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Économie, climat, santé

L’ONU met à nu les fragilités de Maurice

20 septembre 2026, 16:00

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L’ONU met à nu les fragilités de Maurice

Le Budget 2026-2027 maintient les piliers de l’État-providence tout en misant davantage sur les infrastructures, la diversification économique, le numérique et l’économie bleue. Mais une analyse de l’équipe des Nations unies à Maurice met aussi en lumière plusieurs vulnérabilités persistantes : dépendance alimentaire et énergétique, vieillissement de la population, faible investissement dans la recherche, pression sur les ressources en eau, recul de la biodiversité, inégalités, faible participation des femmes au marché du travail et poids croissant des maladies non transmissibles. Pour l’ONU, le véritable test sera désormais la capacité du pays à transformer les milliards investis en résultats durables.

Le Policy Brief consacré au Budget national 2026-2027 et aux engagements de Maurice envers les Nations unies passe au crible les choix budgétaires du gouvernement à travers deux grandes grilles : les Objectifs de développement durable (ODD) et le Multidimensional Vulnerability Index (MVI) des Nations unies.

Le constat est nuancé. Le Budget reste fortement orienté vers l’éducation, la santé et la protection sociale, mais accorde parallèlement une place croissante aux grands investissements destinés à améliorer la connectivité, à diversifier l’économie et à renforcer l’autonomie du pays. L’ONU estime toutefois que la dynamique démographique, les modes de vie, la sécurité alimentaire, l’adaptation climatique, la qualité de l’éducation, l’autonomisation des femmes, la pauvreté et les inégalités nécessitent davantage d’attention.

Pauvreté : toujours le premier poste lié aux ODD, mais les dépenses reculent

L’ODD 1, consacré à l’élimination de la pauvreté, demeure celui qui reçoit le niveau d’allocation le plus élevé. Mais les dépenses relatives à la réduction de la pauvreté, à la protection sociale et aux inégalités devraient progressivement diminuer. L’ONU attribue notamment cette évolution à la réforme des pensions, à la disparition progressive de plusieurs programmes gérés centralement, dont ceux liés à la CSG et à l’Equal Chance, ainsi qu’à l’achèvement progressif d’investissements dans le logement social. À l’inverse, les dépenses associées à l’ODD 16 – paix, justice et institutions efficaces – sont appelées à augmenter. Pour 2026-2027, le document fait notamment état d’une hausse de 45 % des allocations liées aux institutions efficaces et responsables, la police disposant de l’enveloppe la plus importante dans cette catégorie.

Pour les Nations unies, cette hausse doit cependant produire des résultats : les investissements consentis aujourd’hui dans les institutions publiques devraient, à terme, permettre des gains d’efficacité et une réduction de certaines dépenses.

L’analyse relève un décalage important entre certaines faiblesses de Maurice et les ressources qui leur sont directement consacrées.

L'ODD 15, consacré à la vie terrestre, et l’ODD 5, sur l’égalité entre les sexes, figurent parmi ceux recevant le moins de financement. Or, selon le document, les écarts les plus importants de Maurice concernent notamment l’égalité femmeshommes, les villes et communautés durables et la vie aquatique. La biodiversité terrestre constitue également un domaine particulièrement préoccupant.

Seulement 23 % du territoire est couvert de forêts et 8 % se trouve sous le régime des aires protégées, même si celles-ci englobent l’ensemble des écosystèmes montagneux. En 2022, 81,7 % des espèces végétales endémiques de Maurice étaient menacées, selon les critères mondiaux de l’Union internationale pour la conservation de la nature cités dans le rapport.

Une économie diversifiée, mais une résilience structurelle insuffisante

L’une des observations centrales concerne le paradoxe mauricien. Maurice dispose, selon le rapport, de l’une des économies les plus diversifiées parmi les petits États insulaires en développement, d’une notation souveraine investment grade et de marchés financiers relativement développés. Mais sa base productive n’a pas progressé au même rythme.

Le score de manque de résilience économique structurelle atteint 64 dans le MVI. La connectivité constitue une faiblesse majeure, avec un indicateur de 77, devant la formation brute de capital fixe à 64 et la petite taille de la population à 59. La dépendance alimentaire et énergétique obtient, elle, un score de vulnérabilité de 58.

