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«1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar»: Marquer le paysage… (Partie 2)
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«1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar»: Marquer le paysage… (Partie 2)
À Vieux-Grand-Port, en 1998, la première journée commémorative du 23 août a été une réussite populaire et un objet de fierté pour les habitants. L’installation «1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar» a eu lieu le temps d’une journée, au mieux jusqu’à ce que les rondins brassés par les flots et les marées tombent et soient enlevés… Pour qu’il en reste une trace, Firoz Ghanty avait conçu un modeste monument en fonte, visible aujourd’hui, au milieu de la pelouse qui longe la plage publique.
1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar représentait pour Firoz Ghanty un idéal d’osmose entre un artiste et un public. Ce plasticien vivait dans la rhétorique marxiste en intellectuel organique des masses, en homme qui fait corps avec la société, son pays et ses citoyens. Sensible aux théories du lumpenprolétariat (NdlR, terme qui a été créé par Karl Marx et Friedrich Engels qui désigne la couche la plus basse et marginalisée de la société), il était cet indocile en réflexion dont aurait pu parler Foucault. L’art était pour lui un combat, un acte de sincérité et, par la force des choses, rarement un moyen de subsistance. Il s’est battu auprès des chômeurs, des ouvriers et des étudiants, dans les quartiers à la gauche de la gauche dans les années 1970 et 1980.
Ayant connu la prison politique dans les années 1980, il a quitté le pays précipitamment sous la menace d’une seconde incarcération. Après 12 ans d’exil, il a fait de son retour dans une île Maurice plus stable une sorte de revanche jubilatoire, lorsqu’il se lançait dans une polémique ou tournait ostensiblement le dos à un orateur dans des fonctions officielles, pour manifester son désaccord. Avec toujours son humour en bandoulière, Firoz a douté jusqu’à la fin de sa vie et n’a jamais manqué de remettre en question les postulats, violences et injonctions, quand il en éprouvait la nécessité.
Espaces de recueillement
Vieux-Grand-Port a beau être le premier village de Maurice, premier lieu d’esclavage et de marronnage, son territoire n’a porté aucune trace commémorative, pas de monument ni même de simple mention sur une plaque de la présence des premiers esclavés mauriciens, jusqu’au 23 août 1998, quand Firoz Ghanty a fait ériger un grand disque en fonte près de la plage publique, symbolisant les premiers esclavés amenés par la mer. Ce modeste monument pérennisait la démarche mémorielle, initiée par 1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar, en marquant le paysage au-delà de la journée du souvenir.
En 2001, après un changement de gouvernement, le nouveau ministre de la Culture et des arts, Motee Ramdass, a pour ainsi dire sacralisé le geste artistique en scellant une plaque au pied de ce memwar dédié aux esclaves, le dimanche 4 février… réparant ainsi le silence du gouvernement précédent face aux tragédies de l’histoire. On y lit ceci : «Œuvre de Firoz Ghanty offerte au village de Vieux-Grand-Port, 23 août 1998, 1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar, Journée internationale du souvenir de la traite négrière et son abolition, inaugurée par L’Hon. Motee Ramdass, ministre de la Culture et des arts, 4 février 2001.»

■L’opération la plus délicate de la journée… le placement et la soudure du monument.
Invité officiellement cette fois, le chanteur Danyel Waro est revenu pour le concert, auquel s’est joint Lélou Menwar avec son groupe Sagay, le conteur Fanfan ainsi que deux groupes de la région (Friendly et Blood Brothers). Depuis, ce visage stylisé en forme de disque solaire, qui fait face à la mer, est connu des habitants comme le memwar aux esclaves, sans trop en connaître la genèse. Et il aura encore fallu attendre février 2025 – près d’un quart de siècle – pour qu’une stèle sur l’insurrection de 1695, reconnue comme le premier acte notable de résistance à l’oppression coloniale, soit posée près des ruines du fort Frederik Hendrik. Cet hommage aux premier·ères combattant.e.s marron.e.s a été rendu possible grâce à l’obstination du parti Rezistans ek Alternativ, arrivé au pouvoir pour la première fois fin 2024, dans le cadre de son alliance avec le Mouvement militant mauricien, le Parti travailliste et les Nouveaux Démocrates.
Un visage pour symbole
Le masque aux yeux et à la bouche ouverts que l’on retrouve sur les affiches et dépliants rouges ou marrons, qui ont promu et accompagné en 1998, 1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar, était le symbole-clé de l’événement, voué à rester dans cette imagerie mémorielle, puisqu’il avait aussi servi de matrice au bronze, coulé par le fondeur Devanand Bungshee. Il a été érigé en août 1998, à l’aide d’une grue mobile et de la patience expérimentée de quelques villageois, au milieu de la pelouse qui longe la plage publique, à quelques dizaines de mètres de l’installation éphémère…

■ Quelques années plus tard parmi les filaos.
Ce visage stylisé en forme de disque solaire plat se regarde côté mer, parce que les esclavés venaient de l’océan, et côté terre, parce qu’ils y sont restés. Les yeux et la bouche grand ouverts invitent à observer le passé dans toutes ses réalités sans effacer la contribution des majorités silencieuses. Ils invitent aussi à reprendre possession de son histoire, de l’histoire de son propre pays, en la racontant d’un autre point de vue, en se libérant symboliquement et intellectuellement des récits défigurés, imposés par une lecture partiale des archives coloniales. La forme ronde du memwar induit l’idée de plénitude recouvrée. L’ancêtre esclave n’est plus représenté par son corps et la force de ses bras qui comptaient tant sur les marchés, mais par son visage et sa tête, siège de la pensée et des sentiments.
Ce disque a été érigé sur la charpente métallique d’un ancien kiosque, ce qui lui donne une allure fantasque, amplifiée par la couleur crue du bleu qui en recouvre la base (les goûts et les couleurs ne se discutent pas soi-disant). En 1998, Firoz a accepté ce support par défaut, car les financements privés trouvés n’ont pas permis de construire la colonne qu’il avait prévue… Il voulait en effet dresser son disque en fonte au sommet d’une colonne tubulaire métallique, posée sur une base rectangulaire en béton, sur laquelle des plaques auraient été apposées à la fois pour présenter le monument et rendre hommage aux esclavés de Vieux-GrandPort et de Maurice. Ce ne serait pas un luxe de créer en 2026 un support adapté à ce petit monument, tel que l’artiste l’avait conçu à l’origine…

■ Le ségatier Fanfan en conversation avec Brigitte Masson, à quelques heures du concert.
Les noms des grandes figures de la résistance à l’esclavage tels qu’Espérance et Anna de Bengale, Anthony de Malabar et Aaron d’Amboine, etc., sous les Hollandais, auraient pu y être gravés, parmi d’autres résistants, comme ailleurs à Maurice, les anciens combattants des guerres mondiales ou les grands scientifiques et intellectuels mentionnés sur la colonne Liénard, au Jardin de Pamplemousses.

■ Le «memwar» a été dévoilé après «Banm kalou banm»… chanté par Danyel Waro.
Ces héros silencieux qu’étaient les esclaves de Maurice, ces résistants passifs ou actifs de la première heure ont contribué à la construction du pays, ainsi, sans le savoir, et à des avancées majeures pour l’humanisme. Un schéma que Firoz avait crayonné à l’époque indique qu’il hésitait à nommer le tout Colonne du marronnage ou Colonne de l’esclave…

■ Rituel inaugural au couchant
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