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Benoît Kwai-Pun consultant en textile

5 septembre 2004, 20:00

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●<B> Est-ce que la Chine est une menace pour l'industrie textile-habillement de Maurice ?</B>

Je ne pense pas qu'on puisse répondre directement à cette question. Maurice compte 80 000 employés dans le textile. Cela ne représente pas un tiers de la main-d'œuvre d'une ville chinoise moyenne. Si vous demandez à un industriel chinois s'il connaît Maurice, il dira probablement non.

A Maurice j'entends deux discours : pour les uns la Chine est une menace directe. Pour d’autres pas du tout. Ces positions sont erronées.

Ceux qui soutiennent que la Chine n'est pas une menace déclarent que ce pays ne produit pas de vêtements de qualité et n'est donc pas dans la même ligue que Maurice. Il n'y a rien de plus faux. Gorgio Armani produit ses vêtements en Chine. Le Japon, marché le plus exigeant du monde en termes de qualité, achète 80 % de ses vêtements de Chine. Pas de Maurice.

Avec l’abolition des quotas en 2005, la Chine n'aura plus de limite à ses exportations. C’est une menace. Mais il y a d'autres facteurs à prendre en considération. Le taux de change du Yuan en est un. Va-t-il rester à son niveau actuel ? Le marché domestique chinois est aussi en pleine expansion avec un pouvoir d'achat en hausse. De nombreux industriels préfèrent consacrer une part de leur capacité de production au marché domestique. C'est plus facile et l'argent rentre plus rapidement.

●<B>Les industriels locaux constatent que des clients délaissent déjà Maurice pour la Chine, l'Inde ou le Bangladesh.</B>

Certains acheteurs traditionnels seront perdus d’ici deux ou trois ans. Je ne nomme personne. Certains s'approvisionneront dans les pays mentionnés mais maintiendront une partie des commandes à Maurice car ils ont plusieurs lignes de vêtements. Maurice pourrait conserver les productions en plus petit volume mais de meilleure qualité. Nos entreprises doivent s’adapter et innover pour profiter de ce marché. D'excellents outils pour aider les entreprises me paraissent sous-exploités. Pour le Clothing Technology Centre, je n’en connais de similaire qu’à Hong Kong.

●<B>Maurice n’est plus compétitive sur les prix ?</B>

Maurice ne concurrencera jamais n’importe quel pays d’Asie sur le prix. Un machiniste coûte entre Rs 1 500 et Rs 2 400 par mois en Chine. Ils sont autrement plus productifs. Outre la main-d’œuvre, les “overheads” sont un gros handicap pour des entreprises mauriciennes. A Maurice, les managers disposent d’une voiture payée par l’entreprise. En Chine, ils rentrent chez eux à bicyclette et celle-ci n’est pas fournie par l’entreprise. Certains rentrent à pied. Ainsi la confection (cut and make) d’un jeans en Chine coûte-t-elle moins d’un dollar. C’est imbattable. Avec ou sans quota, la Chine est hors-concours dans certaines catégories de vêtements. Au Bangladesh, la confection d’une chemise coûte 0,50 cents.

●<B> Pourquoi un acheteur viendrait-il à Maurice dans ce cas ?</B>

Si on se base uniquement sur les prix il n’y a pas de raison. Mais il n’y a pas que cela. Certains acheteurs ne veulent pas aller au Bangladesh. Là-bas, ils doivent veiller à ce qu’ils mangent ou boivent. Certains préfèreront payer $ 10 à Maurice plutôt que $ 6 en Chine pour les facilités disponibles ici.

●<B> Pourtant on raconte que la compétition sur les prix est tellement féroce que les contrats se vendent aux enchères sur Internet.</B>

Cela existe mais il s’agit d’un marché complètement différent où un T-shirt n’est pas un vêtement mais une “commodity” . Ce n’est pas ce qui nous intéresse. Si un acheteur présente une fiche technique à trois différentes entreprises, il aura trois vêtements différents. Il allouera le contrat à celui qui est plus proche de ses spécifications.

Là, Maurice a un avantage. Notre force vient de l’opérateur qui,devant son écran d’ordinateur, sait interpréter, voire modifier un dessin pour le transformer en vêtement. Notre main-d’œuvre est qualifiée, bilingue , et comprend vite. Ce n’est pas le cas en Chine. Nos jeunes aspirent à un emploi où ils auront devant eux un écran d’ordinateur. Tant mieux. C’est un avantage pour nous. Formons-les dans le marketing, le “sourcing”, le design. Maurice peut devenir un “creative hub” dans le textile. Cela ne signifie pas que les Mauriciens créeront leur propre design. La solution n’est pas d’envoyer nos jeunes étudier le design à l’étranger pour qu’ils reviennent faire leur propre collection. Cela n’a pas et ne peut marcher.

Par contre, nous pouvons dire aux acheteurs que nous avons les compétences pour assister, compléter et interpréter les dessins de leurs stylistes. Dans la création d’un vêtement il y a un coût, le “soft dollar”, un “overheads” pour l’acheteur étranger. On peut lui proposer de venir chez nous pour cela. Un “graphic operator” à Maurice coûte Rs 8 000 par mois. A Londres c’est £ 25 par heure. Maurice possède les meilleurs “garment technologists”. Certains ignorent qu’ils en sont eux-mêmes. Ils coûtent Rs 10 000 à Maurice. Ces compétences nous permettraient de devenir un hub, de sortir de la guerre des prix. Notre grand problème, c’est l’emploi, n’est-ce pas? La créativité ce n’est pas uniquement créer sa collection. La créativité c’est savoir proposer des solutions aux acheteurs. Savoir copier à la perfection est aussi de la créativité.

●<B>La solution ultime serait-elle de s’implanter en Chine ?</B>

J’ai entendu cet argument. Ce n’est pas dans l’intérêt du pays. Mais je peux comprendre qu’un industriel qui s’installe en Chine pourra conserver ses clients et accroître ses bénéfices car les coûts y sont moins élevés. Tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que cela rapportera au pays ? La délocalisation aide à maintenir l’activité à Maurice mais pas pour longtemps. Quel entrepreneur acceptera de continuer à faire des pertes à Maurice tandis qu’il ferait des profits en Chine ? Un jour, fatalement, il dira que cela suffit et il concentrera toutes ses activités en Chine. Personne n’est là pour faire de la charité.

●<B>Selon vous, certains acheteurs ne veulent pas du Bangladesh. On évoque les atouts des compétiteurs, où sont leurs désavantages?</B>

Comparons l’environnement général. Les usines mauriciennes sont propres, on n’y voit pas la misère. De plus, au Bangladesh, une fois la commande négociée, il n’y a rien à faire pour l’acheteur étranger. La grève générale peut être décrétée et alors tout s’arrête. La Chine aussi a ses points noirs. Il y a la barrière linguistique et culturelle. En Inde, dans bien des cas c’est encore le “cottage industry”.

<B>Propos recueillis par Stéphane saminaden</B>

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