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Dans les griffes des longanistes
Le terrible assassinat du guérisseur Jaylall Seemanto, le 8 avril, au cimetière de Bois-Marchand est venu rappeler que beaucoup de Mauriciens ont recours aux « treter » et autres « longanistes » pour conjurer le mauvais sort.
Ce soir-là, deux clients mécontents avaient attiré le guérisseur dans un guet-apens sous la grande croix, extrêmement déçus des prières qu?il avait dites pour eux contre paiement.
Le premier, Randhirsingh Ramdee-hul, dit Ravi, 32 ans, n?a pas apprécié que Seemanto n?ait pu prévenir la fausse couche de sa deuxième femme. En France où il était installé, il pouvait se permettre une visite chez le gynéco. Mais dès qu?il posait ses valises dans l?île, il redevenait le villageois qui a besoin d?un « treter » pour soulager ses problèmes. Son épouse ayant subi une première perte, il avait payé Rs 15 000 à l?homme pour empêcher que cela ne se reproduise. Hélas?
Fou de rage, il décide de se venger. Pour l?aider dans sa besogne, il sollicite Ravi Seepaul, alias Corbeau, un soudeur de 28 ans. Il sait que ce dernier a déjà fait appel à Seemanto pour régler un différend dans son couple. Le soudeur avait été abandonné par sa femme. Mais au lieu d?avoir une discussion franche avec elle, il a préféré faire confiance aux prières du guérisseur. Conséquence : la femme n?est jamais rentrée au bercail.
Se sentant tous deux bernés, ils l?ont attiré dans le cimetière, en demandant à un de leurs complices d?intervenir. Ce dernier l?a appelé, prétendant que sa fille devait se marier dans une semaine mais que les rites ne pouvaient se faire car elle ne cessait pas d?avoir ses règles.
Un autre complice l?avait contacté pour des douleurs au ventre. Au cimetière, Seemanto lui a donné des fleurs et lui a demandé de partir sans se retourner. Mais au lieu d?effectuer le rituel, qui avait coûté Rs 4 000, le guérisseur a enfourché sa mobylette pour rentrer chez lui. C?est alors que Seepaul et Ramdeehul ont foncé sur lui avec des barres de fer et lui ont fracassé le crâne. Sous le regard horrifié de son aide de 16 ans (voir plus loin).
Heureusement, toutes les victimes des « longanistes » ne réagissent pas aussi violemment. Honteuses d?avoir été menées en bateau, elles préfèrent se taire plutôt que de faire face aux railleries de leur entourage.
Appât du gain
Les exemples de crédules qui ont été berné pullulent. Pour mettre toutes les chances de son côté, une candidate d?un concours de beauté avait fait appel à un « treter ». L?homme lui a donné de la poudre spéciale qu?elle devait appliquer sur le visage. « Il lui a dit que les esprits voulaient entrer en communication avec elle. En fin de compte, elle n?a même pas été finaliste. Elle a toutefois accouché de l?enfant du treter », s?emporte Ustad Rajah, de son vrai nom Goorooduth Chuttoo, président du Mouvement d?aide aux victimes de la sorcellerie (MAVS).
D?autres semblent n?avoir jamais lu l?histoire de Pinocchio. Une enseignante et son mari ont voulu faire fructifier leurs économies en les confiant à un Sénégalais rencontré par hasard sur une plage publique.
Le couple est tombé sous le charme du beau parleur et a avalé ses inepties. Il leur a demandé de rassembler une certaine somme, de la placer dans une boîte « magique ». Il leur a confié deux clefs et venait chaque jour dire des prières. Mais au lieu du rituel, il repartait avec l?argent jusqu?à ce que la boîte soit vide. Le pactole s?élevait à près d?un million de roupies et une partie de l?argent avait été empruntée à des proches?
La vieille Sarada, elle, a payé plus d?un millier de roupies à un « longaniste», en apportant souvent une poule noire pour brider le goût immodéré de sa fille pour l?alcool. Evidemment, les prières n?ont pas marché et elle se désole encore d?avoir été une pauvre imbécile.
Un nouveau marié de Terre-Rouge, lui, a fait appel à un guérisseur car il ne pouvait honorer sa belle. Elle ne voulait pas et, lui, souffrait d?une absence de désir. Il pensait que sa belle-famille lui avait jeté un mauvais sort.
