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Chavez, l?autre héritier de Fidel
Ce n?est pas un hasard si Hugo Chavez a été le premier dirigeant étranger, suivi de près par le numéro un chinois, à adresser des voeux de prompt rétablissement à Fidel Castro, le 1er août, depuis le Vietnam, où il se trouvait en visite officielle. Ce n?est pas non plus un hasard si le compte rendu de la visite du président vénézuélien au Vietnam faisait, le même jour, le second titre du quotidien du Parti communiste cubain, Granma, après le texte de la proclamation du commandant en chef annonçant qu?il cédait ?provisoirement? ses pouvoirs à son frère Raul, en raison d?une ?opération chirurgicale compliquée?. Dans ces régimes, les choses sont rarement laissées au hasard.
A l?intérieur, Fidel Castro préparait sa succession en donnant, ces derniers temps, une visibilité croissante à son frère, ministre de la Défense ? donc maître des forces armées, qui jouent un rôle capital dans le fonctionnement du pays ? et numéro deux du régime. A la veille du soixante-quinzième anniversaire du benjamin Castro, célébrée le 2 juin, Granma lui avait consacré un supplément de huit pages, intitulé ?Raul de près?. Flatteur, on s?en doute. Fidel y explique : ?Je l?ai choisi non pas parce que c?est mon frère, mais parce que, sur mon honneur, je considère qu?il a les qualités nécessaires pour me succéder demain si je meurs dans ce combat.?
A l?extérieur, tout se passe comme si Fidel Castro avait choisi Hugo Chavez qui, à 52 ans, a l?âge d?être son fils, comme son héritier spirituel. A bien des égards, l?architecte de la ?révolution bolivarienne? a remplacé, depuis deux ans, celui de la révolution cubaine sur la scène internationale. L?effondrement de l?URSS, en 1991, a ruiné l?économie cubaine et les ambitions exportatrices du Lider Maximo : le temps est loin où les troupes cubaines allaient guerroyer en Afrique et les tournées triomphales de Fidel Castro pour porter le message révolutionnaire autour du globe ne sont plus que des photos jaunies de la guerre froide. Aujourd?hui, les émissaires de la révolution cubaine sont les médecins que La Havane dépêche ? seuls, sans leur famille, pour éviter qu?ils ne fassent défection ? dans les pays frappés par une catastrophe, ou au Venezuela, où ils servent de monnaie d?échange pour le pétrole que Cuba et sa maigre économie ne peuvent s?offrir au prix du marché : 20 000 médecins et infirmiers pour les bidonvilles de Caracas contre 90 000 barils de pétrole par jour, soit la moitié des besoins énergétiques cubains.
A l?inverse, la hausse des prix de l?or noir a fait d?Hugo Chavez, à la tête du Venezuela, cinquième producteur mondial de pétrole, un homme très puissant. Devenu à son tour globe-trotteur, Chavez n?en fait pas mystère : ses revenus pétroliers lui permettent aussi d?acheter de l?influence, de faire un lobbying efficace pour obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations unies et de tisser un réseau international anti-impérialiste, c?est-à-dire anti-américain. La tournée qui vient de le mener de Minsk à Hanoï, en passant par Moscou et Téhéran, a à cet égard le mérite de la clarté. En Biélorussie, dernière dictature communiste d?Europe, Hugo Chavez a loué ?un Etat social modèle comme celui que nous commençons à créer? et appelé à une lutte commune ?contre les intérêts hégémoniques des capitalistes?. A Moscou, s?il n?est pas parvenu à enrôler Vladimir Poutine dans le front anti-impérialiste, il a passé commande, pour renouveler son arsenal militaire, de 30 chasseurs Soukhoï Su-30, de 30 hélicoptères et de 100 000 kalachnikovs AK-103, après que Washington eut empêché l?Espagne de lui fournir ce qu?il souhaitait. A Téhéran, il a promis au président Mahmoud Ahmadinejad le soutien de son pays ?à tout moment et à n?importe quelle condition?. M. Chavez est encore attendu au Mali et au Bénin, après avoir supprimé la Corée du Nord de son itinéraire.
Le président du Venezuela a aussi supplanté Fidel Castro comme chef de file du courant révolutionnaire de la gauche latino-américaine. Progressivement, en dépit de tout son poids historique, ce n?est plus le vieux père de la révolution cubaine, lui qui a tenu tête, depuis 1959, à dix présidents américains successifs et résisté à l?embargo des Etats-Unis, mais le bouillant colonel vénézuélien, au verbe tout aussi enflammé et inépuisable, qui a pris la tête du combat anti-impérialiste, ralliant Evo Morales en Bolivie et les troupes altermondialistes.
C?est aussi Hugo Chavez, plus que Fidel Castro, qui est devenu l?enfant terrible du continent, contraignant les tenants de la gauche modérée, comme le Brésilien Lula da Silva et la Chilienne Michelle Bachelet, à de multiples contorsions pour masquer leurs divergences lors des sommets régionaux, ou provoquant des incidents diplomatiques avec le Mexique. Et c?est encore Chavez qui s?emploie à transformer l?organisation commerciale sud-américaine Mercosur en un instrument d?affrontement avec les Etats-Unis, auquel est venu se greffer, en invité surprise, Fidel Castro, il y a dix jours.
Proximité idéologique
Il faut dire qu?avec son mentor cubain, Hugo Chavez a été à bonne école. Lorsqu?il se rendit à Cuba pour la première fois, en 1994, à peine sorti des geôles vénézuéliennes où une tentative de putsch l?avait fait échouer, le Lider Maximo eut le bon goût de l?accueillir en héros. Depuis, la gratitude de Chavez n?a pas faibli. Il a effectué au printemps sa quinzième visite sur l?île et reçu maintes fois son ami cubain à Caracas. Comme Slobodan Milosevic avait nommé son frère ambassadeur à Moscou, Hugo Chavez a nommé son frère Adan ambassadeur à La Havane. Hormis peut-être l?alliance avec la révolution sandiniste au Nicaragua, que Fidel Castro avait personnellement soutenue, une relation aussi étroite trouve peu de parallèles dans l?histoire du castrisme.
La livraison de pétrole à Cuba à partir de 2000 a certes favorisé ce rapprochement, mais la proximité idéologique est le fondement de la relation Castro-Chavez, même si le chavisme admet un pluralisme, dans les médias et les partis politiques, impensable dans le système castriste. En décembre 2003, lors d?une visite privée au Venezuela qui ne fut rendue publique qu?à son retour à La Havane, le numéro un cubain alla jusqu?à qualifier Hugo Chavez de ?leader du tiers-monde? dans une interview télévisée. Le président vénézuélien lui rendit la politesse : avec Castro, expliqua-t-il, ?nous parlons de tout. Fidel est persuadé, comme moi, que si l?on ne change pas de système, le monde est fini. Nous sommes en train de créer dans nos pays un modèle humaniste qui place le social devant l?économique, et nous sommes convaincus que ce modèle finira par s?imposer en Amérique latine.? Selon Washington, Caracas débourse chaque année près de 2 milliards de dollars pour aider Cuba à mettre en oeuvre ce ?modèle humaniste? du futur.
Sylvie Kauffmann © Le Monde 2006 Distribué par The New York Times Syndicate
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