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La famille ?
<B>Michel BEDU </B>
On peut dire que, jusqu?aux années 60, années charnières, le modèle de la famille, basé sur le mariage, ne fut guère contesté. « Mariage de raison vivifié par les enfants, étayé de toutes parts par l?ordre social qui l?a d?abord consacré », écrit le philosophe Alain, commentant ce roman de Balzac, « Mémoires de deux jeunes mariées », dans lequel le tragique échec de Louise de Chaulieu, âme romanesque, est opposé à la sage union de Renée de Maucombe. Quel que soit le milieu, le même canevas permet de « fonder un foyer » autour du père, de la mère, des enfants qui viendront enrichir la lignée. Cette cellule familiale, à laquelle s?adjoint souvent un ascendant frappé par le veuvage ou la maladie, vit sous un même toit, jusqu?à l?éloignement des descendants, autonomisés par leur entrée dans le monde du travail.
Ce modèle semblait équilibré, indestructible ; et chacun y jouait son rôle, dans le meilleur des cas. Au cours des années 60, avec l?irruption, bruyante mais peu suivie des mouvements féministes américains ; puis d?un féminisme européen beaucoup plus modéré, surgi en France, l?aspect de la famille traditionnelle est remis en question, à travers le rôle de la femme dans la société. Laquelle finit par obtenir, après le droit de vote, le droit à la maîtrise de sa fécondité avec les lois sur la contraception et l?interruption volontaire de grossesse. Dès lors, l?épouse n?est plus la docile servante de l?homme : elle accède au choix d?un destin. L?écrivain et philosophe Simone de Beauvoir fit beaucoup pour aider les femmes à se libérer de ces différentes tutelles, notamment dans son livre « Le Deuxième Sexe », paru dès 1949, et qui eut un retentissement considérable?
Cet accès à l?égalité n?intéresse, malheureusement, que la sphère de population occidentale. L?Afrique, l?Asie, l?Orient restent attachés à un univers coutumier et religieux trop prégnant pour que ces orientations libératrices aient pu rencontrer quelque succès. Sauf dans quelques pays qui, se modernisant, choisirent au moins une part de ce libéralisme: droit au divorce, emploi des femmes à l?extérieur, contraception?
En fait, c?est moins la notion de « famille » qui est contestée, que le rôle tyrannique de quelques-uns de ses membres, imposant une dépendance forcée et une soumission à l?homme. On n?en est plus au temps où de graves patriarches réunissaient des conciles pour poser la question de savoir « si la femme possède une âme ». Depuis, la notion de « personne » s?est imposée, consciente et responsable. On a enfin reconnu que l?intelligence n?avait pas de sexe, mais des perceptions spécifiques d?un même problème. D?ailleurs, l?Histoire nous a fourni un nombre d?autorités féminines exceptionnelles, et? cela continue. Depuis que l?accès au savoir s?est totalement ouvert. Sans même évoquer les prouesses sportives dont les femmes emplissent nos palmarès !
Dans la famille désormais libérée, le problème central reste l?incidence sur les enfants. Entre partenaires de bonne volonté, une séparation (divorce par consentement mutuel) peut se faire sans drames, sans violence, épargnant aux enfants d?inutiles traumatismes affectifs. L?enfant crée entre Papa et Maman un lien à respecter, à condition que chacun joue honnêtement sa partie? Il suffit de s?entendre sur les conditions du « partage » parental, avec l?accord des enfants.
Reste, pour les parents désunis, le pilotage d?une vie nouvelle : remariage, union libre, célibat agrémenté ? On constate, autour de soi, la mise en pratique, parmi nos amis, nos parents, de l?une ou l?autre de ces formules. Certains les interchangent : « Essaye-moi », comme dit Pierre Richard dans l?un de ses films. Proust dit quelque part : « La femme qu?on revoit quand on ne l?aime plus, si elle vous dit tout, c?est qu?en effet ce n?est plus elle, ou que ce n?est plus vous : l?être qui aimait n?existe plus. » Alors ? Ce qui paraît dominer nos contemporains, c?est le recours au provisoire : on est bien ensemble aujourd?hui, demain nous verrons. Chez les jeunes gens, s?engager fait peur ; pas pour tous, cependant, car beaucoup signent encore un contrat de mariage. Dans les campagnes, le modèle classique de la famille résiste mieux que dans la dispersion des villes, où les couples disjoints par les nécessités du travail à deux se défont plus fréquemment. D?où le choix de la cohabitation hors mariage, si les couples ne désirent pas d?enfants. Dans le cas contraire, il semble qu?après le « stage » préalable de la vie-à-deux, la plupart des partenaires en viennent au mariage légal.
Pourtant, les divorces augmentent, la revendication individuelle est très forte. Le mariage a perdu ce caractère grave qui engageait une vie. C?est qu?il y a une confusion funeste entre mariage et amour-passion. Thème d?une étude fameuse de Denis de Rougemont, « L?Amour et l?Occident » (1939). Reste la « famille recomposée ». Ou décomposée ? Ou surcomposée ?
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