Publicité
La rechute
La même détresse, les mêmes regards hagards des licenciés. Et surtout la même question : « Va-t-on s?en sortir ? » L?indus-trie du textile, après une année qualifiée de faste, s?est remise à douter de sa capacité à faire face à une conjoncture locale et internationale difficile. Aussi bien les chefs d?entreprise que les employés du secteur s?interrogent sur leur avenir.
« J?ai travaillé dans cinq usines différentes depuis 1995. J?ai déjà connu une fermeture. Là, j?apprends que l?usine qui m?emploie est en grave difficulté financière. J?ai 29 ans et un enfant. Nepli ena lavenir dans lizinn. » Comme Ritesh, beaucoup d?ouvriers du textile ne veulent plus croire aux lendemains qui chantent. « Pourtan, minis ti vinn vizit nou lizinn lane dernie. Li ti pe dir ki ena bel lavenir ladan? », poursuit le jeune père désenchanté.
Pourtant, l?industrie textile locale est combative, voire même résiliente, et elle l?a prouvé en surmontant plusieurs crises. Dont la première en 1991, quand des fleurons de l?industrie locale comme Bonair Knitwear ou Floréal Knitwear ont découvert la dure loi de la concurrence internationale. Leurs pull-overs de très bonne qualité, coûtent toutefois trop cher à la fabrication. Peu à peu, leurs activités ralentissent, jusqu?à s?arrêter. Puis viendra, à partir de 2003, l?exode des investisseurs hongkongais, menant au licenciement de près de 20 000 ouvriers sur deux ans.
« Aujourd?hui, nous sommes bien en présence d?une nouvelle crise », confirme Geor-ges Chung Tick Kan, le président de la Mauritius Export Association (MEXA.)
« Nous ne sommes pas en classe III mais en classe IV ! Jamais nous n?avions été confrontés à autant de facteurs négatifs, aussi bien sur le plan national qu?international », renchérit Harold Mayer, président du pôle textile du Groupe CIEL.
Des marges rognées
Le textile est effectivement dans une mauvaise passe. Mais Amédée Darga, président d?Enterprise Mauritius (EM) et membre du High Powered Committee sur le textile, prévient qu?il ne faut pas confondre le sort des quelques unités qui ont fermé récemment avec les autres. « Les usines qui ont mis la clef sous la porte étaient déjà en difficulté et elles n?étaient pas assez efficientes et compétitives. » Il concède toutefois que le secteur doit encore se dépêtrer de quel-ques problèmes de fonds.
Le premier, dont tout le monde parle en ce moment, est celui de l?appréciation de la roupie. « Depuis fin 2006, la roupie a connu une période de dépréciation continue, ce qui a considérablement aidé à rendre nos produits textiles compétitifs », estime Georges Chung Tick Kan. Mais l?afflux massif d?investissements directs étrangers en 2007 et sa conséquence, l?appréciation de la roupie à partir de fin 2007, ont considérablement changé la donne. Au même moment, l?inflation endémique et la hausse du carburant, entre autres facteurs, ont contribué à rendre le textile made in Mauritius moins compétitif.
Conséquence directe de l?appréciation de la roupie et de l?inflation : les marges bénéficiaires des entreprises ont été lentement rognées. « Les compagnies les plus performantes travaillaient, en 2006, avec des marges pouvant aller jusqu?à 22 % », commente Amédée Darga. Mais les choses ont changé depuis. Ainsi, selon les estimations du président de la MEXA, les effets combinés de l?inflation et de l?appréciation de la roupie ont coûté 6 à 8, et parfois même 10 points de marge aux grandes entreprises.
Restructuration et concentration
Toutes les entreprises n?ont pas la même capacité à absorber ce type de choc. Ainsi, alors que la Compagnie mauricienne de textile ou Star Knitwear se retrouvent avec des taux de marge d?environ 10 %, d?autres unités, ne font plus que 5 ou 8 % de bénéfices sur chaque t-shirt ou jean qu?elles fabriquent. Dans des cas extrêmes, les entreprises qui travaillaient auparavant avec des marges déjà serrées ne font plus de profit ou sont déjà en perte. « Avec la situation actuelle, je n?exagère pas en affirmant que beaucoup de nos entreprises sont en pre-closure mode », prévient Chung Tick Kan.
Le moral de nos industriels aurait été moins affecté si, malgré la baisse des marges, le marché mondial continuait à afficher un appétit certain pour le made in Mauritius. Mais il n?en est rien. Au contraire, un début de récession aux États-Unis et la crise du pouvoir d?achat des ménages en Europe ont fait baisser la demande pour nos produits. « Les marchés sont difficiles. On estime que la situation pourrait durer entre 18 à 24 mois, jusqu?en 2010 », explique Mayer.