La formation brute de capital fixe devrait même passer de 19,7 % à 19,2 % en 2026, tandis que les dépenses de recherche et développement ne représentent qu’environ 0,23 % du PIB. L’éloignement des grands marchés, les longues distances maritimes et le nombre limité de connexions commerciales directes continuent parallèlement d’augmenter les coûts.

Port, aéroport et IA : le pari de la connectivité

C’est précisément sur cette faiblesse que le Budget tente d’agir. L’ONU cite l’Island Container Terminal Project, l’ouverture des services maritimes aux opérateurs internationaux et l’ambition de faire de Maurice un centre régional de transbordement. L’expansion et la modernisation de l’aéroport, notamment par la numérisation et l’automatisation, participent à la même stratégie.

Dans le numérique, la situation est plus favorable : couverture mobile à haut débit presque universelle, plusieurs câbles sous-marins et développement d’une stratégie autour de l’intelligence artificielle. La participation de Maurice à America-India Connect de Google est présentée comme un moyen d’améliorer la résilience de la connectivité sous-marine.

Mais l’ONU met également en évidence les limites de l’ambition de faire de Maurice un hub régional de l’IA : le pays ne dispose ni de grandes bases de données propriétaires ni d’une infrastructure avancée de calcul pour l’intelligence artificielle. Le choix d’un créneau précis devra aussi tenir compte des besoins en énergie et en eau.

1,24 million d’habitants : le défi démographique s’installe

La démographie apparaît comme l’un des grands défis transversaux du pays. La population est donnée à 1 241 856 habitants. Sa petite taille réduit les économies d’échelle dans l’industrie, les services et les nouvelles activités technologiques. À cela s’ajoutent le vieillissement, l’émigration, le manque de main-d’œuvre, l’inadéquation entre compétences et emplois, ainsi qu’une sous-utilisation de la maind’œuvre féminine et des jeunes.

Le tableau devient encore plus significatif sur le long terme. L’Organisation mondiale de la santé prévoit, selon le document, que la population pourrait tomber à 1,1 million d’habitants en 2050. Le taux de fécondité se situe entre 1,35 et 1,44. Les moins de 15 ans ne représentent plus que 15,4 % de la population, alors que les personnes âgées de 60 ans ou plus en constituent près de 19 %.

91 % de l’énergie primaire importée, seulement 25 % d’autosuffisance alimentaire

La dépendance extérieure demeure particulièrement forte. Maurice importe 91 % de sa consommation d’énergie primaire, tandis que son autosuffisance alimentaire tourne autour de 25 %.

Dans le domaine énergétique, plus de Rs 6 milliards sont allouées en 2026-2027 au CEB et aux fonds spéciaux associés à l’ODD 7. Le programme d’énergie renouvelable doit favoriser le solaire à grande échelle, le stockage, l’efficacité énergétique et la stabilité du réseau.

Des mesures concernent également le photovoltaïque domestique, notamment le transfert de propriété des installations photovoltaïques aux ménages vulnérables afin qu’ils puissent bénéficier entièrement de l’électricité produite.

Insécurité alimentaire : 11 % de la population touchés

Sur le front alimentaire, le rapport indique que 11 % de la population souffre d’insécurité alimentaire modérée à sévère et que Maurice dépend des importations pour environ 75 % de sa consommation intérieure.

L’initiative 25by35 constitue l’une des principales réponses du gouvernement. Elle comprend notamment le Food Security & Nutrition Bill, le développement de l’agriculture contractuelle et l’objectif de doubler les terres consacrées à la production alimentaire pour atteindre 25 000 arpents d’ici 2035.

L’ONU estime néanmoins que la disponibilité limitée des terres arables restera un obstacle et recommande notamment davantage d’agriculture intelligente face au climat, une meilleure efficacité dans l’utilisation de l’eau, davantage de recherche agricole et une réduction des pertes après récolte.

Eau : Maurice pourrait devenir un pays en situation de pénurie d’ici 2030

L’avertissement sur l’eau est particulièrement marqué. Maurice devrait, selon le rapport, devenir un pays confronté à une pénurie d’eau d’ici 2030. Les précipitations annuelles pourraient parallèlement diminuer d’environ 13 % à l’horizon 2050.

