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Démocratisation de l?économie : état des lieux
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Démocratisation de l?économie : état des lieux
DANS LES années ?70, tandis que la jeunesse du monde entier était encore enfiévrée par l?idéologie de gauche, le Mouvement militant mauricien (MMM) lançait une campagne contre les ?14 familles? qui, disait-il, contrôlaient notre économie.
Trente ans plus tard, le leader du MMM, Paul Bérenger, est Premier ministre. L?opposition travailliste reprend le thème de ?la lutte contre le grand capital ? et dénonce, depuis le deal Illovo, ? le cadeau fait à cinq familles.? Le débat sur la démocratisation de l?économie est relancé mais il est politisé et dévié sans nul doute sur une voie communale.
Dans sa définition la plus simple ?démocratiser? veut dire ?mettre à la portée de tout le monde et rendre accessible?. Comment faire ? Il n?est pas question de nationaliser les entreprises ou d?exproprier la classe possédante à la zimbabwéenne.
L?ouverture de l?actionnariat des firmes existantes, la création d?espaces pour favoriser l?émergence d?une nouvelle génération d?entrepreneurs et les effets de la mondialisation sont autant de facteurs qui amèneront un meilleur équilibre dans le tissu de Corporate Mauritius.
Le débat sur la démocratisation de l?économie trouve son fondement dans la perception qu?un pan important de celui-ci est concentré entre quelques mains. C?est vrai mais le tableau est plus nuancé.
Cette situation est un héritage de notre histoire coloniale. A travers leur mainmise sur l?industrie sucrière, les descendants des colons ont, au fil des décennies, étendu leur emprise et influence dans l?hôtellerie, le textile, le commerce et les services financiers, entre autres.
Si dans les années ?70, le MMM dénombrait 14 familles, aujourd?hui celles qui comptent le plus sur l?échiquier économique se limitent aux : Lagesse, Espitalier-Noël, Dalais et Harel.
A elles quatre, ces familles possèdent ou contrôlent au moins un hectare sur deux sous culture de canne à sucre. Elles contrôlent aussi les plus gros conglomérats du pays ? Rogers, Ireland Blyth Ltd , Harel Mallac, Groupe Ciel ? et leurs cohortes de filiales ou de firmes associées (voir hors-texte).
Cette situation n?est pas propre à Maurice. Les grandes entreprises familiales existent dans tous les pays du monde. Les Etats-Unis ont bien eu leurs Rockefeller, Ford, Trump et Disney et la France ses Arnault, Pinault, Lagardère et Bouygues. Et dans son édition du 23 février, Time magazine consacre sa couverture aux Families that own Asia.
Une analyse du tableau des 100 plus grandes entreprises du pays que publie Business Magazine renforce l?idée d?une concentration économique. Parallèlement, il y a des signes évidents que la situation évolue et que le poids du secteur privé traditionnel dans l?économie diminue (voir hors-texte).
?Il n?y a pas que les Franco-mauriciens. Le poids véritable du secteur privé traditionnel dans l?économie n?est pas si important qu?il n?y paraît?, commente Gilbert Espitalier-Noël, membre du conseil d?administration du Espitalier-Noël Group (ENL), de Rogers et du groupe Food and Allied Ltd. Tim Taylor, Chief Executive de Rogers est du même avis. ?Il faut distinguer le contrôle du ownership. On peut contrôler sans tout posséder?, fait-il ressortir. C?est juste.
Pourtant, la perception demeure que les tentacules du secteur privé traditionnel sont partout.
Les grands conglomérats et la multitude de firmes qu?ils contrôlent sont engagés dans une gamme impressionnante d?activités diversifiées. Il serait plus simple d?identifier les secteurs où ils sont absents. C?est cette toile d?entreprises et les positions dominantes forgées dans des secteurs clés qui renforcent l?idée d?une concentration des pouvoirs économiques.
?C?est la rareté des compétences et du capital et le sous-développement du système financier dans de petites économies comme Maurice qui expliquent le développement des conglomérats?, indique pour sa part le ministre de l?Industrie et des Services financiers, Sushil Khushiram.
L?existence des grandes familles et des conglomérats a permis le développement du pays. Comme le souligne Tim Taylor, qui d?autres auraient pu investir dans des projets de développement ? Gilbert Espitalier-Noël pense qu?on l?oublie trop vite : ?Les possédants critiqués aujourd?hui sont ceux qui ont investi dans la diversification économique. Nous ne nous sommes pas assis sur nos revenus sucriers. On ne possède pas d?énormes yachts. Nous avons réinvesti dans le tourisme, la zone franche et les services financiers.?
Le hic avec ce modèle est que les conglomérats sont tellement omniprésents qu?ils laissent peu de champ à la compétition et à l?émergence de nouveaux acteurs. De plus, les liens entre conglomérats, compagnies s?urs, cercles familiaux et réseaux d?amitié rendent la vie dure aux nouveaux venus. Surtout sur le marché domestique.
