Publicité
Indolence
Par VOLCY
Sous la douche matutinale, après quelques trilles d?entraînement soutenues, j?entonnai Ol?Man River en essayant d?atteindre le «dé ton pli bas ki bef» de Paul Robeson, la basse sépulcrale du Mississippi. Après cette descente au ras du sol, pour laquelle mon voisin à la voix de fausset a voulu me traduire en justice pour tapage diurne, (pourquoi me traduire alors que je parle trois langues ?) je me suis mis à penser, comme ça, sans provocation, à la paresse dont le grand mérite est encore vastement méconnu.
Les ablutions et leur accompagnement mélodieux terminés, répandu sur un transat dans un état de béatitude semi-comateuse, la nuque bien calée par un oreiller primé à l?exposition universelle du kapok de Kuala Lumpur, j?ai continué mollement ma réflexion en songeant à certains auteurs qui ont élevé la fainéantise au rang de vertu cardinale. Trois alexandrins de Musset, Fredo pour les potes, me sont revenus en mémoire:
Le sofa sur lequel Hassan était couché
Etait en son espèce une admirable chose,
Il était de peau d?ours mais d?un ours bien léché.
Quelle belle image pour illustrer un prélude à la sieste, exercice de somnolence inventé par les Italiens, perfectionné par les Français et que les desperate housewives d?Angleterre rechignent à interrompre sauf si l?irruption du mari leur fait s?écrier : «Sky, my husband!» Baudelaire, lui, tout au contraire, a écrit : «Travailler est moins ennuyeux que de s?amuser!» Pas étonnant si ses ailes de géant à plumes l?empêchaient de marcher jusqu?au prochain dancing, peu porté qu?il était sur les jeux et les ris comme en témoigne amplement sa face de carême.
L?autre jour, faisant un monstrueux effort pour zapper la télé, j?ai vu un documentaire sur l?aï, une espèce de singe lymphatique, aussi appelé ?paresseux?, dont la principale utilité s?affiche dans les mots croisés à deux lettres et qui boxait au ralenti contre un congénère aussi balourd que lui. Cette altercation était sans doute due au fait que son adversaire l?avait pris de vitesse en dérobant une pomme jacquot sud-américaine, le battant au poteau d?un millième de seconde. Si Joe Louis et Mike Tyson étaient opposés et qu?ils se servaient de la même tactique, l?arbitre serait mort de vieillesse sur le ring.
Les paresseux ne sont pas les seuls dans le monde animal à indiquer au reste de l?humanité comment se la couler douce, un exemple, entre autres, étant le gecko qui agrippé au mur de pierre en plein soleil est doublement occupé à lézarder. Et, à ce propos, je me suis laissé dire que même le Très-Haut qui se reposa le septième jour jusqu?aujourd?hui n?est pas opposé à une certaine forme de farniente, comme l?a prouvé B.B. dans ?Et Dieu créa la flemme?.
Beaucoup de gens croient que se tourner les pouces est un signe de dés?uvrement organisé, mais je m?insurge contre cette façon de penser car, ayant pratiqué cet exercice pendant les heures de bureau, je suis à même d?affirmer qu?il demande un degré de concentration hors du commun, surtout si on alterne la position des pouces comme au tricot : une fois à l?envers, une fois à l?endroit. Si vous aimez vivre dangereusement, essayez et vous verrez que ce n?est pas si débile que ça et beaucoup plus relaxant pour les fonctionnaires soucieux de peaufiner leur inactivité que les cocottes en papier, les dominos ou les petits points.
Tout compte fait, je crois que je vais me laisser tenter par le racket des leçons particulières et donner des cours d?apathie par correspondance maritime à moins que je ne rejoigne un syndicat de tire-au-flanc afin de pousser faiblement en avant l?idée de la semaine d?une heure car, comme m?a dit un jour un chômeur pas tenté, du moins par l?emploi, il vaut mieux se fouler la cheville que la rate.
Désormais, vous trouverez cette rubrique chaque samedi.
Publicité
Publicité
Les plus récents