« Bien sûr qu?il ne pouvait pas avoir de relations sexuelles dans la chambre attenante à celle de ses parents ! C?est psychologique », rigole sa cousine. C?est en quittant le domicile parental qu?il a enfin pu avoir des relations sexuelles.
Devina voulait retrouver sa virginité. Dans un moment d?égarement, elle s?était offerte à celui qui faisait battre son c?ur, mais l?ingrat était parti faire des études en Angleterre sans lui donner signe de vie. Désabusée, elle est allée voir un « treter » qui lui a promis l?impossible. Après plusieurs séances de prières, qui lui ont été facturées une somme astronomique, elle s?est rendue compte qu?elle se fourvoyait.
Influence sur les sentiments
Kamlesh l?entrepreneur était sur le point de faire faillite. Son « désenvouteur » lui a demandé de jeter plusieurs milliers de roupies à la mer afin d?apaiser les esprits. Il a accepté mais ce n?est pas pour autant que son business n?est pas tombé à l?eau !
D?autres font de même pour décrocher un contrat. Des hommes réclament des prières pour avoir des femmes de teint clair ou pour tenter d?influer sur le sentiment de celles qui les attirent.
« Certains vont dire des prières pour ne pas être condamnés en cour. Ils sont coupables mais veulent croire en leur innocence. Zot pé couyone zot mem », s?indigne un prêtre tamoul.
En fin de compte, tout est prétexte pour aller voir un « treter ». Ceux qui font appel aux longanistes pensent avoir été victimes d?un mauvais sort. Alors ils vont voir le sorcier pour « un retour du sort » à l?envoyé.
À Malakoff, dans le sud, au milieu des champs de cannes à Bois-de-Fer, s?élève un très vieux temple où des longanistes de tout acabit donnent libre cours à leur imagination. L?odeur de camphre vous prend à la gorge. Les piles de noix de coco brisées en décomposition empestent. Les capsules clouées sur de vieux arbres asséchés donnent un air lugubre à ces lieux où les superstitieux n?y mettront jamais les pieds.
Sous chaque capsule figure le nom de la personne à qui un sort a été jeté. Là-bas, ce ne sont pas des capsules qui manquent. Les arbres ainsi décorés pourraient être placés dans des galeries d?art?
Des sardines en boîte font office d?offrande. Mais c?est le gros chien noir du gardien du temple qui profite de l?aubaine? Pleins de rites bizarres se déroulent dans cette capitale de la sorcellerie.
« Ene jour ene garde CID ine demane mwa kifer ena poule noir ine coupe devant temple la. Mone dire li ki ena dimoune vine fer la prière et ki si line promete so v?u exaucé, li pou fer ene sacrifice », commente Vassoo Pillay, le gardien bénévole du temple.
Vassoo n?a pas peur des mauvais airs et autres sornettes. Il est venu un jour mettre de l?ordre devant le temple et les dieux inconnus qui l?habitent « le lui rend bien ».
« Un jour, j?ai nettoyé le temple et en revenant, je suis tombé sur un billet de Rs 2 000? C?est une façon qu?ils ont de me récompenser. » Mais le vieux Vassoo ne dit pas si ce gros billet n?avait pas été laissé là dans le cadre des rites pas très clairs.
« Dans toutes les religions, il y a des prières. Pour tous les maux, il y a des prières. Si les croyanst se tournent vers les treters, c?est parce que leurs prêtres ne leur prêtent pas une oreille attentive », fustige un ayar, un prêtre tamoul, en ajoutant : « Ena dimun al la dan parfoi akoz so soufrans. Parfoi akoz line mars dan mové sémin, faudé line gagne mové fréquentation. Ena bane conversation ki déroulé nivo la famille. Ena prétan éna bane présence maléfique, méchanceté ki lier à zot problem fami, zot kwar ladans, zot pensé dans ene kovil zot pa kapav koze sa, zot pou kwar dimoune kwar dans maléfique mem. Zot alle guet treteur. »
En fin de compte, ce sont des crédules qui font appel à des gens qui jouent sur leur ignorance. Ce n?est qu?après avoir été plumés que certains sortent de leur léthargie pour se rendre compte de leur attitude naïve.
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