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À 3 % de croissance, Maurice peut-il vraiment changer de palier ?
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À 3 % de croissance, Maurice peut-il vraiment changer de palier ?
À première vue, le chiffre paraît rassurant. Maurice devrait enregistrer une croissance de 3 % en 2026, après 3,5 % en 2025. Mais derrière cette stabilité relative se dessine une question beaucoup plus fondamentale : une économie qui progresse de 3 % a-t-elle réellement les moyens de franchir un nouveau palier de développement alors que l’investissement ralentit, que la consommation des ménages décélère et que les finances publiques restent sous pression.
La réponse est loin d’être évidente. D’autant moins que l’ambition affichée est désormais de préparer l’économie aux activités à plus forte valeur ajoutée – intelligence artificielle, numérique, biotechnologie, services professionnels et autres secteurs de la nouvelle économie – tout en créant suffisamment d’emplois et de revenus pour une population dont la structure démographique évolue.
Les National Accounts Estimates, publiés le 30 septembre dernier par Statistics Mauritius (SM) la semaine dernière, donnent précisément matière à réflexion. Avec une croissance estimée de 3 % pour 2026, le PIB nominal atteindrait Rs 873 milliards, une progression de 7,8% par rapport à 2025. Le problème n’est donc pas de savoir si Maurice continue de croître. Elle l’est, mais est-ce suffisant pour transformer sa structure économique.
L’un des indicateurs les plus révélateurs est l’investissement. Or, le taux, rapporté auPIB, passerait de 21% en 2025 à 20,2% en 2026. Plus significatif encore : l’investissement privé qui reculerait de 0,8 % et l’investissement public de 2,3%.
Certes, il faut nuancer. Mukesh Dawoonath, directeur de Statistics Mauritius, expliquait à l’express que le recul de l’investissement public tient notamment au calendrier d’exécution des projets : plusieurs investissements annoncés dans le Budget 2026-2027 ne devraient produire leur plein effet statistique que dans la deuxième moitié de l’année. Du côté privé, le recul est notamment concentré sur les achats de voitures particulières et ne signifie pas que toutes les catégories d’investissement diminuent. Sans doute oui !
Mais même avec ces précautions, le signal demeure mitigé. Une économie qui ambitionne de créer de nouveaux moteurs de croissance doit normalement voir les dépenses consacrées aux infrastructures, aux équipements, au capital humain, à la technologie et à l’innovation prendre progressivement davantage de place.
Le deuxième indicateur, la consommation, mérite lui aussi d’être lu avec prudence. La consommation progresserait de 2,2% en termes réels en 2026, contre 2,5% en 2025. La consommation des ménages augmenterait de 2,2%, contre 2,6% l’année précédente. Il ne s’agit donc pas d’une baisse du niveau de consommation, mais d’un ralentissement de son rythme de progression. Les dépenses continuent d’augmenter en valeur nominale.
4 % à 5 % nécessaires
Ce ralentissement n’est toutefois pas anodin. Une consommation moins dynamique peut traduire une pression accrue sur le pouvoir d’achat, surtout dans un contexte où les prix de l’énergie et de certains produits importés ont fortement augmenté. Elle limite aussi la contribution de la demande intérieure à la croissance.
En revanche, un élément est plutôt encourageant : l’épargne domestique brute devrait représenter 15,9 % du PIB en 2026, contre 15,6 % en 2025, tandis que l’épargne nationale brute passerait de 16,3 % à 17,4 %. Le véritable enjeu est donc de transformer davantage cette capacité d’épargne en investissement productif.
C’est ici que l’analyse des économistes indépendants prend tout son sens. Pour eux, Maurice devrait retrouver durablement une croissance de l’ordre de 4 % à 5 % pour disposer d’une marge suffisante afin de financer la transformation de son économie et absorber les besoins nouveaux en matière d’emplois.
Il ne faut pas considérer ce seuil comme une loi économique universelle. Une croissance de 3 % peut être excellente pour une économie mature confrontée à un vieillissement démographique, alors qu’elle peut être insuffisante pour une économie qui cherche encore à changer de modèle.
Tout dépend sur tout de la productivité et de la qualité de la croissance. Le FMI souligne justement que la productivité du travail à Maurice n’a progressé en moyenne que de 2,4 % par an depuis 2010, contre 4,2 % pour les économies à revenu intermédiaire supérieur. L’institution estime que le pays doit accroître la productivité, soutenir l’investissement privé, améliorer les compétences, accélérer la digitalisation et diversifier vers des activités à plus forte valeur ajoutée.
