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Le bonhomme et les autres

18 décembre 2005, 20:00

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Le plus dur, c?est de ne pas savoir où aller. En général, chaque jour que Dieu donne, chacun de nous sait ce qu?il fera. Avant même qu?on descende du lit, on se met à penser à ce qu?on va faire de toute la journée. On sait, par exemple, qu?on devra aller à la poste ou aller payer sa facture d?eau ou encore prendre le bus pour se rendre à son travail. Lui, ne savait pas. C?est ça le problème qui se pose à Nono tous les jours. Il sait seulement une chose. Il lui faut déguerpir le plus rapidement possible avant que les autres arrivent? les autres, c?est-à-dire, ceux qui savent où aller, ceux qui dorment dans un lit bien chaud, ceux qui viendront sous la varangue où il a dormi et qui pousseraient des cris horrifiés en le voyant.

Il plie son matelas en carton et son ?oreiller?, un vieux veston bourré de chiffons et va s?asseoir sur une borne, un peu plus loin. Où aller ?foutour?, où aller ? Hier, il a parcouru toute la rue Royale et a échangé quelques mots avec les boutiquiers, qui, heureusement, aiment bien blaguer. Mais on ne peut rester indéfiniment chez eux, avec les clients qui entrent et qui vous regardent d?un drôle d?air. Alors, il a repris la route, marchant droit devant lui, tête baissée selon son habitude, seul avec ses pensées, lesquelles ne sont pas gaies. Amère nostalgie? Il revoit encore le fringant jeune homme qu?il était naguère?

C?était un beau matin d?hiver. .. J?avais emprunté la bicyclette de mon oncle et j?allais rejoindre mon ami Gérard, qui habitait à l?autre bout de la ville. Je roulais allègrement dans une ruelle en faisant des zigzags parce que j?étais joyeux, parce que j?avais 18 ans, parce que j?avais mis mon jean bleu roi et que je me trouvais canon ce jour-là.

Et je l?ai vue !

Elle portait une robe verte et marchait aux côtés d?une dame assez âgée, qui devait être sa mère. Je me suis retourné plusieurs fois pour la regarder ? Dieu qu?elle était belle ! ? tout en tenant solidement le guidon de ma bécane.

Arrivé chez mon ami, je me suis précipité vers lui pour lui demander qui était cette beauté. Et, bonheur ineffable, il la connaissait et connaissait même sa famille. Elle s?appelait Joëlle et savait aussi le nom du collège qu?elle fréquentait, parce que, par une heureuse coïncidence, sa copine et ma belle étaient des camarades de classe.

Je rédigeai tout de suite une lettre, en suivant les conseils de Gérard, qui me donna de précieux tips sur le genre de fille qu?elle était et surtout sur le genre de garçon qu?elle préférait. J?appris ainsi que je pouvais avoir ?ma chance? parce que j?étais un bon garçon et parce qu?elle n?aimait pas ?les flirteurs?. J?écrivis donc que je l?avais vue avec sa mère et que je mourrais d?envie de la revoir et de devenir son ami ? il ne fallait pas aller trop vite en besogne ? et je concluais en disant que si elle ne voulait pas me rencontrer, la belle inconnue que j?avais vue dans une rue de ma ville resterait encore longtemps dans mes pensées. Nous étions vendredi. Monique,la petite amie de Gérard irait porter la lettre à Joëlle au collège lundi.

Reprendre sa marche vers l?inconnu

Ce fut un week-end interminable. Je sortais avec mes amis mais ils remarquèrent tous ma morosité alors que j?étais censé être le boute-en-train de la bande. Et pour cause : j?étais amoureux. Sensations indescriptibles? La réponse vint par l?intermédiaire de Monique, l?amie de mon ami. Dès qu?il me vit, il courut vers moi. Il était tout excité. Je pensais qu?il allait me remettre la missive que j?attendais. Mais de loin, il cria : ?Your letter has had a terrible effect?. Une joie immense me submerge. J?étais comme dans un état second. Gérard sautait autour de moi comme un chevreau tout en me donnant de grandes tapes dans le dos. Ainsi font les amis qui vous aiment vraiment...

Nous allâmes tout de suite chez lui, et là sur le banc en bois de son jardin, nous analysâmes la situation. Elle se présentait plutôt bien pour mon amour naissant. Nous résolûmes de passer à l?action. C?est-à-dire qu?il fallait que je parle à ma belle. Mais timide comme j?étais, cette seule pensée me terrifiait. Mais avec les encouragements de Gérard qui m?assurait que ?l?affaire est dans le sac?, je repris confiance. Nous mîmes au point un plan d?attaque. L?abordage se ferait à la sortie de son collège. Dès qu?elle sort, elle passe immanquablement par la route Royale ( information vitale fournie par sa ?pièce? Monique ) et c?est toujours dans un groupe de camarades de sa classe. Je me tiendrais de l?autre côté de la rue pour qu?elle me voie. Si elle restait avec ses amies, c?était foutu, cela voudrait dire qu?elle ne tenait pas à ce que je m?approche. Rien que d?y penser, j?en avais des sueurs froides. Mais qui ne tente rien n?a rien, surtout en amour.