Face aux changements dans le régime des pluies, aux périodes de sécheresse prolongées, aux phénomènes météorologiques extrêmes, au vieillissement des infrastructures et à la faible efficacité dans l’utilisation de l’eau, le gouvernement a lancé le programme Access to Water for All. L’allocation budgétaire destinée aux services de l’eau augmente de 338,5 %, afin d’améliorer la collecte, la distribution et l’efficacité de son utilisation.

Érosion : 17,6 % du littoral déjà affecté

La pression climatique ne concerne pas uniquement l’eau. Environ 17,6 % du littoral mauricien a déjà été touché par l’érosion. Des études citées dans le rapport anticipent, dans certaines zones, un recul du trait de côte compris entre 5 et 50 mètres d’ici 2050.

Cyclones tropicaux, inondations côtières, sécheresses, modification des précipitations et hausse des températures représentent des risques pour l’agriculture, l’eau, les infrastructures, le tourisme, la biodiversité et la santé publique.

Environ Rs 3,5 milliards, soit plus de la moitié des ressources du Climate and Resilience Fund, sont consacrées à l’adaptation climatique, notamment à l’érosion côtière, à la réhabilitation des récifs coralliens, aux glissements de terrain et aux infrastructures de drainage.

Santé : 81 % des décès liés aux maladies non transmissibles

Maurice obtient de bons résultats sur plusieurs indicateurs internationaux de santé. La couverture sanitaire universelle est passée de 65 en 2019 à 75 en 2023, plaçant le pays au deuxième rang africain selon le rapport. La densité de médecins et d’infirmiers dépasse également les références de l’OMS.

Mais derrière ces résultats apparaît un autre problème : les Mauriciens vivent plus longtemps sans nécessairement vivre en meilleure santé. L’espérance de vie en bonne santé est passée de 64,2 ans en 2019 à 63,3 ans en 2021. Les maladies non transmissibles représentent 81 % des décès et un adulte sur trois âgé de 25 à 74 ans est obèse. Le rapport relève aussi que les dépenses privées représentent désormais 54 % des dépenses courantes de santé, dont 45 % sont directement payées par les ménages.

Le Budget prévoit notamment le recrutement de 2 220 employés, un visiting-doctor scheme, une nouvelle université médicale, un Centre for Cardiometabolic Care and Research, une unité consacrée à l’IA dans la santé et Rs 1,5 milliard pour les services gériatriques, la dialyse, les blocs opératoires consacrés au cancer et une unité de transplantation rénale.

Éducation : baisse des taux de réussite

L’éducation reste fortement financée, mais le rapport relève une détérioration de plusieurs indicateurs. Le taux de réussite au PSAC a reculé de 82 % à 79,5 % ; celui du NCE de 74,6 % à 69,5 % ; celui du School Certificate de 73,7 % à 72,7 % ; et celui du Higher School Certificate de 84,4 % à 78,9 %.

En 2025, 13,9 % des jeunes n’étaient ni dans le système éducatif, ni en formation, ni en emploi. La sous-utilisation de la main-d’œuvre chez les jeunes atteignait 26,3 %, contre 9,6 % au niveau national.

Le Budget répond notamment par des programmes de littératie et de numératie dès les Grades 1 et 2, le renforcement de l’éducation spécialisée, trois nouveaux centres du MITD et une filière d’enseignement technique pour les Grades 10 et 11.

Femmes : 17,9 % des sièges au Parlement et un écart persistant dans l’emploi

L’égalité femmes-hommes constitue l’un des points sur lesquels l’ONU considère que Maurice accuse un retard important. Les femmes représentent seulement 17,9 % des membres de l’Assemblée nationale. Leur taux de participation au marché du travail s’établit à 47,6 %, soit environ 20 points de moins que celui des hommes, et l’écart salarial est de 7,9 %.

Les femmes consacrent en moyenne 4,4 heures par jour aux tâches non rémunérées, contre 1,9 heure pour les hommes. Le document indique également qu’une femme sur quatre rapporte avoir subi une forme de violence.

Le Budget prévoit notamment un incubateur pour les PME dirigées par des femmes, un minimum de 25 % de représentation féminine sur les conseils d’administration des organismes parapublics, la suppression du consentement du conjoint pour les prêts, le programme SheInvents, ainsi que 12 jours annuels de congé menstruel. Le rapport souligne toutefois la nécessité d’éviter que certaines mesures ne pénalisent indirectement les femmes lors des recrutements.

