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Ils ne sont pas tous Charlie
Au beau milieu de la vague de sympathies témoignée à la France et aux familles des morts de l’attentat de Charlie Hebdo, des voix, allant à contresens, se font entendre. Si elles condamnent sans ménagement cet acte de terrorisme, elles estiment, néanmoins, que le journal a poussé le crayon un peu trop loin. Elles qualifient même les dessins des caricaturistes, de racistes, voire d'insultants. Du coup, elles refusent de s’associer à Charlie Hebdo.
Sur les réseaux sociaux, au travers des blogs, les internautes disent ne pas adhérer à la posture du journal qui fait dans le satirique. «Je ne suis pas Charlie. Je suis la Palestine qui se fait voler. Je suis la Syrie qui se fait bombarder... Je suis l’Afrique qui meurt de faim et de massacres ... Mais je ne suis pas l’islamophobe Charlie qui a insulté ma religion, mon livre sacré et mon prophète.» C’est l’entête d’une page Facebook qui n’a visiblement pas pris la vague Je suis Charlie.
Les internautes de cette page s’insurgent contre la tuerie et la haine, mais ils ne tolèrent pas que l’on traite la religion un humour qui fait mal. Et ce ne sont pas seulement les caricatures sur Mahomet qui ont suscité leur indignation. Celles dans lesquelles le journal égratignait d’autres religions ont tout autant froissé leurs sensibilités.Tout comme la caricature qui invitait les femmes indiennes à se déguiser en vaches sacrées pour échapper au viol.
Autre dessin qui a fait couler beaucoup d’encre : celui qui comparait la ministre de la Justice Christiane Taubira à un singe. La publication de la caricature est intervenue alors qu’une polémique avait éclaté en France lorsqu’un député du Front national a comparé la ministre à l’animal.
«La liberté n’a qu’un seul visage.»
Outre les voix des internautes, l’on retrouve celles des responsables de médias américains. Après les attentats de ces derniers jours, qu’ils désapprouvent au plus haut point, certains se sont prononcés contre la publication des caricatures de Charlie Hebdo. À l’instar du NewYork Times, qui a décidé de ne pas s’allier à ses confrères tels que Wall Street Journal, Huffington Post ou encore Vox.
Dans son édition en ligne, Le Nouvel Obs indique que Dean Baquet a avoué avoir passé «presque la moitié de la journée» de mercredi à réfléchir à la posture qu’allait adopter le journal américain. Mais il a finalement été décidé qu’il n’allait pas publier les caricatures qui sont, selon le New York Times, «expressément, délibérément et inutilement insultantes pour des membres de groupes religieux».
Une décision qui a suscité de vives contestations de la part des lecteurs. Certains y voient une forme d’hypocrisie car, disent-ils, le New York Times ne peut se vanter d’avoir toujours fait preuve de «pudeur». D’autres lecteurs, en revanche, défendent bec et ongles les caricaturistes de Charlie Hebdo qui, selon eux, ne voulaient nullement se moquer de la religion mais «de la stupidité et de la violence» dont faisaient preuve les extrémistes au nom de la religion.
Pour un bloggeur du site français Boulevard Voltaire, nombre de gens qui ont rejoint la vague Je suis Charlie ne s’y engagent que sur le moment et ce, dit-il, alors qu’ils n’ont jamais manifesté une quelconque forme de soutien, dans le passé, envers ceux qui ont été victimes de sérieuses menaces de mort à la suite de leurs écrits controversés. «Pourtant, la liberté n’a qu’un seul visage. C’est la liberté pour les saints, la liberté pour les fous, la liberté pour les Noirs, la liberté pour les Blancs, la liberté pour ceux qu’on désapprouve peut-être mais qui font la diversité et la santé intellectuelle de notre pays», souligne le bloggeur.
Peut-on rire de tout?
Ces récents événements soulèvent plusieurs interrogations. Peut-on rire de tout dans les médias? Les religions sont-elles des sujets qui peuvent être traités dans la presse? Jusqu’où peut-on aller au nom de la liberté d’expression?
Gérard Cateaux, ancien rédacteur en chef du journal Week-End, estime que les médias fonctionnent dans des contextes dont dépend leur liberté d’expression et qui varient de pays en pays. «À Maurice, par exemple, nous devons faire preuve de beaucoup de retenue à cause des sensibilités ethniques et religieuses. Nous ne pouvons nous permettre d’égratigner les religions, comme c’est le cas en France. Les Français se permettent de rire de tout. Ils pratiquent l’humour gaulois.»
