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Dominique Wolton : « La communication est trop souvent caricaturée »

11 février 2006, 20:00

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Commençons par une actualité brûlante : les caricatures danoises. Sont-elles publiables ?

Il y a deux problèmes de nature différente qui se posent ici. Le premier concerne la liberté de la presse et la liberté de conscience, c?est une bataille éternelle, toujours difficile. Mais l?autre problème, c?est qu?avec la mondialisation, les Occidentaux, qui pensent se battre pour la liberté mondiale d?expression, sont en train de découvrir ? et c?est inévitable ? qu?il y a d?autres cultures, d?autres sociétés qui ne pensent pas comme eux. Il va donc falloir apprendre à conjuguer liberté de la presse et respect d?autrui. Mais cela doit aller dans les deux sens : je pense que l?Occident a un effort à faire pour respecter le monde arabo-musulman, et celui-ci aussi doit faire l?effort de devenir plus tolérant. Si on veut respecter l?autre, il faut que l?autre nous respecte.

« Nous » ?

Oui, je veux dire moi, puisque je suis occidental quand même. Le citoyen mondial, ça n?existe pas. C?est pour cela que lorsque les médias occidentaux profitent de leur puissance pour crier à la trahison, je leur dis : attention au boomerang ! Prenez CNN dès 1980, elle favorisait une vision occidentale de l?information qui supposément rendrait le reste du monde favorable à la vision américaine. Cela a eu l?effet inverse. L?anti-américanisme a été accentué. Parce qu?en fait, les autres peuples des autres cultures, en recevant ces images, ne s?y sont pas identifiés. On ne peut pas être mondial à la place des autres. Il faut que les autres partagent nos valeurs. Et s?il n?y a pas partage, il faut négocier. La communication, c?est la négociation, c?est la reconnaissance de l?autre.

Revenons aux dessins qui défraient la chronique. Douze journaux européens les ont publiés intégralement alors que la presse canadienne a opté pour la retenue. Qu?auriez-vous fait ?

Je ne suis pas sûr que, dans ce cas, la liberté d?expression devrait primer. Parce qu?il y a une autre donnée qu?il faut introduire pour le monde arabo-musulman. C?est un monde qui a le sentiment d?être humilié, ce qui n?est pas faux. Humilié, à mon avis, depuis la fin de la Première Guerre mondiale. C?est une grande civilisation, qui se rattrape aujourd?hui avec le pétrole, mais cela ne suffit pas. Il y a, dans cette révolte contre l?Occident, une demande de légitimité, de reconnaissance et de dignité. Et moi, je suis sensible à ce cri du monde arabe. Le fait que la rue arabe bouge, c?est qu?il doit y avoir une sacrée humiliation collective.

« C?est faux de croire que les technologies et l?économie vont tout résoudre »

Où s?arrête la liberté de la presse ?

La presse peut parler de tout, et critiquer bien sûr. Le prix à payer pour la liberté de la presse, c?est l?honnêteté des journalistes. Je ne dis pas objectivité car cela n?existe pas. Ce qui est important, c?est l?honnêteté, c?est-à-dire qu?un journaliste explique ce qu?il a vu, pourquoi il l?a vu, et s?il y a plusieurs interprétations possibles à un événement, il peut les dire. Son métier, sa grandeur, c?est justement d?être le plus honnête possible face à la complexité du monde. Souvent il n?y a que lui qui voit les événements dans leur complexité. Et puis surtout la force du journaliste, c?est la confiance que le public a en lui. C?est sa seule légitimité. Il n?a pas intérêt à mentir, à se couper de la réalité. Le devoir moral d?un journaliste, c?est de s?occuper de toute la société, pas uniquement de la classe dirigeante.

Et quelle est la meilleure formule pour réguler la presse?

Outre les lois qui existent déjà et qui suffisent, il n?y a pas de meilleure formule, si ce n?est la concurrence, une bonne formation des journalistes et un sens du devoir. Il faut également avoir deux ou trois journaux différents pour ne pas avoir un seul point de vue.