8,5 % des Mauriciens sous le seuil national de pauvreté

Malgré le statut de pays à revenu intermédiaire supérieur, 8,5 % de la population vit sous le seuil national de pauvreté, selon les données reprises dans le document.

Le rapport compare également le salaire minimum de Rs 17 745 aux estimations du Global Living Wage Coalition : un living wage de Rs 27 245 pour une personne seule et un coût permettant une vie décente de Rs 43 831 pour une famille de quatre personnes. Le coefficient de Gini est donné à 0,371, avant de tomber à 0,348 après les transferts fiscaux.

Le Budget relève parallèlement le seuil du Social Register of Mauritius à Rs 16 400, puis à Rs 17 500 à partir de juillet 2027, et prévoit plus de Rs 2 milliards pour 8 000 logements sociaux en 2026-2027.

Rs 112,4 milliards pour les prestations universelles

Malgré la consolidation budgétaire, l’État-providence reste donc au cœur des finances publiques. Environ Rs 112,4 milliards sont consacrées aux prestations universelles : Rs 19,8 milliards pour la santé gratuite ; Rs 22,3 milliards pour l’éducation gratuite, Rs 2,1 milliards pour le soutien à l’enseignement supérieur ; Rs 1,7 milliard pour le transport gratuit ; et Rs 65,9 milliards pour les pensions de vieillesse et autres prestations universelles. Cela représente environ 42 % des dépenses publiques, hors acquisition d’actifs financiers.

Mais le paysage des aides évolue. Les transferts aux ménages liés à la CSG et aux programmes associés devraient diminuer de Rs 6,5 milliards pendant l’exercice actuel et de Rs 32,9 milliards sur trois ans. En parallèle, les programmes ministériels ciblés de réduction de la pauvreté et de protection sociale augmenteraient, tout comme les subventions de la State Trading Corporation, à hauteur de Rs 2,5 milliards supplémentaires par an.

Pension : Rs 6,2 milliards supplémentaires après le retrait du «means test»

La stratégie budgétaire repose sur une consolidation des finances publiques soutenue par la croissance plutôt que par une diminution nominale de la dette. L’objectif est également de contenir les dépenses et d’améliorer leur efficacité, tandis que les recettes doivent davantage provenir d’une meilleure administration fiscale, d’une conformité accrue et de la croissance que d’une hausse généralisée des impôts.

Mais l’ONU identifie plusieurs hypothèses susceptibles de fragiliser cette trajectoire : l’évolution de la crise au Moyen-Orient, une croissance réelle durable de 3,5 % à 4 %, le coût de l’emprunt, les gains de productivité et la réforme des pensions.

Le retrait du means test dans la réforme de la pension de vieillesse doit notamment entraîner Rs 6,2 milliards de dépenses supplémentaires, soit environ 0,7 % du PIB. Le déficit initialement projeté à 3,7 % du PIB et la dette du secteur public à 85,6 % devront donc intégrer ce coût supplémentaire.

Les investissements publics vont presque doubler en proportion du PIB

L’un des changements majeurs du Budget reste le déplacement progressif des ressources vers l’investissement. Les dépenses en capital devraient passer d’environ 2,5 % du PIB en 2025-2026 à 4 % en 2027-2028, soit une hausse considérable.

L’ONU reconnaît que les investissements dans les infrastructures, la technologie et le capital humain peuvent améliorer durablement la capacité productive du pays. Mais elle insiste sur une condition : la qualité des projets sélectionnés et leur exécution effective.

C’est là que se situe probablement le principal avertissement du rapport. Des ressources budgétaires et de nouvelles politiques ne suffiront pas si les institutions ne peuvent pas les transformer rapidement en projets achevés et en résultats mesurables.

Les Nations unies préconisent ainsi une amélioration des marchés publics, de la gestion des finances publiques, de l’administration fiscale et du gouvernement numérique, mais aussi davantage d’expertise technique, de compétences en gestion de projet et de capacité administrative au sein des ministères. Elles recommandent également un suivi plus serré de l’exécution budgétaire, de l’achèvement des projets et de la qualité des services publics.

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