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Des contes à vous jeter au tapis pour le compte

1 octobre 2006, 00:00

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On ne se méfiera jamais assez de Michèle Malivel, connue pour ses exposés, fort appréciés, car savamment documentés, sur l?histoire de l?art. Les Éditions du Corsaire (Jean-Pierre Lenoir) publient son Secrétaire de Marcel Proust, se voulant un recueil de souvenirs d?enfance et de regrets aussi du même âge, en sachant que nous sommes, quel que soit notre âge, des enfants qui refusent de vieillir.

Le livre, avec sa couverture, au charme désuet (un bout de varangue, un bout de jardin, un bout de ciel, également créole, dessiné au pentel, hésitant entre deux couleurs, verdoyant ou pâle émeraude) accentue ce faux aspect de livre tranquille, rédigé par une fine plume mauricienne, racontant des souvenirs de famille que tout le monde apprécie et dont on ne se lasse jamais, tant adorons-nous ce plaisir de pouvoir con-fronter nos souvenirs avec ceux d?autrui.

Et puis, c?est le choc aussi frontal que soudain. L?étourdissement dû, non pas tant à la violence du coup, qu?à son caractère inattendu. À coup sûr, la phrase, la chute, l?imagination envoient au tapis le lecteur pour le compte.

Le talent à l?état brut

Des contes, peut-être à dormir debout, mais sur un tel fond de souvenirs vécus, réels, partagés, sans retenue aucune, que le lecteur ne sait plus sur quel pied danser, hésitant entre scepticisme et acte de foi car nous, Mauriciens, savons qu?entre monde réel et irréel, entre monde visible, concret, tangible et monde du mystère ou encore mystère du monde, il y a des marges sur lesquelles il n?est pas toujours prudent de s?aventurer même si Michèle Malivel, plus prévenante et attentionnée que jamais, vous tend une main secourable.

Timeo Danaos?Méfiez-vous d?elle, vous ne savez pas encore jusqu?où elle peut vous conduire.

Jean-Pierre Lenoir est-il son complice ? Il nous embarque en tout cas sur la piste d?une simple promenade au pays des souvenirs d?enfance et des histoires de famille. Il est vrai qu?il esquisse quelques phrases-bateau ? on est corsaire ou on ne l?est point ? se voulant rassurantes, du style « Michèle Malivel ralentit le temps, ce temps perdu que Proust cherchait désespérément » d?ailleurs dans une Madeleine, pas encore déflorée par aucun Code de Vinci. C?est au-delà du Bell Buoy que les passagers du voilier Imagi-nation fertile, capitaine Michèle Malivel, prennent conscience qu?ils devront livrer bataille avec la Raison et ses alliés, le Bon sens, le Sérieux, le Rationalisme, le Scepticisme même. Et que le meilleur l?emporte.

Commençons donc par ces souvenirs d?enfance et de famille, puisque l?armateur le veut. L?auteur multiplie providentiellement les indices à notre intention. Le Secrétaire de Marcel Proust, meuble-bureau, perdu par sa famille qui la tenait pourtant d?une parente, ayant eu pour voisin du dessous le célèbre chercheur du temps perdu, nous fait déjà comprendre que la communication, entre morts et vivants, se fait aussi par l?entremise des legs et autres objets hérités mais reçus avec le c?ur. Mais n?anticipons pas?

Ce premier conte nous apprend déjà que Michèle Malivel partage la parenté de trois frères, également hommes de Lettres, puristes, et perfectionnistes aussi méticuleux, sinon scrupuleux, qu?Hervé de Sornay, ayant brillé dans le Parnasse mauricien de l?entre-deux guerres (1920-40). L?un d?entre eux usait même du pseudonyme « Agathon » par admiration pour la culture grecque.

Elle partage, avec tant d?autres, ce refus de laisser nos défunts télex et autres télégrammes, nos télécopies, nos courriels, nos SMS, ravir la place du courrier d?antan, fleurant encore l?ancien courrier du Roy, se transportant par malle-poste, ravir la place de ces enveloppes timbrées de vignettes philatéliques mystérieuses, de ces enveloppes, qu?on soupèse pour en deviner l?écriture, le contenu, ces enveloppes qu?on se résout à ouvrir, après les avoir longuement humées pour anticiper si elles seront porteuses de bonnes ou de mauvaises, ces feuillets manuscrits nous révélant le meilleur de l?âme de nos correspondants.

Michèle Malivel en prend prétexte pour nous rappeler les conseils syntaxiques, de ses trois oncles, aux bons mots et autres traits d?esprit redoutés : bannissons adverbes et adjectifs pour parvenir au talent à l?état brut.