Autrement dit, le véritable objectif ne devrait pas simplement être plus de croissance, mais davantage de croissance par unité de capital et de travail. Les chiffres de Statistics Mauritius montrent d’ailleurs où se trouvent certains des relais possibles. Les activités Tic (technologies de l’information et de la communication) devraient progresser de 5% en 2026 et celles liées aux finances et à l’assurance de 4,7%. Mais le textile devrait encore reculer de 2,5 %, tandis que les entreprises tournées vers l’exportation devraient enregistrer une nouvelle contraction de 2 %.
C’est toute la difficulté de la transition. Les nouveaux secteurs peuvent croître rapidement, mais ils doivent atteindre une taille suffisante pour remplacer progressivement les moteurs traditionnels. L’intelligence artificielle et la biotechnologie peuvent faire partie de cette nouvelle architecture. Mais leur développement exige du capital, des compétences spécialisées, des infrastructures numériques et énergétiques, de la recherchedéveloppement, des connexions internationales et un environnement réglementaire suffisamment prévisible. Des conditions qui ne sont pas encore hélas réunies aujourd’hui.
Les contours du nouveau PIB
L’autre grande leçon des comptes nationaux de septembre est méthodologique. Statistics Mauritius a révisé le PIB sur la base d’une nouvelle année de référence, 2023, après le Census of Economic Activities. Le PIB de 2023 est désormais estimé à Rs 695 milliards, contre Rs 637 milliards auparavant. Les Rs 58 milliards supplémentaires proviennent notamment de l’amélioration de la couverture statistique, de l’intégration du merchanting des Global Business Companies et de nouvelles recommandations du System of National Accounts 2025.
Cette révision est importante parce qu’elle donne une image plus complète de l’économie mauricienne. Mais elle ne signifie pas que Rs58 milliards de richesse supplémentaire ont été créés. Le patron de SM insiste sur ce point: toute la série historique de 2013 à 2026 a été recalculée. Le niveau du PIB augmente, mais le taux de croissance de 2024, par exemple, est ramené de 4,9 % à 4,2 %.
Le pays dispose donc désormais d’un thermomètre plus précis, mais cela ne change pas nécessairement sa température économique.
Et c’est ici que le débat sur les 3 % rejoint celui des finances publiques. Le Budget 2026-2027 repose sur un déficit de 3,7 % du PIB et sur une trajectoire visant à ramener progressivement la dette en-dessous de 80 % du PIB. Mais cette trajectoire intègre Rs 10,6 milliards de recettes attendues du Chagos Deal, une rentrée fortement incertaine avec les nouvelles prises de positions des principaux protagonistes du dossier.
L’expérience de 2025-2026 est déjà un avertissement : l’absence des recettes Chagos (Rs10milliards) avait contribué à maintenir le déficit au-dessus de l’objectif initial. Moody’s a précisément identifié cette incertitude comme un risque pour la trajectoire budgétaire. L’agence maintient la note souveraine de Maurice à Baa3, avec perspective négative, tout en reconnaissant les progrès réalisés dans l’assainissement des finances publiques.
Le FMI, lui, estime que la dette publique était encore autour de 87 % du PIB à fin juin 2026 et insiste sur la nécessité de reconstruire des marges budgétaires tout en protégeant l’investissement productif.
La comparaison internationale est instructive. Malte, avec une population de quelque 573 000 habitants, devrait croître de 3,7 % en 2026. Mais elle dispose d’une dette publique d’environ 46 % du PIB et d’un déficit proche de 2,2 %. Surtout, elle cherche maintenant à passer d’une croissance intensive en main-d’œuvre à une croissance davantage fondée sur la productivité, l’innovation et les compétences.
Chypre, autre petite économie insulaire, devrait croître à 3% en 2026, mais avec une dette publique ramenée vers 50 % du PIB et un excédent budgétaire de 2,1 %. Ses exportations de services TIC, financiers et professionnels constituent également un important relais de diversification.
Les Seychelles offrent un autre enseignement. Après une croissance de 5,1 % en 2025, leur économie devrait ralentir fortement en 2026 sous l’effet du choc géopolitique et touristique. Mais leur dette publique était tombée à 53,6% duPIB et le pays affichait un excédent primaire de 2,5 % en 2025. La question mauricienne n’est donc pas simplement combien de croissance mais plutôt quelle croissance, financée comment et produisant quels emplois ? À 3 %, Maurice ne «bouz fix» pas nécessairement. Il avance, mais il risque de ne pas le faire assez vite pour changer véritablement de modèle.
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