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Gembitle mal-aimé

28 août 2005, 00:00

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Une silhouette efflanquée, engoncée dans un t-shirt noir, une chemise bleue et une paire de jeans à rayures et à pattes d?éléphant, Gembit virevolte dans tous les sens, range un peu par-ci, un peu par-là, s?affale dans un fauteuil. Ses yeux scrutent les recoins de cette pièce où il a élu domicile depuis quelques jours. Le re-gard empli d?espoir certes, mais qui renferme aussi une douleur lancinante. Celle d?un enfant mal aimé ou pas aimé du tout? Un peu comme le Rémi d?Hector Malot, mais en pire.

Vingt-six ans se sont écoulés, Gembit ne les oubliera jamais. Au fond de son c?ur, il a rangé une myriade d?épreuves, symboles de ses multiples déboires. La première débute alors qu?il n?est qu?un bébé. Le 29 décembre 1978, Marie-Noëlle, sa mère, employée de maison, met au monde des jumeaux ? Gembit et Wenda. Jacques, le père, subvient aux besoins d?une famille nombreuse de treize enfants. Difficile en ce temps-là de join-dre les deux bouts. Alors, à six mois, Gembit est confié à Mimi, sa grand-mère, et à une tante.

Aucune s?ur avec qui jouer, aucun frère pour faire le pitre. Il passe son enfance sur les bancs de l?école St Jean Bosco, se lie d?amitié avec quelques camarades de classe ou des enfants du quartier de Floréal. Mais ils ne remplacent pas la fratrie ! « Avec les amis, on mangeait ensemble, on faisait les devoirs, on jouait au badminton, on regardait des dessins animés. Mais dans mon c?ur, il y avait un pincement car je n?avais pas mes frères et s?urs avec moi », confie-t-il.

Après le CPE, Gembit s?inscrit à des cours de mécanique au Vocational Training Institute de Vacoas. Cela dure quelques mois. Il rêve d?enfouir les mains dans le cambouis et de réparer les voitures. Une carrière est toute tracée dans sa tête. Mais il a du mal à maîtriser les techniques et doit alors abandonner.

À 17 ans, Gembit devient helper dans un magasin à Rose-Hill. Il s?attelle à la tâche pour aider Mimi, qui est cuisinière, et touche Rs 500 par mois. La vie commence à lui sourire. Cela dure deux ans. Trop beau pour être vrai !

C?est alors que Marie-Noëlle refait surface. Elle veut récupérer son enfant. Gembit se retrouve au centre d?une guerre ouverte entre la mère et la grand-mère. Celle-ci doit se résoudre à le perdre.

À contrec?ur, il regagne la maison de ses parents à Curepipe. Au début, l?accueil est chaleureux, la mère sourit, s?occupe de lui. Idem pour les frères et s?urs. Au fil du temps, les choses se désagrègent : « J?avais des disputes fréquentes avec ma mère. C?est elle qui touchait ma paie et avec, elle m?achetait parfois des affaires mais elle ne me donnait jamais d?argent. Souvent elle me disait qu?elle ne m?aimait pas, qu?elle n?aurait jamais dû me mettre au monde ou encore que je n?avais qu?à partir. »

Gembit voit la mort de près

Ces paroles lui serrent le c?ur. Un jour, il franchit le seuil de la porte, fait quelques pas, suit une route puis une autre et ne revient pas. La nuit venue, il s?endort. Au matin, le réveil est brutal. Fatigue, faim et froid l?assaillent. Gembit décide alors d?aller dans la capitale. Il mendie pour avoir de quoi payer le ticket d?autobus.

Arrivé à la gare de Victoria, il marche, n?a rien et ne sait pas où il va. La faim le tenaille inlassablement. Son regard se braque sur un marchand de dholl puri : « C?est la première personne que j?ai vue. Je lui ai expliqué mon problème. Le marchand m?a donné une paire de dholl puri, un verre de jus de fruits et Rs 10. »

Après avoir mangé, il se remet en route, rassemble quelques cartons qu?il trouve en chemin. Ils lui serviront de lit pour la nuit qu?il passe sur du gazon. Deuxième réveil brutal. À ses côtés, des gens se mettre à geindre. Ce sont des sans domicile fixe (SDF), un monde dans lequel il s?est désormais incrusté. Certains lui conseillent d?aller vers le Jardin de la compagnie. Gembit se met donc en marche.

Désemparé, il s?assied sur un banc et se met à réfléchir. Que va-t-il faire maintenant ? Doit-il rentrer chez lui ? Une douce voix vient l?interrompre. Elle appartient à Mala, SDF elle aussi. Elle le rassure, lui dit qu?elle s?occupera de lui et lui propose un lieu où dormir. C?est d?ailleurs avec elle qu?il apprendra à « gagner sa vie » en mendiant.