Que faire alors ? Étrangement, les syndicalistes, d?habitude si prompts à penser que tout est possible, se montrent tempérés. Ainsi, Reaz Chuttoo, président du Front Travayer Sekter Prive se résigne à l?idée d?un mouvement profond de restructuration et de concentration dans ce secteur.
« I l y aura un phase out après lequel ne resteront que peu d?usines, qui utiliseront une technologie de pointe fabriquant des produits haut de gamme pour des marchés niches », estime le syndicaliste. En parallèle, il voit coexister un petit secteur quasi-artisanal, spécialisé dans une production presque exclusivement vendue aux touristes.
Mais en attendant ces visions sur le long terme, les unités moyennes de 300 ou 400 personnes adoptent une tactique temporaire : licencier une partie du personnel et réduire le nombre de commandes. Les plus grosses entreprises, comme CIEL, comptent sur leur politique de délocalisation et d?investissement lourd en équipement pour supporter la crise.
Conquérir de nouveaux marchés
Toutefois, certains refusent de se laisser aller à croire que c?est le commencement de la fin. Ceux-là ne réclament pas qu?on réoriente le cours de la roupie à la baisse. Ils pensent que la stabilité de notre monnaie est souhaitable. « Le textile local est grippé. Il n?est pas en chute. Il faut juste prendre les mesu-res nécessaires pour l?empêcher d?attraper une pneumonie », nuance Amédée Darga.
Ainsi, il pense que la mise en ?uvre d?une stratégie de diversification de nos marchés est primordiale. Pour permettre au made in Mauritius de conquérir de nouvelles parts de marché en Afrique et en Inde, par exemple. « Nous allons organiser, très prochainement, un grand forum réunissant tous les acteurs de l?industrie à Maurice pour réfléchir aux défis que nous devons relever et à la manière de le faire. Je suis persuadé que cet exercice sera payant », augure le président d?EM. Souhaitons qu?il dise vrai.
Lorsqu?un secteur est en crise, la première victime est le travailleur licencié. Retrouver un emploi dans le secteur de l?industrie est d?autant plus difficile pour ces ex-employés, vu que leur âge avancé rend pénible la formation à un nouveau métier.
Quelque 20 000 licenciements, c?est le bilan de la crise du textile qui a sévi de 2003 à 2004. Cette dernière en partie provoquée par le démantèlement de l?accord « multifibre », a engendré le départ de plusieurs entreprises hongkongaises et fragilisé les entreprises locales. Ainsi les grandes firmes telles que Novel Garments, Summit Textiles ou encore Texel Knitwear, ont mis la clé sous la porte, laissant des milliers d?employés à l?abandon.
Cet accord, dont le démantèlement complet est entré en vigueur le 1er janvier 2005, a provoqué des remous au sein du secteur du textile dès 2003.
La fin de cette alliance qui imposait des restrictions quantitatives sur l?exportation des vêtements, a, de fait, amené Maurice à réinventer son industrie.
Ces licenciements, qualifiés « d?inévitables » par le gouvernement à l?époque, avaient abouti à la mise en place de mesures permettant de reformer les travailleurs licenciés. Ainsi, l?IVTB a offert des cours pour initier les licenciés du textile à d?autres secteurs, tels que le tourisme ou encore l?élevage.
Mais les cent heures de cours étalées sur 15 jours et l?attestation de présence qui en découlait n?ont attiré qu?une minorité de licenciés.
C?est finalement en s?associant au secteur privé que le gouvernement a su venir en aide au secteur qui montrait des signes de faiblesses, face à concurrence internationale. Différents plans de financement ont ainsi été lancés pour aider ces entreprises en difficulté, mais aussi pour permettre à celles qui le souhaitaient de se moderniser et de se restructurer.
Pour tenter de sauver le secteur, pas moins de huit mesures ont été mises au point : la Textile Emergency Support Team (TEST), le Corporate Debt Restructuring Committee, le National Equity Fund, le Textile Modernisation Fund, le Working Capital Finance Scheme, l?Incentive Package to Promote Clustering, le Special Restructuring Scheme pour les travailleurs de plus de 40 ans et enfin la création d?Enterprise Mauritius pour offrir un cadre institutionnel au secteur.
La TEST est, quant à elle, intervenue à différents niveaux auprès des entreprises. Cette dernière a effectué un diagnostic des failles des compagnies, tout en apportant des solutions aux problèmes identifiés, en mettant en ?uvre des programmes de re-engineering, et en facilitant l?accès aux sources de financement pour la restructuration et la modernisation. Et anticiper la crise et se soucier du sort des employés avant leur licenciement pourraient empêcher des drames humains.
« C?est toujours au moment où les entreprises vont licencier que l?on se préoccupe du recyclage. C?est une erreur. Penser à la re-formation des employés dès leur embauche devrait être une stratégie des ressources humaines, surtout pour un secteur aussi fragile que celui du textile. Rien n?empêche de suivre une formation si on a déjà un emploi. C?est aussi dans l?intérêt des employeurs », souligne Ootesh Ramburn, directeur de la National Empowerment Foundation.
