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Changement climatique
El Niño : le mercure monte, la pluie recule
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Changement climatique
El Niño : le mercure monte, la pluie recule
Maurice devrait connaître des précipitations légèrement inférieures à la normale au cours des prochains mois, tandis que des températures supérieures aux normales saisonnières et des épisodes de chaleur fréquents sont attendus durant l’été 2026-2027. C’est ce qui ressort d’un bulletin publié hier par les Mauritius Meteorological Services (MMS) sur l’impact attendu d’El Niño.
Le phénomène El Niño, qui correspond à la phase chaude de l’El Niño–Southern Oscillation, se caractérise par des températures de surface de la mer supérieures à la moyenne dans le centre et l’est du Pacifique équatorial. Par le jeu des interactions atmosphériques, ce phénomène peut modifier les régimes de température, de précipitations et l’activité des tempêtes dans plusieurs régions du monde.
Selon les observations des centres mondiaux et de l’Organisation météorologique mondiale, El Niño s’intensifie continuellement depuis juin 2026. Il devrait encore se renforcer avant d’atteindre son pic entre octobre et décembre prochains.. Les MMS suivent ainsi de près son évolution, mais également celle d’autres facteurs climatiques, notamment l’Indian Ocean Dipole (IOD) et le Subtropical Indian Ocean Dipole (SIOD), qui peuvent influencer ou même contrecarrer les effets d’El Niño dans l’océan Indien.
Les signes d’un déficit pluviométrique sont déjà présents. L’indice standardisé des précipitations, utilisé pour surveiller les déficits de pluie et les périodes de sécheresse prolongées, affichait une moyenne sur trois mois de -0,17 pour mai, juin et juillet 2026. La période temporairement pluvieuse observée durant la seconde moitié de juin n’aura pas suffi à compenser la période sèche en cours.
Pour août, les MMS prévoient 85 mm de pluie, soit 80 % de la moyenne à long terme. Septembre devrait recevoir environ 7 mm et octobre 60 mm, représentant également 80 % de la normale.
En novembre, les précipitations devraient atteindre 75 mm, soit 90 % de la moyenne, un niveau considéré comme normal.
El Niño, combiné à la possibilité d’un IOD positif, pourrait également entraîner des températures supérieures à la normale durant l’été 2026-2027, avec des épisodes de chaleur fréquents. Concernant la saison cyclonique, les analyses des MMS montrent que l’activité dans le sud-ouest de l’océan Indien tend à être relativement faible lors des épisodes très intenses d’El Niño. Le service météorologique prévient toutefois qu’une activité cyclonique réduite dans le bassin ne signifie pas que Maurice ne puisse pas être directement affecté par un cyclone tropical.
Vassen Kauppaymuthoo : «cet El Niño extrême est lié au changement climatique causé par les humains»

«Je pense qu’on est déjà en retard.» Le constat de l’océanographe et ingénieur environnemental Vassen Kauppaymuthoo est sans détour. Face à l’intensification annoncée d’El Niño, il estime que Maurice n’a plus le temps d’attendre. Il réclame la mise en place immédiate d’un comité interministériel pour anticiper les conséquences du phénomène sur l’eau, l’agriculture, la santé, la pêche et le littoral.
Car cet épisode n’a rien d’ordinaire. «Ce n’est pas un El Niño classique, ce n’est pas un El Niño moyen, c’est un El Niño extrêmement fort», prévient-il, alors que le phénomène doit atteindre son pic entre octobre et décembre, selon les MMS. Le mécanisme est brutal dans sa simplicité. Les alizés faiblissent et la chaleur qui s’accumule à l’équateur, avec des anomalies pouvant dépasser quatre degrés en surface dans le Pacifique, n’a plus rien pour freiner sa course : elle est charriée jusqu’à l’océan Indien par le courant sud-équatorial. «On ne peut pas séparer la météo, le climat des océans, puisque les océans sont le moteur du climat», résume-t-il. Et quand ce moteur tousse, les écarts se creusent : là où il fait déjà chaud, il fera plus chaud encore. Il salue la démarche des MMS, qui a émis un communiqué à ce sujet hier 10 août, mais prévient que cela ne suffit pas : encore faut-il que ce constat se traduise en action.
Un dérèglement que l’océanographe refuse de dissocier du changement climatique. Les océans ont absorbé entre 80 et 90 % de la chaleur générée par le réchauffement d’origine humaine, jusqu’à 600-800 mètres de profondeur. Cette chaleur-là doit désormais ressortir. «Les océans aujourd’hui étouffent», lâche-t-il. «Ils sont en train de ‘‘revomir’’ la chaleur qu’ils ont emmagasinée.» Son verdict est net : «Un phénomène El Niño extrême comme ça est lié directement au changement climatique causé par les humains.»
Cette même saturation accélère la montée des eaux : 3,3 mm par an dans le monde, contre 5,8 mm à Maurice, déjà bien au-dessus de la moyenne, un rythme que la dilatation des masses océaniques réchauffées pourrait encore accélérer.
