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Laurent Garnier : «Les Mauriciens s’abritent derrière (leur) complexité»
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Laurent Garnier : «Les Mauriciens s’abritent derrière (leur) complexité»
Le 14 juillet, jour de commémoration de la prise de la Bastille, est l’occasion de tendre un miroir au regard neuf de l’ambassadeur de France, en poste chez nous depuis moins d’un an.
■ Maurice est votre premier poste d’ambassadeur, vous êtes là depuis moins d’un an. Comment vous y êtes vous pris pour cerner le pays, cerner son âme ?
Ce qui est important, pour bien comprendre un pays, c’est de rencontrer les acteurs dans tous les secteurs. J’ai essayé de privilégier le maximum de rencontres et puis de lire les dossiers, les ouvrages, de lire beaucoup la presse. Rien ne remplace les visites de terrain. J’ai surtout essayé de rencontrer les entreprises. Comme vous le savez, la relation économique est très forte entre la France et Maurice. J’essaie de bien comprendre l’économie du pays en rencontrant des entreprises à la fois françaises et mauriciennes dans différents secteurs. Bien sûr, il n’y a pas que le secteur économique puisque je me suis rendu à des commémorations, des célébrations, des fêtes, ce qui permet aussi de comprendre le pays et ses traditions.
■ Que retenez-vous de cette tournée ?
Je ne dirais pas que je retire de l’ensemble de ces événements la même impression, cela dépend du secteur dans lequel on évolue.
■ Allez, dans l’économie ?
Je suis très frappé par le dynamisme de Maurice. Je sais qu’il y a des questions sur le taux de croissance mais il y a vraiment un tissu d’entreprises dynamiques, entrepreneuriales, c’est-à dire celles qui créent et qui ont des idées de développement. Sur le plan culturel, je ne vous apprendrai rien sur la vitalité de votre pays multiculturel. Il y a à la fois un sens de la tradition, avec différentes fêtes religieuses. Il y a aussi une création contemporaine. On rencontre des jeunes qui ont envie de faire de la musique, du théâtre, des arts vivants.
■ Avez-vous senti que la tradition prenait parfois le pas sur la création ?
C’est assez difficile à dire. Je peux supposer qu’il y a encore des différences entre les milieux plus urbains et ceux plus ruraux. Je ne sais pas si cela a un sens de dire cela à Maurice, mais quand même, il y a peut-être des aspirations différentes. Mais non, je ne ressens pas un poids particulier de la tradition.
■ Quand des étrangers évoquent Maurice, le mot complexité revient très souvent. Avez-vous, vous aussi, ce sentiment de complexité ou est-ce un cliché ?
(Temps de réflexion, sourire) Je pense que ce qui est peut-être difficile à appréhender, je ne sais pas si c’est une complexité, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de communautés différentes. J’ai avant tout l’impression de vivre dans un pays qui s’appelle Maurice avec ses habitants. Je sais que le phénomène communautaire existe, c’est peut-être ça qui est compliqué à comprendre.
■ Ça l’est pour vous ?
Peut-être que les Mauriciens s’abritent aussi derrière cette complexité.
■ Pour tenir les étrangers à distance ?
Non… Vous êtes une population multiculturelle mais qui constitue avant tout un pays avec une certaine unité et des valeurs communes. Dans un pays comme la France aussi il y a la multi-culturalité. L’islam est la deuxième religion française. Il n’y a pas forcément une unicité culturelle comme on pourrait l’imaginer.
■ Nous sommes en plein débat sur la déclaration de l’appartenance ethnique des candidats lors des élections législatives. En France, les statistiques ethniques, bien qu’interdites, reviennent sur le tapis de temps en temps. Faudrait-il adopter la même ligne ?
Aujourd’hui, la question qui se pose en France est celle du vote des étrangers. C’est très différent. Je crois que le débat mauricien n’est pas cantonné au pays. J’ai l’impression, à la lecture des commentateurs, qu’il y a un certain consensus et qu’il faut aller vers d’autres étapes, que la réforme est plutôt consensuelle. Partout, la diversité de représentation est la responsabilité des gouvernements. En France, il y a aussi eu des débats sur la place des femmes et nous sommes passés à un système de parité.
■ On chiffre autour de 10 000 les Français installés à Maurice. Que viennent-ils chercher sous le soleil ?
Le chiffre c’est 10 500 inscrits au consulat. Après il y en a d’autres qui ne s’inscrivent pas pour diverses raisons. C’est une population en augmentation. Il y a plusieurs cas de figure : les expatriés, mais ils ne sont pas les plus nombreux. Les retraités qui bénéficient des conditions qui existent ici. Et les investisseurs notamment dans le secteur des Technologies de l’information et de la communication.
■ Lesquels sont les plus nombreux ?
On ne peut pas le savoir. Nous avons essayé de mener une enquête mais ce n’est pas très facile. Nous avons les profils oui, mais ce n’est pas exhaustif.