MODERNISER : LA CLEF DU SUCCES
Le secteur du textile rencontre des difficultés. Si certaines entreprises ont du mal à garder la tête hors de l?eau, d?autres survivent à cette « crise » sans anicroches, ou presque. Qu?il s?agisse de la Compagnie mauricienne de textile (CMT), ou de Star Knitwear, ces compagnies résistent grâce à leur modernité. « Nous avons bâti notre entreprise sur du solide. Si aujourd?hui nous en sommes là, après 23 ans d?existence, c?est grâce à l?effort et à la détermination de tout un chacun », explique François Woo, Managing Director de la CMT.
Mais la solidarité et l?entraide ne sont pas les seuls éléments nécessaires pour éviter le pire. Ainsi, ces dernières années, la CMT a tenu à se hisser et à se faire une place sur la scène internationale. Nouvelle unité de confection, nouvelle filature, et mise en place d?un centre d?hébergement pour les travailleurs étrangers, tout est fait pour séduire le client et figurer ainsi parmi les leaders mondiaux du textile. « Depuis les 24 derniers mois, nous avons investi Rs 3 milliards dans une nouvelle filature qui va nous donner un apport considérable vers d?autres marchés. Nous avons mis sur le marché 42 différents mélanges de fibres. Ce qui va donner à la CMT un autre souffle pour aller à la conquête de marchés plus sophistiqués », ajoute-t-il.
L?adoption d?une stratégie d?intégration verticale est l?un des éléments permettant à cette entreprise de rester compétitive.
Mais la CMT ne s?arrête pas là, puisqu?un Centre de la créativité et de l?excellence est actuellement mis en place à Ph?nix. « Ce sont 150 000 pieds carrés d?espace qui accueilleront tout le matériel et l?équipement nécessaires pour permettre aux créateurs d?évoluer et de se développer », explique le directeur de la CMT.
De son côté, Star Knitwear met l?accent sur les nouvelles exigences du marché. « Les clients demandent des délais de plus en plus courts, ce qui rend le travail plus difficile », mentionne Ahmad Parkar, Chief Executive Officer de Star Knitwear. Prendre en compte les exigences du client, investir dans de nouveaux équipements et assurer des délais de livraisons courts sont une partie des éléments qui assurent la réussite de l?entreprise.
« C?est vrai qu?aujourd?hui, le secteur connaît des difficultés, mais il faut se projeter dans l?avenir. Des financiers nous demandent pourquoi à un moment pareil, nous investissons dans autant de projets ? Je leur réponds que grâce à ces investissements, nous préparons l?avenir », conclut François Woo.
« Il n?y a pas de crise »
Sommes-nous en présence d?une nouvelle crise dans le textile ?
Même si depuis quelques années le textile opère dans un environnement différent, il a tenu bon. Et comme par le passé, je crois que le secteur a développé une grande capacité de résilience pour surmonter les obstacles. Avec les me-sures prises par le gouvernement, surtout avec le budget, je suis convaincu qu?ensemble nous arriverons à faire face à la situation. À mon humble avis, il n?y a pas de crise, peut-être des défis nouveaux a relever.
Quelles sont les mesures prises par le gouvernement ?
En février 2006, un forum a été organisé et les stakeholders se sont fait entendre, en présence d?experts étrangers. Il y a eu l?élaboration d?un plan d?action étalé sur trois ans. Ce forum a aussi donné naissance à l?Industrial Services Monitoring Cell, pour rendre l?environnement d?affaires plus friendly.
Puis, la promotion de nos produits a connu une étape décisive avec la participation des entreprises aux événements internationaux. Il ne faut pas non plus oublier la mise sur pied de l?Enterprise Development Restructuring Fund afin d?améliorer la compétitivité.
En outre, pour promouvoir le développement de ce secteur à long terme, et en commun accord avec les stakeholders, le Fashion and Design Institute sera mis en place. En même temps, nos industriels ont eu recours aux technologies modernes de production.
Et le gouvernement continuera à être à l?écoute des opérateurs.
Le textile n?est-il pas, en un sens, voué à disparaître ?
Les choses n?ont jamais été faciles et il nous faut nous réinventer. Il faut conjuguer nos efforts, et le gouvernement a une réelle volonté pour soutenir ce secteur. D?ailleurs, hier, le Conseil des ministres a institué un High Powered Committee sur le textile. Il sera à l?écoute des stakeholders. Autre facteur, la confiance est là. La décision de l?Interna-tional Textile Manufacturers?Federation de tenir son congrès annuel à Maurice en octobre prochain confirme la confiance que ce secteur inspire.
Publicité
Publicité
Les plus récents