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Emmanuel Juste raconte le Jardin de la Compagnie

12 septembre 2007, 00:00

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Mi-1982, Emmanuel Juste en a marre de hanter quotidiennement ce Jardin de la Compagnie, miraculeusement préservé dans le c?ur de Port Louis, après avoir été son berceau, sans mieux connaître ses secrets historiques et la raison d?être de chacun des éléments qui le composent. Il prie, par conséquent, l?historien Antoine Chelin de lui raconter en détail l?épopée de ces lieux enchanteurs.

Essayons pour commencer d?imaginer Port Louis et son Jardin de la Compagnie avant l?arrivée de leurs premiers habitants. Les ruisseaux du Pouce et de la Butte à Thonier devaient charrier un débit d?eau plus conséquent que leur mince et ridicule filet actuel. Les flancs des montagnes portlouisiennes devaient être alors couverts de forêts, favorisant davantage l?écoulement des eaux fluviales. Lors des grandes averses estivales, le Jardin de la Compagnie devait ressembler davantage à l?estuaire de la GRNO qu?à autre chose. Il nous suffit de penser aux dernières inondations quand le Jardin de la Compagnie, envahi par les eaux, interdit le passage des voitures et des piétons dans le périmètre composé par les rues Desroches, Poudrière, La Chaussée, Célicourt-Antelme et Victor-de-la-Faye.

Quand les ruisseaux du Pouce et de la Butte à Thonier ne sont pas en crue, ils laissent apparaître une zone marécageuse qu?il n?est pas aisé de traverser avant que le chevalier de Tromelin n?aménage, entre 1778 et 1780, notre Chaussée surélevée actuelle, permettant de rallier à pied sec le promontoire de la Place d?Armes, (où Labourdonnais installe son Hôtel du gouvernement et sa Loge administrative) et le quartier surélevé du Rempart (rues Edith-Cavell, Saint-Georges et Casernes centrales où les nantis de l?époque établissent leurs résidences).

Les premiers habitants de Port Louis s?établissent sur les berges de la zone marécageuse du Jardin de la Compagnie, sujette aux crues précitées. Faut croire que le déboisement des montagnes s?accélère suffisamment, diminuant parallèlement le nombre et l?intensité des crues, car au milieu du XVIIIe siècle on y aménage déjà un vaste potager. Les premières résidences, certaines somptueuses, font leur apparition. Un cimetière, celui de l?Enfoncement, y est aménagé, là où se trouve aujourd?hui le périmètre composé des rues de l?Ancienne Comédie (aujourd?hui Félicien-Mallefille), La Poudrière et du Vieux-Conseil.

Les autorités françaises de l?époque décident surtout d?y aménager un jardin d?agrément au milieu de la ville naissante. On peut s?y approvisionner en eau courante, venant de la GRNO, grâce au canal Labourdonnais et que viendra compléter par la suite le canal Dayot. Cette eau arrive au Jardin de la Compagnie par la rue de la Pompe (aujourd?hui Brown-Séquard). De là, elle est dirigée vers la fontaine du Chien de Plomb, à la place du Quai, pour approvisionner les navires en rade. La rue de l?Ancienne Comédie fait référence à une salle de spectacle, aménagée devant le cinéma Majestic. Le cyclone dévastateur du 28 février 1818 la met hors d?état de servir. Elle avait, dit-on, chassé sur ses fondations.

Emmanuel Juste avoue un faible pour les fontaines du jardin. Celle de Liénard avec ses deux lions en bronze est inaugurée le 25 août 1858. L?autre fontaine, celle des Amours, est plus ancienne encore car inaugurée le 15 octobre 1838. Les multipliants se souviennent de la première audition musicale, le 27 février 1831, et celle du premier phonographe introduit à Maurice, le 29 novembre 1894. Ils se souviennent aussi des dévoilements des statues et des bustes qui font du Jardin de la Compagnie un panthéon mauricien : Adrien d?Epinay le 29 septembre 1866, Rémy Ollier le 21 novembre 1908, Brown Séquard le 12 août 1928, Léoville L?Homme le 27 décembre 1931, Manilal Doctor le 13 octobre 1957, Raoul Rivet le 18 septembre 1980. Il y a aussi un monument dédié à Mère-Barthélemy et un autre, louable initiative des frères Michel, commémorant la libération des esclaves du 1er février 1835. Il y avait aussi une très belle sculpture métallique évoquant la mâture, les haubans et la voilure des goélettes d?antan. La belle idée de Marcelle Lagesse fut torpillée pour la bonne raison qu?on planta ce monument d?une rare élégance à ras de sol au lieu de le placer sur un socle assez élevé pour qu?on puisse le voir en contre-plongée et pour qu?il soit à l?abri des vandales qui s?acharneront à qui mieux, mieux, sur ses éléments. Une énième rénovation du jardin lui est fatale. Il disparaît mystérieusement. Aurait-il été toujours là qu?il n?aurait pas échappé à nos voleurs attitrés de vieille ferraille. En prêtant une oreille attentive aux rumeurs bruissant de la voûte des lafouches on peut entendre encore l?éloquence politique et populiste de Guy Rozemont, l?ami de Rita Marc, de Renganaden Seeneevassen et de Razack Mohamed.

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