Ceci dit, on assiste ces dernières années à l?arrivée de la concurrence surtout dans le domaine commercial. L?ouverture de l?hypermarché Continent aujourd?hui Jumbo a bouleversé le secteur de la distribution. De même l?enseigne Mammouth, rebaptisé Courts, a démocratisé l?accès à l?électroménager et à l?équipement domestique. ?Je comprends que les possédants veulent préserver leur fortune mais il faut créer des espaces pour d?autres?, soutient Sunil Benimadhou, Chief Executive de la Stock Exchange of Mauritius.
L?industrie textile a permis de créer de ces espaces et a favorisé l?émergence d?une nouvelle génération d?industriels, estime François Woo, directeur de la Compagnie mauricienne de textile (CMT) : ?Cela a donné un coup de fouet à l?économie. Quand vous êtes engagés sur le marché européen ou américain, les cercles et les réseaux domestiques importent peu. La clientèle est internationale. Si la CMT desservait le marché local, elle n?aurait pu progresser comme elle l?a fait.?
Le secteur privé commence à prendre conscience qu?une remise en cause est nécessaire en raison de la mondialisation et de la concurrence internationale.
Dans l?ancien modèle de développement, l?économie bénéficiait de préférences commerciales qui nous protégeaient de nos concurrents alors que les entreprises domestiques s?abritaient derrière des tarifs douaniers élevés.
?Cet environnement protégé a permis la création d?une base économique et industrielle mais elle a aussi toléré des inefficiences au sein de nos entreprises?, fait ressortir Rajiv Seervansingh, assistant secrétaire général de la Chambre de commerce et de l?industrie.
Ces inefficiences doivent être éliminées si les entreprises - et l?économie - locales veulent survivre. Le modèle même des conglomérats est remis en question. ?Ils doivent abandonner toute leur panoplie d?activités pour se concentrer sur ce qu?ils savent faire le mieux et sur les activités où ils ont un avantage comparatif ?, préconise Sushil Khushiram.
Le message a été entendu. ?Je ne pense pas qu?à l?avenir Maurice aura de grands groupes diversifiés. Il faut se rendre à l?évidence : on ne peut tout faire parfaitement. Il faut se spécialiser dans les corps de métier que nous maîtrisons?, répond Gilbert Espitalier-Noël.
Ces corps de métier seront probablement structurés en entités légales séparées avec leurs propres conseils d?administration et actionnariat. La restructuration de New Mauritius Hotels a marqué le début de ce processus. Dans une certaine mesure, les conglomérats vont se démembrer. On en a aussi vu certains se séparer d?entreprises non rentables. Ainsi Harel Mallac a abandonné But au profit de Courts.
Cette volonté de restructuration est attribuable à la compétition mais aussi à la pression croissante des actionnaires qui veulent se retrouver avec la valeur réelle de leurs actions.
De plus, pour affronter la concurrence et devenir des Global Players, les fusions et alliances stratégiques seront inévitables. Ainsi a émergé l?alliance entre Rogers et Bourbon dans la grande distribution.
Lafarge, Holcim, Jumbo et Super U sont des précurseurs de ce mouvement. ?Il ne faut pas s?inquiéter outre mesure. Les forces économiques de la concurrence et des flux de capitaux obligeront, inéluctablement, le secteur privé local à s?ouvrir et à s?allier au capital étranger pour survivre?, déclare Sushil Khushiram.
?C?est la rareté des compétences et du capital ainsi que le sous-développement du système financier dans de petites économies comme Maurice qui expliquent le développement des conglomérats. Qui d?autres auraient pu investir dans des projets de développement ??
CLASSEMENT
Le ?Top 100? n?est pas monochrome
- Si le classement des 100 plus importantes entreprises du pays confirme l?impression que le secteur traditionnel domine, on y décèle aussi des changements profonds avec l?arrivée de nouveaux acteurs.
Au classement en termes de chiffre d?affaires, on trouve dans les cinq premières places trois conglomérats du secteur privé traditionnel : Rogers est en tête alors qu?IBL et Groupe Ciel occupent les troisième et quatrième places, respectivement. Toutefois, deux compagnies où l?Etat est actionnaire majoritaire, figurent dans ce peloton : Air Mauritius à la deuxième place et Mauritius Telecom à la cinquième.
En termes de bénéfices, Mauritius Telecom domine largement le classement avec un bénéfice de Rs 1,5 milliard, pratiquement le triple de celui réalisé par New Mauritius Hotels. La State Investment Corporation arrive en troisième position et Air Mauritius en cinquième.
Le ?Top 100 Companies 2003? démontre ainsi la montée en puissance des compagnies étatiques. Outre Mauritius Telecom, Air Mauritius et la SIC, on note la bonne prestation de la State Insurance Company of Mauritius, Airports of Mauritius Ltd, Mauritius Housing Company, State Informatics Ltd, National Housing Development Company et Cargo Handling Corporation.