Le deuxième indice est encore plus révélateur puisque le deuxième conte, Un Hiver à Port-Louis, nous conduit dans la doyenne des maisons en bois de l?île, servant de presbytère, à l?oncle Jacques, le chanoine, le bâtisseur à qui l?on doit le monument de Marie Reine de la Paix et encore ce centre social Marie Reine de la Paix, tenant lieu d?agora sinon d?oracle à tant de nos syndicats, groupuscules politiques, initiatives à adopter et à fortifier.

Le sol se dérobe sous les pieds du lecteur

Notre conviction se fortifie peu à peu parce que nous ne suivons déjà plus le conseil donné au seuil de cette chronique : méfiance de rigueur ! Le knock out n?est pas loin. Le lecteur se refuse, à ce stade, de prêter foi aux présages de mauvais augures. D?ailleurs, Michèle Malivel s?empresse de détourner son attention, en lui narrant les péripéties de cet ancien besoin d?aller camper au Port-Louis ou au bord de mer, pendant les mois d?hiver, cette saison qui a le don de faire pouffer de rire, nos visiteurs venus de cette vieille Europe ou de cette jeune Amérique du Nord où sévissent vagues de froid, tempêtes de neige, verglas meurtriers.

Quoi craindre d?ailleurs de Michèle Malivel décrivant tranquillement mais avec tant d?intelligence et d?exactitude le cérémonial des mille usages de la Vie en varangue, à toutes heures du jour et de la soirée ?

Une Tranche de vie commence le plus benoîtement possible. Deux s?urs, deux vieilles filles à la vie encore plus rangée qu?elles, aux journées réglées comme du papier à musique ou, mieux encore, comme une horloge suisse, doivent recevoir chez elle, dans leur univers feutré, réglé au millimètre près, une cousine d?Australie, ayant jadis défrayé la chronique curepipienne et dont le retour agite déjà le petit monde de la paroisse Sainte-Thérèse, encore que ses curés successifs passent difficilement pour des Don Camillo, du calibre du chanoine Canning, capable à lui tout seul, dans les années 1950, de se tenir au milieu de la chaussée, sur la route Royale, devant son église, pour diriger, vers ses vêpres paroissiales, le flot de cinéphiles en puissance, descendant en masses, des hauteurs de Forest-Side pour aller qui vers le Ritz, qui vers le défunt Pathé Palace (celui de la rue Leclézio).

Pauvre Tante Léonie venue du pays des kangourous et de Crocodile Dundee. Elle ne survivra pas à cette première reprise de contact avec la vie bien huilée de la sérénité curepipienne. Rien ne manque à ce drame, survenant quasiment en public, sinon en spectacle. Présence, bien sûr, de l?inspecteur Colombo de service. L?Inquisition policière et les séances de torture seront pour plus tard. Michèle Malivel se sert de l?encrier d?Agatha Christie pour nous narrer la triste escale de cette Tante Léonie, chez deux s?urs à qui l?on donnerait la communion sans confession.

À partir de là, le sol se dérobe sous les pieds du lecteur. Plus rien ne l?étonne, ni le surprend. Ni la terre qui tremble, la nuit venue, sur une île chagossienne, en raison d?une invasion infinie de crabes Legour. Nile Jardin de Monsieur Roussel, que croque si finement le lithographe Thuillier et qui inspire Charles Baudelaire. Ni le Secret des Mealing, donnant une goutte de sang anglais, et bien sûr perfide, à l?une de nos familles les plus francophiles.

Plus d?un tour dans son sac

Michèle Malivel a beau, de temps en temps, feindre vouloir reprendre tranquillement l?examen du tapis-mendiant de ses souvenirs d?enfance et de famille, le lecteur sait à présent qu?elle possède plus d?un tour dans son sac et se tient à carreau.

C?est bien simple. Elle ressemble comme deux gouttes d?eau aux plus connus des chefs-d??uvre de la peinture de tous les temps et de tous les lieux, qu?ils se nomment Guernica, les Tournesols, le B?uf écorché, la Naissance de Vénus, la Montagne Sainte-Victoire, le Combat de l?ange et de Jacob, le Cri, la Bohémienne endormie. On croit les connaître par c?ur. Ils nous révèlent sans cesse un détail que nous ne connaissions pas. Un détail tellement ravissant qu?il nous envoie au tapis pour le compte. Le Secrétaire de Marcel Proust, un recueil choc de Michèle Malivel. Âmes sensibles s?abstenir.

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