■ Avec la crise, les bourses françaises ont été réduites et le budget des activités culturelles carrément amputé. Est-ce le signal que ce sont là les aspects les moins importants de la coopération française ?
La France doit faire des efforts et cela se traduit par d’importants sacrifices. Pour les bourses, c’est vrai que l’on est passé d’une cinquantaine pour stabiliser à 20. L’idée est de miser sur davantage de complémentarité dans le développement de l’enseignement supérieur à Maurice, qui est réel à travers des collaborations. Par exemple entre l’université des Mascareignes, qui est en partenariat avec l’université de Limoges, à travers les programmes de la Chambre de commerce et d’industrie qui travaille avec l’université de Poitiers. Il y a d’autres initiatives, je pense au développement du hub Médine. Cela nous permet de concentrer nos bourses au niveau master et doctorat et non pas sur l’ensemble du cursus universitaire.
Pour ce qui est du volet culturel, le modèle économique de l’Institut français de Maurice (IFM) avait plus de subventions que la moyenne de notre réseau. L’idée c’est de développer des ressources propres sans sacrifier la programmation culturelle. C’est pour cela que depuis deux ans déjà, nous avons mis en place un centre de formation qui offre des prestations payantes notamment aux entreprises et permet de développer un certain nombre de formations, en linguistique et d’autres types, qui rapportent des recettes à l’IFM. L’idée c’est de modifier un peu la structure du budget de l’institut et pas du tout de sacrifier notre ambition culturelle ici.
■ Donc, le mot d’ordre à l’IFM, c’est débrouillez-vous pour trouver des sous…
Non, parce que l’idée n’est pas d’augmenter pour l’usager de l’Institut, le tarif des concerts, de la médiathèque. C’est vraiment de garder une politique tarifaire basse pour toucher le maximum de personnes mais de développer des activités qui sont payantes et qui nous permettent d’alimenter le budget de l’institut.
■ Comment qualifiez-vous le rapport des Mauriciens à la langue française ?
Il est formidable, très dynamique. À Maurice, peut-être en dehors de mes collègues diplomates étrangers, je ne parle jamais l’anglais, quelles que soient les personnes que je rencontre. Ça, pour moi, c’est quand même le signal que le français est très largement partagé. Je crois que Maurice est l’un des pays les plus francophones, au sens de la maîtrise de la langue française. Le français est plus une langue orale pour les Mauriciens, une langue de la culture aussi. Je constate aussi le bilinguisme, voire le trilinguisme, avec le créole, qui est une langue à part entière pour les Mauriciens.
■ Le créole est-il un allié pour vous ?
Il y a un débat sur le développement du créole. Est-ce que cela se fait au détriment du français ou au contraire est-ce que cela favorise le français ? Moi je ne sais pas très bien répondre à cette question. Ce que je constate c’est que c’est la langue commune à l’ensemble de tous les Mauriciens. Nous prenons en compte ce phénomène y compris dans notre programmation culturelle.
■ Dans un pays où la langue française est aussi présente, comme vous venez de le dire, qu’est-ce qu’il vous reste à faire ? Êtes-vous en fonction de représentation uniquement ?
Non, pas du tout. D’abord, notre action à Maurice tient compte du phénomène francophone très important mais l’action, par exemple, de l’IFM est aussi d’apporter vitrine de ce qu’est la culture française aujourd’hui. La culture française ne se résume pas à la francophonie. C’est aussi la création, ses penseurs, ses auteurs. Deuxièmement, notre action est aussi de faire interagir les cultures, par exemple, lorsque nous faisons des ateliers d’écriture, des résidences d’artistes mauriciens avec des artistes français. Encore une fois, la francophonie, la langue, ne résume pas notre action culturelle. Par ailleurs, notre action économique est importante. Il reste beaucoup de choses à faire, simplement la francophonie permet d’être sur un terrain qui facilite la compréhension, les échanges entre deux pays.
■ Avez-vous l’impression qu’à Maurice nous avons une image figée de ce qu’est la culture française ?
C’est une question assez difficile parce que je pense qu’en fonction des publics, des générations, l’attente en matière de culture française est différente. C’est vrai qu’il y a, à Maurice, les tenants d’une culture française classique, en termes de théâtre, d’opéra, de peinture. Après tout, c’est un patrimoine aussi la culture française, mais on a également des moyens de l’atteindre par Internet, par tout un tas de supports. Effectivement, le rôle de l’IFM n’est pas de présenter cette culture-là mais d’être davantage ancré dans la création contemporaine, d’où le souhait de s’adresser aux jeunes. Je pense que les jeunes sont beaucoup plus sensibles à la culture contemporaine qu’à la culture classique. C’est aussi cela notre devoir. J’espère qu’il y aura des initiatives dans d’autres secteurs de la culture qui sont importants en France.
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