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La survie pour tout horizon

17 août 2004, 20:00

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Aux abois, livrés à eux-mêmes, avec la survie comme seul objectif, ils errent sur les routes mauriciennes. Ces jeunes de 12 à 18 ans se lancent chaque matin dans une incessante quête pour trouver de quoi subsister. Ils sont partout : sur les chemins, dans des terrains vagues ou sur le trottoir. Leur nombre, estimé à 6 500, donne la mesure de l?ampleur du problème. Et pourtant, ils passent presque inaperçus. La faute sans doute à l?indifférence. Par manque de moyens ou de temps, seuls 1 200 d?entre eux font l?objet d?un suivi régulier.

Uniquement vêtu d?un short où le tissu a cédé la place à une multitude de trous, Nicolas, 12 ans, s?adonne à son passe-temps favori dans une ruelle des faubourgs de la capitale : jouer à la marelle. Jeu si enfantin pour un petit soumis aux lois d?un monde aussi cruel que celui des adultes.

D?abord méfiant, il accepte ensuite de se confier. L?insouciance dont il fait preuve n?est qu?apparente. Il s?exprime avec assurance et n?hésite pas à défendre son point de vue, quitte à faire usage de ses poings. Les cicatrices, présentes sur son torse et ses bras, témoignent d?anciennes bagarres, souvent violentes. ?On ne peut demander de l?aide à personne. Il faut donc savoir se défendre?, lâche t-il, d?une voix posée.

Debout, pieds nus sur l?asphalte chauffé par le soleil, Nicolas ne semble éprouver aucune gêne. Une plaie à sa cheville gauche risque de s?infecter si elle n?est pas rapidement soignée.

Les journées mornes se succèdent et se ressemblent. Dès le réveil, ses amis et lui se mettent à la recherche de nourriture. ?Nous n?avons pas d?argent pour nous acheter à manger. Il faut donc nous débrouiller.? Pour y parvenir, ils font ce que l?école de la rue leur a le mieux enseigné : voler. ?Je suis conscient que ce que je fais n?est pas bien, mais c?est le seul moyen?, tente-t-il d?expliquer, pas très convaincu. Nicolas n?a jamais eu la chance d?être scolarisé. Il ne sait ni lire, ni écrire.

D?autres, plus scrupuleux ou tout simplement craintifs, essaient de gagner de quoi se payer un repas en faisant des petits boulots. C?est le cas de Jeff, âgé de 16 ans, qui a trouvé récemment un emploi comme aide-chauffeur. Originaire de Flacq, cet adolescent, issu d?une famille nombreuse, a quitté le toit familial pour vivre dans la rue il y a deux ans. ?Mes parents n?avaient pas assez d?argent pour nous nourrir, mes frères et moi. J?ai décidé de partir pour me débrouiller tout seul?, explique-t-il. Les premiers mois ont été très durs. ?Il m?arrivait de passer plusieurs jours sans me nourrir. J?ai même dû mendier pour pouvoir m?acheter à manger?, confie-t-il, honteux.

Des jeunes privés de tout repère

Contre l?angoisse et l?incertitude du lendemain, nombreux sont les enfants des rues qui se droguent. Tout comme les autres, Nicolas et Jeff avouent parfois ressentir le besoin d?être ?dan nisa? pour faire face aux moments difficiles. ?Nous sommes tentés d?en prendre surtout lorsque nous ne trouvons rien à manger?, expliquent-ils. Nicolas avoue ne jamais quitter son sachet en plastique contenant de la colle, la drogue des pauvres. Elle libère assez de vapeurs de dissolvants enivrants pour lui permettre de ne plus penser à la faim qui lui tiraille le ventre chaque jour un peu plus.

Ce fléau, qui va grandissant, inquiète les travailleurs sociaux et animateurs de rue. L?hygiène corporelle fait encore moins partie de leurs préoccupations quotidiennes. Un bain hebdomadaire dans le lagon de Baie-du-Tombeau, leur suffit.

Contrairement aux autres jeunes de leur âge, les enfants des rues n?ont pas la chance de s?endormir, à la nuit tombée, dans un lit douillet. Ces petites silhouettes frêles se glissent dans des bâtiments délabrés, de la capitale ou d?ailleurs. Il arrive même qu?ils se retrouvent à dix dans une pièce crasseuse, insalubre. ?Nou abitie ale dormi mem lendroi, koum sa nou kapav retrouv bann larme la?, lâche le petit Nicolas en triturant son sac en plastique. La faim, elle, ne les quitte jamais.

Ces enfants, prévient Daniel Anacooa, ne rentrent pas tous dans la même typologie. Bien que la situation de chacun soit tragique, les organismes concernés les classent en quatre catégories : les enfants en rupture totale avec leur famille, ceux qui rentrent occasionnellement chez eux, ceux restant en bande et ceux qui errent dans les rues de leur quartier et ne regagnent leur domicile que tard le soir. Leurs origines sont diverses. Ils proviennent de familles nombreuses, sont orphelins, abandonnés ou en fugue.

Animateur de rue depuis bientôt trois ans, Daniel Anacooa explique que le travail pour réintégrer ces jeunes à la société demande du temps. ?Les gens pensent que le rôle d?un animateur de rue est de prendre ces enfants en difficulté pour les placer directement dans un centre quelconque. L?expérience a démontré qu?il ne s?agit pas de la meilleure solution?, affirme-t-il. Ces jeunes, privés de tout repère familial et social, ne peuvent en effet être retirés de leur environnement du jour au lendemain. Les animateurs de rue, explique Daniel, doivent, dans un premier temps, établir une relation de confiance avec ces jeunes. Ce n?est que par la suite qu?un travail de réintégration peut être envisagé. Toutefois, note Daniel Anacooa, aucune fille n?a encore été repérée au sein des enfants des rues.

?Bizin continie trace?

Afin d?assurer un suivi efficace de ces jeunes, explique Daniel, un animateur ne doit pas être respon-sable de plus d?une vingtaine d?entre eux. ?Nous sommes constamment à l?écoute de ces enfants à qui nous accordons toute l?attention et l?aide nécessaires. Il nous faut donc pouvoir répondre à leurs besoins dans les plus brefs délais.? Le travail de longue haleine mené par les différents partenaires engagés dans ce projet porte ses fruits. Un peu plus d?une centaine de jeunes ont ainsi pu regagner les bancs de l?école ou trouver du travail comme mécanicien, menuisier ou peintre.

En attendant de pouvoir s?en sortir, Nicolas, Jeff et les autres se débrouillent comme ils peuvent pour améliorer leur quotidien. ?Ki pou fer, bizin continie trace pou resi gaign enn lavi.?

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