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Aux commandes du génie de fer
Du haut de ses 57 ans, dont plus de 30 dans la construction, il en a vu pousser, des bâtiments. Non qu?Harold Rouget, responsable de grue depuis 11 ans chez Rehm Grinaker, en tire un orgueil démesuré. On serait plutôt tenté de penser le contraire : le sens de la mesure, de la précision, du détail infime, ça le connaît.
Quand vous avez contribué à sortir du néant le Labourdonnais Court, ou à faire renaître le marché central, quand, sous vos yeux et par vos manettes, bloc à bloc, vous avez érigé les Temple Court, Max City building, Harbour Front pour paver un nouvel accès au ciel, transportant Port-Louis un peu plus près de son étoile singapourienne, vous jaugerez d?un édifice, de ses volumes, de sa symbolique au premier coup d??il : ?sakenn rod fer pli meilleir, pli haut.? Vanité des potentats ou affirmation de grandeur ? Les deux probablement. Mais cela n?est pas l?affaire d?Harold, qui contemple ces mastodontes de verre, de fer, de ciment de l??il dépassionné de l?expert.
?Je connais tous les types de grues, de la grue mobile à la grue à tour. Ce n?est que récemment que ces dernières ont réellement fait leur apparition, permettant de bâtir plus haut en un rien de temps.?
?J?ai commencé avec des grues mobiles, montées sur un véhicule.? Avant d?entrer chez Rehm Grinaker, Harold a en quelque sorte écumé tout le paysage de la construction. S?appuyant sur un moral d?acier et une ténacité de brasseur de mers démontées, il les a maîtrisées ces grues mobiles, soupesant les secrets de ce simple mécanisme, ces charges soulevées au moyen d?un crochet, ce crochet, fixé au bout d?un câble, lui-même relié à un treuil. Quand, pivotant sur leur base (la plus équilibrée possible grâce à un contre-poids), elles déplacent la charge, quel qu?elle soit.
Si bien que passer aux grues à tour, aussi appelées grues statiques, n?a presque été qu?un jeu d?enfant. Ancrées dans le sol ou lestées à la base par des blocs de béton, elles impressionnent par leur hauteur et leur allure, tel les membranes déployées d?un gigantesque insecte bienfaiteur.
Pour en venir à bout, il en faut de l?expertise car, à 35 mètres, ou plus, au-dessus du sol, on ne distingue plus grand-chose, pour un travail qui lui est millimétré. La responsabilité qui incombe à Harold est, on s?en doute, énorme. Tout est décidé d?avance. Le reste n?est qu?exécution. Mais l?exécution elle-même requiert habileté et calme. ?Vous devez penser aux gens qui travaillent en dessous !?
Il est sept heures et demie du matin lorsqu?il arrive sur le chantier. Pendant que le banksman finit de briefer ceux qui travailleront en dessous, il est déjà monté, pénétrant dans la cabine de commande, cette boîte carrée par sa partie supérieure.
D?en haut, il se doit d?être en parfaite communication avec le banksman, qui est sa main et ses yeux au sol. Il n?a vraiment pas le temps de plaisanter. ?On ne peut tolérer de dissension dans ce corps de métier. Tout le monde est soudé et chacun dépend de son prochain.?
Une fois aux manettes de la grue, les déplacements des poids de plusieurs tonnes sont réalisés sous le monitoring du talkie walkie : ?lorsque vous êtes aux commandes d?une grue de chantier, le chargement comme le déchargement sont des moments qu?il faut surveiller.? C?est un véritable échange : les ouvriers doivent être prêts à réceptionner le bucket, de béton pour le coffrage : une opération délicate, car la coulée de béton doit être gérée pour que la plaque de coffrage soit comblée par un dépôt homogène.
<B>Sortis de la terre ébranlée</B>
Il n?est pas rare que le travail s?étende à la nuit. Alors les deux tours ? l?une légèrement plus basse que l?autre ? prennent des reflets dorés qui ne sont pas sans rappeler ceux d?un fameux symbole de la ville lumière qu?est Paris, signé Gustave Eiffel.
Alors, en hauteur, ça ne souffle pas trop fort ? Apparemment pas pour notre homme. Les grues sont en revanche sensibles aux coups de vents et autres forces latérales. Elles sont équipées de plaques de dérive. Les plaques de dérive se comportent comme des voiles et augmentent la prise au vent. Alors que la grue est en girouette.
Le garde fou pour le travailleur, comme en cas de cyclone, ce sera l?anémomètre : car toute grue se doit obligatoirement de disposer d?un dispositif d?information sur la vitesse du vent. Par un écran appelé boîtier d?aide à la conduite, l?appareil indique la vitesse du vent en Km/h. ?Une pré-alarme est enclenchée à 50 Km/h, avec feux à éclats de couleur orange. L?alarme est notifiée à 72 Km/h, avec feux à éclats de couleur rouge, et sirène. Le travail de la grue est interdit dès que la vitesse du vent atteint 72 Km/h.?
Il passera bien plusieurs mois sur le présent chantier, qui avance inexorablement, semblant puiser un nouveau souffle dans sa progression même. Quand Harold et ses camarades auront accompli leur ouvrage, il ne lui manquera que la finition : l?affaire d?une autre armée de soldats bâtisseurs. ?J?en connais le corps mais pas l?habit?, semble regretter Harold, lorsqu?il contemple les immeubles dont il a partagé les premiers jours, sortis de la terre ébranlée des fondations.
On prétend qu?on ne construit pas un édifice comme on bâtit un château de cartes. Mais à en écouter Harold, une fois posé les bases solides et l?armature de fer et de béton, l?assemblage requiert un degré de minutie qui ne cède en rien aux prouesses d?équilibristes de ces architectures de papier. En tout cas, au sortir du chantier, vous ne regardez plus Port-Louis avec les mêmes yeux.
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