Vous faites depuis plus de vingt ans des recherches sur la communication. Cette science est souvent évoquée à tort et à travers?

C?est vrai que la communication est souvent caricaturée. Elle est réduite aux paillettes, au commerce. En fait, vivre en société, c?est communiquer. La communication est au c?ur de notre vie, au c?ur des rapports familiaux, sociaux, politiques. Mais de plus en plus, on découvre que la communication ne réussit pratiquement jamais, il y a toujours de l?incommunication, entre les enfants et les parents, entre les hommes en général. Et on cherche alors à améliorer la communication. Et c?est à ce moment que les techniques de la communication interviennent. Elles ont fait de tels progrès en peu de temps : l?invention du téléphone à la fin du 18e siècle, l?invention de la radio au début du 20e siècle, l?invention de la télévision dans les années 30, l?invention de l?ordinateur dans les années 40, les réseaux dans les années 80. Avec de tels progrès techniques, les hommes, de bonne foi, ont reporté sur les techniques le rêve de réussir la communication. Mais la communication, c?est d?aller au-delà des techniques, de voir derrière les techniques?

?on y voit les hommes, la société.

Tout à fait. Il y a deux philosophies de la communication. La première concerne ceux qui insistent d?abord sur les techniques, donc sur les marchés. Ils sont largement majoritaires dans le monde. Les marchés de la communication sont florissants et les techniques en expansion.

Le deuxième courant, qui est minoritaire et auquel j?adhère, dit : attention les techniques sont formidables, mais le plus important, c?est la communication entre les hommes, la difficulté de se comprendre. C?est ce qui m?intéresse : la question politique de la communication, la relation, toujours difficile, avec l?autre. Communiquer suppose reconnaître la liberté et l?égalité de l?autre. Voilà pourquoi cela relève d?une question démocratique.

« Il faut apprendre à conjuguer liberté de la presse et respect d?autrui »

C?est pour cela que vous criez Il faut sauver la communication, titre de votre dernier ouvrage?

Cela me met quelque peu en colère quand on confond la communication avec la « com ». La communication n?est authentique qu?entre des individus libres et égaux. C?est pour cela qu?elle est indissociable de la démocratie. Sauver la communication, c?est finalement défendre l?idéal démocratique. C?est rappeler, de manière obstinée, la dimension humaniste. C?est aussi critiquer les idéologies qui la portent, de même que tous ceux qui en faisant de la « com », la dévalorisent constamment, avec la publicité et ses paillettes, le marketing, bref la séduction. Mais même dans les paillettes et compagnie, il y a la recherche de la communication. Il ne faut jamais oublier que le public n?est pas idiot. Celui qui reçoit l?information est intelligent, tous les récepteurs sont intelligents, même les analphabètes. La pub, on la regarde tous, mais on n?est pas dupe au point de tout acheter.

La confusion avec la « com » vient sûrement du fait que la communication est une science nouvelle puisant dans d?autres sciences sociales.

C?est effectivement un champ de connaissances transversales absolument neuf qui a une cinquantaine d?années au maximum. Les sciences de la communication sont nécessairement interdisciplinaires. Elles font appel à la psychologie, à la sociologie, à la science politique, à l?anthropologie, à la linguistique, à l?économie, etc. C?est normal puisque communiquer traverse toutes les activités de l?homme. La communication a toujours été importante dans l?humanité, mais elle a pris la place qu?elle a aujourd?hui, puisque nous sommes en démocratie, parce que les hommes sont libres. Plus les hommes seront libres, plus ils vont communiquer, plus ils vont découvrir les difficultés de l?incommunication, plus ils seront obligés d?apprendre à négocier et à construire la cohabitation. La communication est une science nouvelle dont nos sociétés ont besoin pour échapper aux technicismes. C?est faux de croire que les technologies et l?économie vont tout résoudre?

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