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L’heure de l’océan Indien (Parts 1 & 2)

1 juillet 2026, 08:50

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L’histoire a ceci de particulier qu’elle déplace parfois les centres de gravité sans prévenir. Ces derniers mois, dans notre sous-région (c’est-à-dire le sud-ouest de l’océan Indien), ce ne sont ni les marchés financiers ni les sommets diplomatiques qui ont dicté le rythme du monde, mais un étroit bras de mer : le détroit d’Ormuz. Les menaces de sa fermeture ou de sa réouverture – une autre forme de on/off – auront suffi à rappeler une évidence oubliée : la mondialisation repose moins sur des algorithmes que sur des routes maritimes. Lorsque l’une d’elles vacille, les autres retrouvent une valeur stratégique.

C’est dans ce contexte que s’est tenu le trilogue Modi-Herminie-Ramgoolam ce week-end dans le cadre du demi-siècle d’Indépendance des Seychelles. Souvenons-nous qu’en avril dernier, la neuvième édition de l’Indian Ocean Conference. Le thème officiel – Collective Stewardship for Indian Ocean Governance – pouvait sembler convenu. Les événements lui ont soudain conféré une urgence inattendue.

L’océan Indien n’est plus seulement un espace de commerce. Il redevient un espace de puissance. Les tensions entre Washington et Téhéran, la militarisation croissante des voies maritimes, la rivalité sinoindienne et la quête des États du Golfe pour sécuriser leurs approvisionnements dessinent une nouvelle géographie stratégique. Les routes passant par le cap de Bonne-Espérance, longtemps reléguées au second plan, retrouvent une importance que l’on croyait appartenir à une autre époque.

Dans cette recomposition, le sud-ouest de l’océan Indien change de statut. Maurice, les Seychelles, Madagascar ou encore la côte est de l’Afrique ne sont plus de simples points sur une carte. Ils deviennent des maillons d’une architecture mondiale où la résilience des chaînes logistiques vaut autant que leur efficacité.

La géographie n’accorde aucun privilège. Elle offre des opportunités à ceux qui savent les saisir. Depuis des décennies, Maurice nourrit l’ambition de devenir un hub régional. Le mot est désormais galvaudé. Un véritable hub ne se décrète pas ; il se construit. Il suppose des ports performants, une sécurité maritime crédible, une diplomatie agile, des infrastructures numériques robustes et une capacité à dialoguer avec toutes les puissances sans devenir le satellite d’aucune.

C’est précisément là que réside le défi. Dans un océan où l’Inde, la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et le Japon multiplient leurs initiatives, les petits États risquent moins d’être ignorés que d’être instrumentalisés. Leur marge de manœuvre dépendra de leur capacité à transformer leur vulnérabilité en valeur stratégique.

Une question essentielle demeure : les États riverains sont-ils prêts à bâtir une véritable gouvernance régionale, ou continueront-ils à subir les décisions prises ailleurs ? L’océan Indien n’est plus la périphérie paisible de la mondialisation. Il en est devenu l’une des lignes de fracture. Dans un monde où les détroits peuvent se fermer du jour au lendemain, les îles ne peuvent plus se permettre d’être de simples escales. Elles doivent choisir : être des acteurs de la nouvelle géopolitique maritime ou rester les spectatrices d’un jeu qui se jouera, une fois encore, à leur horizon.

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L’heure de l’océan Indien (II)

Pendant des décennies, les cartes ont présenté l’océan Indien comme un simple espace entre l’Afrique et l’Asie, une vaste étendue d’eau traversée par les navires du commerce mondial. Or, pour New Delhi, cet océan n’a jamais été un vide géographique. Il est un espace politique. Mieux encore : une idée.

C’est sans doute la principale erreur commise par nombre d’analystes occidentaux lorsqu’ils interprètent aujourd’hui la diplomatie de Narendra Modi. Ils voient, surtout, dans le rapprochement avec Maurice, les Seychelles, les Maldives ou Sri Lanka une réaction à l’expansion chinoise. Ils regardent Beijing et en déduisent New Delhi. Ils prennent l’effet pour la cause.