La première fois, il se fait insulter par un conducteur alors qu?il sollicite son aide pour un peu d?argent ou de nourriture. Le rouge de la honte monte sur ses joues pâles. Mais il décide de continuer. Il n?a pas le choix. Puis une bonne âme, habituée à aider les clochards, lui offre à manger, à boire et Rs 50. Pendant trois ans, la rue devient son refuge.

Tantôt elle se dessine sous forme d?une succession d?abris ? trottoir, gazon ou étage d?une bâtisse désaffectée. Mais tantôt elle revêt des allures de théâtre sanglant. Les clochards s?enivrent. Coups de gueules, coups de poings. Parfois, une rage pure les saisit et les pousse à faire du mal à leurs pairs. Gembit voit la mort de près mais doit s?y faire pour survivre.

Une terrible nouvelle s?abat sur lui

C?est d?ailleurs au fond du jardin que nous l?avions rencontré en 2002, à quel-ques jours de Noël. Il disait n?avoir jamais célébré cette fête et que le plus beau cadeau qu?il voudrait recevoir serait une peluche. Son rêve avait été concrétisé grâce à un généreux lecteur qui nous avait contactés ( voir expresso du 22 décembre 2002).

Déjanté, il errait encore les quartiers. Jusqu?au jour où il décide de changer de vie. Il rencontre un ami qui l?héberge et l?aide à trouver un emploi. Pendant deux ans, il est plongeur dans un restaurant de la capitale. Puis un jour il se dispute avec ce dernier. Motif : l?argent, encore une fois. Las, Gembit plaque tout et repart dans la rue. Cela dure deux mois.

Mais voilà qu?une terrible nouvelle vient s?abattre sur lui. Alors qu?il accompagne Mala à l?association PILS, il est approché par un travailleur social qui lui conseille de faire un test de dépistage du virus. Comme il est homosexuel, Gembit accepte et fait une prise de sang au centre Bouloux. C?est à ce moment-là qu?il se rapproche de Dieu, prie pour ne pas avoir contracté la maladie. Quelques jours plus tard, il est convoqué par le médecin. Le couperet tombe : Gembit est séropositif. « C?était un tel choc. Je n?en revenais pas. Mon nombre de CD4 était de 500. »

Commence alors sa descente aux enfers. L?alcool lui tend son piège. Il essaie d?y noyer sa maladie mais en vain. Il boit tellement qu?il contracte d?autres complications et doit se faire soigner à l?hôpital psychiatrique. Entre-temps, son ami se réconcilie avec lui et l?héberge à nouveau. Gembit reprend du travail dans un autre restaurant pendant six mois.

Malade, il veut revoir sa famille. Il décide d?aller voir une de ses s?urs à Curepipe. Il y passe la journée, lui laisse ses coordonnées et rentre chez son ami. Le soir, il est contacté par Wenda, sa jumelle. Les larmes lui viennent aux yeux. Elle lui apprend qu?il a une nièce et désire le voir. Quelques heures plus tard, cap sur le Caudan. Wenda, son époux et sa fille viennent à sa rencontre.

Le couple lui demande d?ouvrir son c?ur. Il leur déballe la vérité : elle a pour nom sida. « Je leur ai dit que je suis malade, d?une maladie dont on ne guérit pas. J?ai dit que j?avais le sida et que je voulais rentrer à la maison. » Quelques jours plus tard, il revoit sa mère. Il lui apprend sa maladie. Le choc s?empare de son c?ur mais elle le rassure, lui dit que la famille sera là pour le soutenir.

Il goûte maintenant au bonheur

Elle commence à chercher une maison pour qu?il soit près d?elle. Gembit emménage avec un autre ami. Les choses se déroulent à merveille pendant six mois jusqu?au jour où une dispute entre les deux hommes ne vient poser une ombre au tableau. Gembit est rabroué par sa mère après cet incident.

Se sentant à nouveau rejeté, il repart dans la rue à Rose-Hill, passe ses nuits, le ventre creux et niché au fond du lit de la rivière d?Ébène. Son ami l?accompagne. Il croise un autre SDF qu?il connaissait à l?époque du Jardin de la compagnie.

Celui-ci l?aide à trouver des petits boulots. D?abord il nettoie les jardins et effectue de menus travaux. Le hasard le pousse aux portes d?un habitant de la ville, qui l?embauche comme secrétaire particulier. Gembit lui dévoile tout de lui. Ce dernier ne le rejette pas.

Avec son épouse et ses enfants, il le recueille et l?héberge dans sa maison. Le jeune homme a encore du mal à y croire. « Je suis heureux. Je sens que je compte aux yeux des autres et que je fais partie d?une famille authentique », dit-il. Les mauvais souvenirs, qui lui ont inoculé l?envie de ne plus exister, sont loin derrière. Il goûte maintenant au bonheur ! Il sait enfin ce qu?est l?amour. Le vrai !

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