Publicité
L?Alph Tintin reste sur sa fin
L?histoire commence par un cauchemar et s?achève sur le vide. Entre les deux, ce qui devait être l?ultime aventure du plus célèbre reporter du monde, dont Hergé avait choisi le titre ?Tintin et L?Alph-Art ? mais non la fin. Posé sur sa table de travail, dans sa maison des faubourgs de Bruxelles, le dossier de notes et d?esquisses du créateur de Tintin s?arrêtait à la planche 42, à l?instant où le héros marchait, une arme pointée dans le dos, vers une funeste consécration : sa transformation en statue, après avoir été recouvert de bronze. «Réjouissez-vous, venait de lui expliquer Endaddine Akass, mage maléfique ; votre cadavre figurera dans un musée. Et personne ne se doutera jamais que cette ?uvre (...) constitue la dernière demeure de ce petit Tintin...» Les cases suivantes, Hergé les a tracées, mais laissées en blanc. Vingt et un ans après sa mort, le 3 mars 1983, elles le sont toujours.
Fût-ce dans l?ambiance mortifère de sa dernière enquête, le mythe du petit reporter à la houppe garde pourtant les moyens d?une résurrection perpétuelle. Opportunément programmée pour célébrer le 75e anniversaire de la création de Tintin (le 10 janvier 1929, dans Le Petit Vingtième, supplément illustré du quotidien belge Le Vingtième Siècle), la nouvelle publication de L?Alph-Art témoigne avec une force inattendue de cette unicité, à l?heure où nostalgie et marketing s?allient pour maintenir en vie les Blake et Mortimer, Schtroumpfs et autres Marsupilami.
CARACTÈRE EXCEPTIONNEL
Publié une première fois en 1986 sous la forme d?un double album luxueux qui exposait séparément dialogues et croquis dans deux livrets - ce qui en rendait la lecture incommode - L?Alph-Art revient dans une présentation simplifiée, au format et au prix, des albums classiques, sous une couverture dorée qui dit seule son caractère exceptionnel. Car, avec cette réédition, les aventures de Tintin s?achèvent définitivement sans être terminées, dans une mise en abyme qui aurait séduit Hergé et qui suffit à stimuler à nouveau interprétations, rêveries et historiographies autour de la destinée du personnage.
La magie tintinienne est là, intacte, jusque dans les crayonnés les plus frustes, qui animent un visage ou impulsent un mouvement en quelques traits. Elle ne suffira pas à contenter les amateurs inconsolables ni les consommateurs de bandes dessinées en mal de nouveautés spectaculaires. Mais elle aura le mérite d?ajouter, après plusieurs biographies et nombre d?essais analytiques, à la complexité d?Hergé, longtemps dissimulée sous la fluidité de la fameuse «ligne claire».
Orchestrée par le meilleur de ces exégètes, l?écrivain et scénariste Benoît Peeters, la nouvelle mise en scène de l?aventure inachevée, qui rapproche cette fois dialogues et esquisses, semble ouvrir la porte de l?atelier du dessinateur : elle révèle l?incroyable vivacité des premiers jets et la méticulosité du travail qui s?ensuivait. Inlassablement, Hergé repassait sur ses esquisses, précisant, corrigeant, insistant jusqu?à l?effet voulu, bien avant la mise au net, puis en couleurs. «Nous avons recherché, dans le fouillis de ce qu?Hergé avait laissé, la meilleure lisibilité pour désacraliser l?objet, explique Benoît Peeters. Pour qu?on puisse le lire sans avoir l?impression d?entrer dans un caveau.»
Derrière le labeur resurgit aussi l?histoire, dont seuls les connaisseurs savaient les grandes lignes. Hergé s?y attela en 1977, un an après la sortie de Tintin et les Picaros, avec le désir d?y aborder un monde nouveau : celui de l?art contemporain, pour lequel il s?était découvert une passion. L?intrigue se situe donc dans le milieu des galeristes et des collectionneurs, où Tintin va remonter la piste d?un trafic de faux tableaux abrité derrière une secte.
L?invention de L?Alph-Art, caricature du pop art dont les ?uvres ont toutes la forme des lettres de l?alphabet, sert à la fois de couverture aux trafiquants et de prétexte, pour l?auteur, à des jugements ironiques qu?on aurait tort de prendre au pied de la lettre - si l?on ose dire... A l?aune des incessants allers-retours entre le réel et l?inconscient qui agitent l?univers de Tintin, elle apparaît aussi comme l?expression métaphorique de ses propres dilemmes : au début des années 1960, Hergé s?était essayé à la peinture abstraite jusqu?à prendre des cours ; après avoir peint 37 toiles d?où ressortait l?influence de Miro et de Poliakoff, il abandonna, déçu et sans doute frustré à jamais. Il se cantonna dès lors à la fréquentation assidue des expositions, acheta des dizaines de tableaux, rencontra Andy Warhol à New York en 1972 et se résigna à la bande dessinée, neuvième art dont il doutait qu?il méritât le titre.
LES ANGOISSES DE L?AUTEUR
Acheteur impromptu ? pour échapper, il est vrai, à la Castafiore ? d?une statue en forme de «H», le capitaine Haddock répond avec agacement à ceux qui l?entourent que «c?est une ?uvre d?art» et qu?»une ?uvre d?art, ça ne sert à rien». Mais ses protestations ne masquent pas tous les sous-entendus : peuplée de faussaires, d?imposteurs et de masques (des cigares truqués du Pharaon aux guérilleros-Turlurons des Picaros, en passant par les faux billets de L?Ile Noire), l??uvre d?Hergé paraît bien avoir servi de réceptacle à ses angoisses existentielles. «Pourquoi pas une ?uvre d?art qui serait une BD, tout simplement ?, suggérait-il sans trop y croire, en 1967, au cours d?une interview. Il y a des recherches en ce sens. Je dois dire que je suis très mal à l?aise dans ce domaine.» Le «H» inutile n?était-il pas celui qu?Hergé (Georges Remi) avait ajouté à ses propres initiales ?
Inspiré du faussaire Fernand Legros et d?un gourou de pacotille dont Hergé avait lu le portrait dans Paris-Match, le maléfique Endaddine Akass dissimule, lui, Rastapopoulos, promu maître de cérémonie d?un scénario que le dessinateur savait assurément être le dernier, au point d?y convoquer, comme dans un adieu, les membres les plus éminents de la grande famille de Tintin. L?aurait-il fait mourir, comme Agatha Christie avec Hercule Poirot, si la maladie ne l?avait interrompu, à l?été 1979 ? Ses archives ne le disent pas, mais il est permis d?en douter. Pour le soustraire au péril final, le destin s?est substitué à l?auteur défaillant et Tintin s?est évanoui avant d?être statufié. C?est ainsi qu?il est resté vivant.
2004 Le Monde ? distribué par
The New York Times Syndicate
Publicité
Publicité
Les plus récents