Le classement laisse entrevoir un secteur privé qui n?est pas plus monochrome. A côté des entreprises et multinationales étrangères ? Novel, Shell ou Arvind Overseas ? figurent la Compagnie mauricienne de textile de François Woo, la British American Insurance de Dawood Rawat, Happy World Foods des Seeyave, la United Bus Service et les groupes Kalachand et Dookun.
LES FAMILLES ET LES CONGLOMÉRATS
ROGERS
Le groupe Rogers, le plus important conglomérat du pays, est détenu à 52 % par les familles Espitalier-Noël et Taylor. Elle possède chacune un quart du groupe dont le chiffre d?affaires pèse Rs 10,8 milliards. Rogers est présent dans l?aviation et le tourisme, l?hôtellerie, le transport maritime, l?industrie chimique, le commerce, la distribution de détail (SPAR), l?assurance (Albatross), le crédit aux consommateurs (CIM), les services financiers et les télécommunications.
ESPITALIER-NOËL GROUP
La famille Espitalier-Noël gère son patrimoine à travers le Espitalier-Noël Group (ENL). Ce conglomérat génère Rs 1,5 milliard de chiffre d?affaires. Il est présent dans l?industrie sucrière à travers ses filiales Savannah et Mon Désert Alma et possède des intérêts dans BBHM Holding, le consortium qui a repris les actifs d?Illovo et notamment Mon Trésor Mon Désert. ENL a des intérêts dans New Mauritius Hotels et possède 40 % du groupe Food and Allied Industries Ltd ? le producteur de poulets ? qui pèse Rs 4 milliards de chiffre d?affaires.
CIEL ET DALAIS
Le groupe Ciel, autre conglomérat de taille, est contrôlé par le tandem Lagesse-Dalais. Il est fortement présent dans le textile avec son pôle Ciel Textile et ses filiales Floréal Knitwear, Tropic Knits, Aquarelle et Consolidated Fabrics Ltd. Ciel Textile génère Rs 4 milliards de chiffre d?affaires. Le pôle agricole de Ciel possède la propriété et l?usine sucrière de Deep River Beau Champ et sa centrale électrique bagasse-charbon. Le groupe Ciel a aussi un bras d?investissement qui détient des intérêts dans plusieurs domaines d?activités : hôtellerie avec Sun Resorts et Constance Hotels Service et commerce avec le groupe Ireland Blyth Ltd (IBL).
IRELAND BLYTH
IBL est le deuxième plus important conglomérat du pays après Rogers. Il réalise un chiffre d?affaires de Rs 5,6 milliards. Parmi ses principaux actionnaires figurent les Dalais et les Lagesse. Il détient 20 % de Sun Resorts, deuxième groupe hôtelier du pays. IBL est présent dans le commerce à travers le nouveau complexe commercial Shoprite et la chaîne de supermarchés Winners. Il est aussi présent dans le transport maritime, l?électroménager, les matériaux de construction, l?assurance et le port-franc.
LE GROUPE LAGESSE
La famille Lagesse est engagée dans des activités agricoles et industrielles diversifiées. Elle possède la plus importante propriété sucrière du pays, Fuel, qui produit 85 000 tonnes de sucre, et sa centrale électrique bagasse-charbon. La propriété sucrière de Mon Loisir, elle, appartient à sept actionnaires dont six de la famille Lagesse.
Il y a peu, le groupe Mon Loisir a pris une participation importante dans le groupe hôtelier Naïade et en est devenu le plus important actionnaire. Les Lagesse sont présents dans le textile à travers le groupe Palmar et sont aussi les principaux actionnaires de la Phoenix Beverages Ltd. Cette compagnie est issue de la récente fusion entre la Mauritius Breweries et Phoenix Camp Minerals, l?embouteilleur de Coca-Cola.
LE GROUPE HAREL
Le groupe Harel brasse un chiffre d?affaires de près de Rs 3 milliards et comprend Harel Frères, Harel Mallac, The Mount et le magasin Monoprix, anciennement Prisunic. Harel Frères possède l?une des plus importantes propriétés sucrières du pays, Belle-Vue qui a une capacité de production de 100 000 tonnes de sucre par an. Le groupe Harel a aussi des intérêts dans la Compagnie Thermique de Belle-Vue, la plus puissante centrale thermique du secteur privé avec 70 Mégawatts.
Le groupe est l?un des principaux actionnaires de la propriété de The Mount dont l?usine a fermé ses portes mais qui cultive encore quelque 1 800 hectares de cannes dans le Nord.
Le groupe Harel Mallac, lui, réalise un chiffre d?affaires de Rs 1 milliard, gère 30 filiales et a des intérêts dans 29 autres compagnies.
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