Bien avant que la Chine ne construise des ports à Gwadar ou Hambantota, bien avant que l’expression «Indo-Pacifique» ne s’impose dans les chancelleries, des stratèges indiens avaient déjà imaginé un destin maritime pour leur pays. En 1945, soit deux ans avant l’Indépendance, l’historien et diplomate K. M. Panikkar écrivait une phrase qui, aujourd’hui encore, irrigue la pensée stratégique indienne : «L’océan Indien doit demeurer véritablement indien.» Son ouvrage reprenait l’intuition fondamentale d’Alfred Thayer Mahan : les grandes puissances ne dominent pas seulement les continents, elles organisent les mers. Panikkar allait plus loin. Il imaginait un véritable «anneau d’acier» reliant Singapour, Ceylan, Socotra… et Maurice. Non pour coloniser ces territoires, mais parce qu’ils constituaient, selon lui, les points d’appui indispensables à la sécurité de l’Inde. Déjà, Maurice apparaissait comme une pièce maîtresse de la profondeur stratégique indienne.

Quelques années plus tard, Keshav Vaidya radicalisait cette vision. Il plaidait pour une marine capable de contrôler l’ensemble de l’océan Indien, allant jusqu’à imaginer une flotte permanente basée à Maurice. L’idée pouvait sembler démesurée pour une Inde encore pauvre et à peine indépendante. Elle paraissait presque utopique.Elle ne l’était pas. Elle attendait simplement son heure.

Pendant près d’un demi-siècle, l’Inde regarda davantage vers l’Himalaya que vers l’océan. Les guerres avec le Pakistan, puis avec la Chine, enfermèrent New Delhi dans une culture stratégique continentale. La marine demeura le parent pauvre des forces armées. Les grandes intuitions de Panikkar restèrent dans les bibliothèques militaires plus que dans les arbitrages budgétaires.

Le tournant intervient à la fin des années 1990. La libéralisation économique transforme la géographie des intérêts indiens. Près de 95 % du commerce extérieur transite désormais par la mer. L’énergie vient du Golfe. Les câbles sous-marins transportent les données de la nouvelle économie numérique. L’océan cesse d’être une frontière : il devient l’infrastructure invisible de la puissance.

Narendra Modi n’invente donc pas cette stratégie. Il l’achève. Sous son impulsion, la vieille pensée maritime indienne trouve enfin les moyens politiques, économiques et militaires de sa réalisation. Les lignes de crédit, les réseaux de radars côtiers, les formations de garde-côtes, les satellites, la cybersécurité, les secours humanitaires après les catastrophes, les exercices navals communs : autant de pièces d’un dispositif qui ne vise pas seulement à projeter de la puissance, mais à organiser l’espace régional.

C’est ici que Maurice et les Seychelles changent de nature. Ce ne sont plus simplement deux petits États insulaires recevant une assistance extérieure avec des taux d’intérêts défiant les offres chinoises. Ils deviennent les nœuds d’une architecture régionale où la confiance compte davantage que la coercition, où la permanence des partenariats vaut parfois davantage que la présence d’une base militaire. La Chine construit des infrastructures. L’Inde cherche à construire un système. La différence est considérable. Une puissance maritime ne se mesure pas uniquement au nombre de frégates ou de porte-avions. Elle se mesure à sa capacité d’organiser les interdépendances. Les ports, les câbles numériques, les garde-côtes, les systèmes de surveillance, les normes de cybersécurité et les mécanismes d’assistance deviennent les véritables instruments de l’influence.

Dans cette nouvelle géographie, Maurice cesse d’être une périphérie. Notre pays devient un point d’articulation entre l’Afrique orientale, le canal du Mozambique, les États du Golfe et l’Indo-Pacifique. Sa valeur stratégique ne résulte plus de sa taille, mais de sa position dans les réseaux.

C’est pourquoi les rencontres entre Narendra Modi, Patrick Herminie et Navin Ramgoolam dépassent largement le registre protocolaire.Elles révèlent quelque chose de plus profond : l’Inde est en train de transformer une vieille vision géopolitique en réalité diplomatique.

Au fond, la véritable compétition dans l’océan Indien n’oppose peut-être pas l’Inde à la Chine. Elle oppose deux conceptions de la puissance. L’une accumule des actifs. L’autre tente de produire un ordre.

Et l’histoire enseigne que les empires disparaissent souvent lorsque leurs infrastructures sur vivent sans que leurs partenaires continuent d’y croire. Les ordres régionaux, eux, perdurent tant que ceux qui les composent estiment qu’ils renforcent leur propre souveraineté.

C’est, peut-être, cela, la véritable révolution silencieuse qui se joue aujourd’hui dans l’océan Indien : la conquête d’une légitimité.

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