Sur les cyclones, Vassen Kauppaymuthoo rejoint l’analyse des MMS : privés de vent et de cisaillement, les systèmes dépressionnaires devraient se faire plus rares dans le sud-ouest de l’océan Indien, un bassin qui n’a plus connu de cyclone majeur depuis Dina, en 2002. Mais moins de cyclones ne veut surtout pas dire moins de danger. «Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de cyclones très puissants», prévient-il, citant Fanta, qui avait pulvérisé des records de vitesse de vent en 2017 ailleurs dans l’océan Indien. Les monstres pourraient simplement frapper ailleurs.
Sous l’eau, la menace est tout aussi concrète. «Plus l’eau est chaude, moins elle contient d’oxygène dissous pour les poissons», explique-t-il, un risque direct pour les prises de pêche. Les coraux, eux, pourraient blanchir massivement, un phénomène que Maurice avait jusqu’ici évité, mais que la violence de cet épisode rend désormais probable, privant la côte de son dernier rempart contre la houle. «Si nos coraux blanchissent et meurent, notre érosion va s’accentuer, puisqu’ils ne pourront plus casser l’énergie des vagues», avertit-il.
Sunil Dowarkasing : «il faut passer du développement durable au développement résilient»

Face à des épisodes de chaleur appelés à devenir plus fréquents, Maurice doit aller au-delà des alertes et revoir en profondeur sa manière de gérer l’eau, l’énergie, l’urbanisme et l’agriculture. C’est le constat de Sunil Dowarkasing, expert en développement durable, qui estime que le pays doit désormais se préparer à vivre durablement avec davantage de chaleur et de sécheresse.
«Soyons sérieux : nous sommes préparés à faire des communiqués quand il fait chaud. Sommesnous préparés à vivre durablement avec davantage de chaleur ? C’est une autre question», soulignet-il. Selon lui, le changement climatique ne se résume pas à recevoir une alerte lorsque le thermomètre grimpe. Il faut également anticiper les conséquences sur la santé, l’agriculture, les ressources en eau, l’électricité, les travailleurs exposés et les populations vulnérables.
L’expert attire notamment l’attention sur l’évolution des villes, marquées par davantage de béton, moins d’arbres et d’espaces verts ainsi que par une multiplication des surfaces imperméabilisées. Une situation qui favorise le développement d’îlots de chaleur. Il plaide ainsi pour une révision des normes de construction afin de privilégier la ventilation naturelle, l’isolation, les toitures réfléchissantes, la végétalisation, l’ombrage et des espaces publics mieux adaptés. «Construire aujourd’hui comme si le climat de demain allait rester celui d’hier, c’est probablement la définition la plus élégante de l’inadaptation climatique», fait-il ressortir.
Sunil Dowarkasing met également en garde contre un possible effet domino entre sécheresse, chaleur, consommation d’eau et demande énergétique. Moins de pluie réduit la recharge des réservoirs et des nappes phréatiques, tandis que la hausse des températures accentue l’évaporation et les besoins en eau. Dans le même temps, le recours accru à la climatisation augmente la demande électrique. Si cette énergie provient toujours largement des combustibles fossiles, les émissions augmentent à leur tour, alimentant le changement climatique.
Pour lui, la chaîne est claire : «Sécheresse - chaleur - davantage d’eau consommée - davantage d’électricité consommée - davantage de pression sur les infrastructures - davantage de coûts - davantage de vulnérabilité.» D’où la nécessité de gérer ensemble l’eau, l’énergie, l’agriculture, l’urbanisme et le climat, plutôt que de maintenir des politiques cloisonnées entre différents ministères. L’expert préconise plusieurs actions immédiates. Il estime prioritaire de réduire les pertes sur le réseau d’eau, de protéger les nappes phréatiques et les bassins versants et d’accélérer la réutilisation des eaux usées traitées lorsque leur qualité répond aux normes.
L’agriculture doit également être préparée, notamment à travers le goutte-à-goutte, des horaires d’irrigation adaptés, des cultures moins gourmandes en eau et l’utilisation d’eau recyclée. Le réseau électrique doit, lui aussi, être préparé à une demande accrue liée à la chaleur, en misant davantage sur l’efficacité énergétique, le solaire et le stockage.
Sunil Dowarkasing propose également la création d’une véritable cellule nationale «sécheresse-chaleur», réunissant notamment la CWA, le CEB, les autorités chargées de l’agriculture et de l’environnement, le MMS et les collectivités locales. Celle-ci devrait disposer d’indicateurs communs et permettre des décisions suffisamment précoces. «Notre problème est moins l’absence d’informations que l’absence de réaction suffisamment précoce à des informations que nous possédons déjà», estime-t-il.
Au-delà des mesures immédiates, l’expert appelle à repenser le modèle de développement mauricien. Celui-ci a, selon lui, été construit «comme si l’eau était infinie, l’énergie disponible à volonté et le territoire extensible», alors qu’aucune de ces hypothèses n’est vraie. Il préconise donc de revoir l’urbanisation, protéger les espaces naturels, restaurer les zones de recharge, réduire l’imperméabilisation des sols, adapter l’agriculture, transformer la gestion de l’eau et accélérer la transition énergétique. Il insiste surtout sur la nécessité de ne plus traiter sécheresses, canicules et inondations comme des phénomènes isolés.
«Tout est désormais connecté. Et notre politique publique doit enfin l’être aussi», affirme-t-il. Pour Sunil Dowarkasing, après des années à parler de «développement durable», Maurice doit désormais franchir une nouvelle étape : celle du «développement résilient».
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