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Dev : « Comment j?ai été estropié par mon frère »
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Dev : « Comment j?ai été estropié par mon frère »
Chaque fois qu?il ferme les yeux, la peur s?empare de Dev Ramasamy, 32 ans. Les scènes horribles de son agression défilent en boucle dans sa tête. Son sang se glace lorsqu?il revoit son jeune frère, Kisnah, 29 ans, fondre sur lui, une longue machette attachée au poignet. La douleur insupportable qu?il ressent là où il a été frappé, l?absence d?un pied, et ses mains inertes sont là pour lui rappeler l?aube terrifiante du 6 août 2004.
Ce vendredi-là, Dev s?apprêtait à se rendre aux champs. Laboureur à la sucrerie de Mon-Trésor-Mon-Désert, il s?était réveillé à trois heures et se dirigeait vers les latrines communes dans la cour familiale, sur la route Le Bou-chon, à Trois-Boutiques, quand il a cru que sa dernière heure était arrivée.
Tapi dans l?ombre, Kisnah l?attendait. Ce dernier se rue sur lui, lui tranche net la cheville droite, lacère l?autre jambe, lui sectionne les doigts de la main et lui entaille la tête et d?autres parties du corps.
La nuit venue, Dev croit encore entendre ses propres cris. Il ne sait plus s?il hurlait d?effroi ou de douleur. Il ne sentait plus que la lame de cette impitoyable machette qui entamait sa chair dans un sinistre bruit mat.
Incapable de remuer ses phalanges
Les mots sont loin de décrire le véritable massacre qui s?est joué. Les doigts de Dev pendaient à des lambeaux de chair. Sa cheville ensanglantée, emmaillotée dans une serviette, il est transporté à l?hôpital de Rose-Belle.
Huit mois plus tard, après de délicates interventions au cours desquelles les chirurgiens ont tenté de recoudre ses membres, il est confiné dans un fauteuil roulant. Il n?a désormais plus besoin d?une paire de chaussures, car il n?a plus de pied droit.
Dev contient ses émotions. Lui, le grand gaillard plein de vie, est maintenant un infirme. Son bras droit est en charpie, strié de points de suture. La plaie au coude droit semble ne pas vouloir cicatriser. Pour couronner le tout, il y a quelques mois, un os s?est déplacé et Dev a dû passer de nouveau sur la table d?opération.
L?ancien laboureur n?est pas au bout de ses misères. Incapable de remuer ses phalanges, il ne peut pas s?alimenter seul. Il doit dorénavant compter sur son épouse, Sarojini, pour faire sa toilette et l?aider à se déplacer. Un véritable calvaire quotidien.
« Mo pa kone kouma pu dir dimounn ki mo frer inn fer sa. » Dev est stoïque dans la douleur, et ne montre aucun signe de faiblesse. Il sait trop bien pourquoi son frère a voulu l?envoyer ad patres.
« Kisnah a toujours été un vaurien, un bon à rien. C?est le dernier enfant de la fratrie. Nous sommes quatre frères et trois s?urs, et notre mère a trop chouchouté Kisnah. Adulte, il disait que le travail n?était pas son fort. Il passait ses journées à boire, avait de mauvaises fréquentations et venait nous réclamer de l?argent à chaque fois », explique l?aîné des frères Ramasamy, Vishnu.
« Li ti zalu kifer nu travay tablisma. Kan lane vini, kan nu gaign bonis et ki nou pe amelior nu lavi, li vine rod kass ar nou. Kan nu refiz donn li, li amerde li dir : ?Zot travay zot pena kass pu donn mwa ?? », raconte Dev.
Et Kisnah leur cherchait noise pour un oui, pour un non. À deux reprises, il a agressé Dev au couteau, le blessant dans le dos et sur le côté. Sa méchanceté était sans bornes. « Sa femme m?a même accusé de l?avoir violée. Mais heureusement que j?ai été innocenté par la cour. »
« Kisnah s?est aussi bagarré avec l?une de nos s?urs et avec sa femme, alors qu?ils avaient bu. Dans la bagarre, il a été blessé par l?une d?elles. Blessé dans son orgueil, et ne pouvant admettre avoir été frappé par une femme, il a alors accusé Dev à tort », s?emporte Sarojini.
Mais comme à chaque fois, Dev s?en est sorti, alors que la rage de Kisnah ne cessait de croître. Il a profité de l?obscurité, le 6 août 2004, pour tenter de tuer son frère. Inculpé pour tentative d?assassinat, Kisnah a été déféré aux assises il y a deux semaines par le tribunal de Mahébourg.
Niroshini Ramsoondar, la magistrate, a constaté que sa version des faits ne tenait pas la route. Kisnah avait en effet déclaré avoir agi en état de légitime défense. Mais contrairement à ce qu?il a déclaré, il n?a reçu aucune blessure, ce qui rend donc sa défense caduque.
Que Kisnah soit en prison ou pas, Dev n?en a cure. Il n?est désormais plus le gagne-pain de la famille et se demande s?il ne va pas devoir demander à sa fille, en Form II au Mauritius College, d?arrêter les études?
Comme l?argent manque, le garde-manger est vide. Sarojini est obligée de solliciter l?aide de sa famille pour faire bouillir la marmite. « Avan seki nou ti anvi nou ti pe manze. Ourite noune aret manzer. Basmati noune aret aste, nou manz diri gro grain. Nou pran kredi», confie-t-elle à demi-voix.
À l?écart de Dev et de ses proches, elle confie ses angoisses : les notes de téléphone, d?eau et d?électricité non payées, et le fait que l?État a cessé de lui accorder la pension de Rs 1 900 dont elle bénéficiait il y a à peine quelques mois, la désespère.
« Nous sommes passés devant le board des médecins de la Sécurité sociale. L?attente est intenable. Je ne sais pas comment dire à ma fille qu?elle devra faire une croix sur ses études. C?est ça ou la famine? », lance amèrement Dev. Lui aussi a ses soucis, il ne sait pas comment rembourser le reste du prêt qu?il avait contracté pour construire sa maison.
Une vie gâchée à cause d?un frère indigne
« On avait planifié notre avenir. Kisnah a tout fait rater. La maison était presque terminée. Elle restera désormais au stade du crépissage, et on ne pourra pas la finir de sitôt? J?aurais aimé travailler pour nourrir ma famille, mais qui s?occupera de Dev, il est sans défense ? Il est comme un enfant avec lequel il faut être aux petits soins », se lamente Sarojini.
Dev est, quant à lui, en colère. Il se sent inutile. « Mo pe blok tou dimounn », se contente-t-il de soupirer en hochant la tête. Plus que ses blessures qui le font atrocement souffrir, il est meurtri par le fait que sa vieille mère n?a pas daigné venir le voir depuis l?acte odieux de Kisnah. « Mem kan li ti pe krie sa gramatin la, lin pann sorti pu gete si li pe perdi lavi », déplore Sarojini.
Dans la maison de Dev, la misère s?installe peu à peu. Toute une vie gâchée à cause d?un frère indigne?
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