boxe, méconnue, ne draine pas les foules. Ça n?empêche que pendant les Jeux des Iles 1985, ils venaient nombreux pour assister aux combats de boxe. Bref, je suis très heureux pour Bruno Julie mais n?oublions pas Richarno Colin qui est arrivé en 8e de finale dans sa catégorie. C?est aussi une performance.
● A la suite de cette médaille et à l?euphorie actuelle, doit-on s?attendre à une politique sportive plus agressive afin que les talents mauriciens disposent d?un encadrement et de structures plus importantes ?
Je dirige une structure spécifique de sport-études. Il y a donc une nouvelle génération de sportifs qui va émerger. Le principal handicap, dans de nombreux cas, reste la frilosité des parents. Ils n?acceptent pas toujours le souhait de leur enfant de devenir un sportif professionnel au détriment des études. C?est vrai qu?il faut une formation complète. Le sport-études fonctionne. Ça existe en France ou en Angleterre par exemple. Pour le moment, on se concentre sur les disciplines individuelles. On s?intéressera aux disciplines collectives par la suite. Cette structure spéciale vise à encadrer au mieux les jeunes sportifs. Nous avons des sponsors privés qui nous financent ou qui ont promis de le faire. La victoire de Bruno Julie va peut-être influer sur l?enveloppe qu?on reçoit actuellement de l?Etat. J?insiste : l?encadrement sportif et l?encadrement académique vont de pair, c?est important. La structure est là depuis le 1er mars 2007. Elle est jeune. Il faut juste qu?on nous laisse travailler et qu?on nous encourage. Le vrai problème dans le sport à Maurice vient des fédérations. Beaucoup d?entre elles sont incompétentes ou c?est le dirigeant qui l?est. L?encadrement existe, je le répète. Le problème n?est pas de ce côté mais on est dans une démocratie et les dirigeants des fédérations sportives sont élus. Il faut faire avec.
● Le ministre des Sports, Sylvio Tang, n?a pas attendu pour s?approprier cette médaille. La politisation d?une victoire sportive n?est-elle pas un travers trop courant qu?il faudrait condamner?
Le peuple n?est pas dupe. Si vous avez l?habitude d?être un homme de terrain, d?être à coté et à l?écoute des athlètes, le peuple acceptera plus facilement cette tendance à la récupération politique. C?est une chose tout à fait normale. Ça a été pareil avec Buckland et ce n?était pas le même gouvernement. On ne peut pas l?empêcher. Le public est assez malin, je crois, pour reconnaître ceux qui ?uvrent pour le sport. C?est normal que le ministère soit généreux, que le ministre s?exprime etc. L?Etat consent là un effort particulier pour récompenser l?athlète. Une chose est sûre : ce n?est pas cela qui fera gagner des voix en plus.
Publicité
Publicité
Les plus récents