Nono se lève brusquement. Ces réminiscences l?ont fatigué. Il préfère reprendre sa marche vers l?inconnu. Il se demande parfois comment sa vie a basculé. Alors qu?il avait tout pour être heureux. Une bon emploi : il était comptable dans une firme privée et il allait épouser Joëlle. Il avait ?fréquenté? pendant deux ans. Ils étaient fiancés. La vie leur souriait. Ils allaient se marier dans un ou deux ans.

Puis est venue la catastrophe. Il a perdu sa place. Sa firme a mis la clé sous le paillasson. Le directeur, un étranger était reparti en douce pour son pays natal sans indemniser les employés.

?Attention, un bonhomme arrive !?

Il n?avait pu trouver un autre emploi malgré toutes ses démarches. Et comme un malheur n?arrive jamais seul, les parents de Joëlle, voyant qu?il n?était plus un beau parti pour leur fille, faisaient pression sur elle pour qu?elle rompe avec lui. Et un jour, en arrivant chez eux, ils lui apprirent qu?elle avait quitté le pays. Ulcéré, il était parti, la rage au c?ur, mais avec dignité pour ne pas perdre la face.

Avaient suivi des jours et des jours de mélancolie. Et la descente aux enfers a commencé : l?alcool pour oublier. Ensuite, plus la force de se raser, on se laisse aller, on n?a plus goût à rien sauf au vin bon marché qui brûle le gosier et le ventre mais qu?on continue d?ingurgiter parce qu?on veut souffrir, parce qu?on en veut au monde entier. Et un jour, on s?aperçoit que, dans la rue, les enfants s?écartent de votre chemin. Et la mère de l?un d?eux dit : ?Attention, un bonhomme arrive !? Nono a baissé la tête en grommelant : si au moins, elle disait ?Bonhomme Noël ??

Les letchis sont rouges, décembre est là. Pour Nono, c?est le mois qu?il déteste. Trop de souvenirs. Des souvenirs qui lui sont maintenant pénibles. Il revoit la Noël chez lui. Les cadeaux dans ses souliers. La chaleur incomparable du foyer familial, qu?il ne retrouvera plus. Marcher et marcher toujours pour ne pas se rappeler, pour oublier. Pas facile quand on a été heureux dans une vraie famille. Les s?urs qui vivent en Angleterre enverraient bien un peu d?argent mais il ne leur a jamais donné son adresse. Pour la bonne et simple raison qu?il n?en a pas? Marcher, marcher toujours, tête baissée, pour ne pas voir le regard méprisant des gens.

Et il ne voit pas venir la voiture qui double le bus. On ne sent même pas le choc. Il se réveille à l?hôpital, avec des douleurs sur tout le corps. Quinze jours au lit. Le va-et-vient des médecins et des infirmières, le sérum au bras. Puis, un jour, la décharge. Heureux de pouvoir sortir ? Pas du tout. L?angoisse qui revient. Le même casse-tête : où aller ? Mais il faut bien quitter l?hôpital.

Dehors, Nono cligne les yeux sous le soleil ardent. Il rabaisse la visière de sa casquette et relève son col, un vieux réflexe pour qu?on ne le reconnaisse pas. Il s?apprête à gagner la route Royale quand quelqu?un lui tape sur l?épaule.

Excusez-moi tonton, je peux vous parler un instant.

Etonnement et un rien d?inquiétude chez Nono.

A moi ?

Oui, vous ne me connaissez pas encore. C?est ma voiture qui vous a renversé l?autre jour.

Ah bon !

Je suis venu vous voir à l?hôpital mais vous étiez encore inconscient. J?étais là tous les jours, attendant le moment de pouvoir vous parler.

Nono ne comprend toujours pas : que lui veut ce jeune homme ? Il le regarde sous sa casquette et est quelque peu rassuré en voyant son sourire engageant. Le jeune homme dit encore :

Je m?appelle Victor et je veux vous aider. Je me suis renseigné sur vous et je sais comment résoudre votre problème de? maison. Et pas seulement cela?

Nono n?a plus à s?inquiéter pour savoir où passer la nuit. Victor l?a emmené à l?Abri de nuit. Il y va chaque après-midi. Il peut prendre une bonne douche. On lui donne des vêtements propres et un repas bien chaud. Et surtout, surtout, il dort dans un vrai lit. Après plus de cinq ans d?errances, il a retrouvé une certaine sérénité et la chaleur de l?amitié à l?Abri de nuit.

Un soir,Victor est venu le voir à l?Abri de nuit. Il lui a proposé un job : il cherchait un Bonhomme Noël pour une fête d?enfants qui allait se tenir dans une école. Il avait même l?intention de mettre une annonce dans l?express quand il a pensé à Nono. Il ferait un Père Noël parfait.

Nono a endossé le traditionnel habit rouge et le bonnet qui va avec, sans oublier la belle barbe blanche. Il paraît qu?il fait merveille. Son regard brille d?un lumière nouvelle. Mais ses yeux se mouillent de tendresse dès qu?il entre dans son personnage pour les enfants. On le sollicite de partout pour égayer des fêtes de famille. Dans la rue, quand il marche, il sait maintenant où aller.

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