Le journaliste affirme qu’il respecte le travail accompli par Charlie Hebdo et qu’il condamne «l’acte de barbarie» qui a frappé cet organe de presse. Mais la réalité française, dit-il, n’est pas la même qu’à Maurice. Il est d’avis qu’il ne faudrait pas toucher au religieux et au culturel ici. «On n’est jamais tombé dans l’insulte à Maurice. Dieu nous en garde! La tolérance devrait être le maître-mot. La liberté devrait pouvoir exister sans l’insulte.»
Karl Ahnee, ancien animateur de Radio Pirate, préfère, quant à lui, nuancer la liberté d’expression quand il s’agit d’humour. Pour lui, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. Il s’est inspiré de l’humoriste français Pierre Desproges qu’il cite: «Je pense que c’est nécessaire de se détacher des choses que l’on tient trop à cœur. Il faut arriver à prendre du recul et à rire de ce qui traite de la religion. En revanche, certaines boutades sont méchantes et gratuites. Les médias devraient pouvoir rire de tout mais encore, il faut savoir avec qui. Ceux qui reçoivent le message traduit dans une caricature ont également le droit de se demander qui sont derrière ces médias et qui sont-ils pour tourner des sujets sensibles en dérision.»
«Rien ne peut justifier cet attentat.»
Selon Karl Ahnee, qui est photographe de profession, les caricaturistes devraient être aptes à faire de l’autocensure, comme le font les journalistes de la presse écrite et des radios. Il est d’avis que Charlie Hebdo est allé trop loin dans ses caricatures. «Mais en même temps, il revendique le droit de pouvoir aller loin. Ceux qui connaissent les membres de cette rédaction peuvent comprendre des choses que le grand public ne comprend pas. Encore une fois, il s’agit de savoir avec qui on choisit de rire», soutient l’ancien animateur de Radio Pirate.
Quid de la liberté d’expression que tente de préserver la presse? Elle devrait être absolue, affirme Ashna Nuckcheddy-Choyen, rédactrice en chef de Radio One. «Malheureusement, tout le monde n’a pas le même sens de l’humour. On a tendance à mettre en avant son tissu social ou religieux. C’est ce qui nous empêche de rire de tout.»
D’ailleurs, insiste-t-elle, les médias sont là pour pousser à la réflexion, pour éclairer et pour informer. Dans le cas de Charlie Hebdo, elle ne pense pas que le journal français soit allé trop loin. «En tout cas, pas assez loin pour justifier de telles représailles. Rien ne peut justifier cet attentat», soutient la rédactrice en chef. Elle reste convaincue qu’il y a d’autres manières de contre-attaquer. «Certainement pas en tuant.»
Si la publication d’un tel dessin a pris de telles proportions, il faudrait, selon elle, se poser les bonnes questions. «La presse est libre de s’exprimer et les gens qui jugent les publications comme étant choquantes jouissent du même droit.» Elle est d’accord qu’il faut respecter certaines sensibilités mais se dit convaincue qu’il est primordial de pouvoir rire de tout dans la presse.
S’imposer des limites car tout n’est pas permis
Peut-on alors dessiner ce que l’on n’oserait pas écrire ? Ashna Nuckcheddy-Choyen affirme que le dessin reste un acte de courage. «Je ne crois pas que la presse se cache derrière des dessins pour dire les choses. Il faut du courage pour dire les choses avec humour. Lorsqu’on ne prend pas les caricatures au premier degré, cela ajoute de la bonne humeur.»
Ved Gopee, membre du conseil des religions, a, quant à lui, un point de vue plus tranché: il est impérieux de respecter les religions au même titre que la vie. «Il faut faire très attention lorsque l’on parle de ce sujet-là. On ne peut pas rire de tout dans la presse parce qu’on ne sait pas comment les gens reçoivent le message.»
En revanche, il y a un point sur lequel il est intraitable : «Tuer au nom de la religion est un acte ignoble.» Pour lui, la société dans laquelle on vit est assez évoluée pour que les gens sachent qu’il y a d’autres moyens de se faire entendre lorsqu’on n’est pas d’accord.
De manière plus globale, Reza Issack, ancien rédacteur en chef du journal Star, avance qu’un journal reste un espace qui reflète la vie des gens. Et d’ajouter qu’il faut savoir quand rire, quand pleurer et quand être sérieux. Il est important, dit-il, de s’imposer des limites car tout n’est pas permis.
«Je me demande une chose: si on peut rire de tout, peut-on aussi rire de ce qui s’est passé en France? Peut-on rire de cet attentat? Non. Je ne crois pas qu’il y ait matière à en rire.» Pour conclure, il cite une phrase d’un livre sacré qui dit que celui qui tue un innocent, tue l’humanité.
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