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Interview…
Manisha Dookhony : «Un Budget populiste aggraverait un déficit déjà difficilement soutenable»
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Interview…
Manisha Dookhony : «Un Budget populiste aggraverait un déficit déjà difficilement soutenable»
Manisha Dookhony, Économiste et CEO de Terramont Capital Partners.
À l’approche de la présentation du Budget 2026-2027, l’économiste Manisha Dookhony analyse les grands défis économiques du pays. Dette publique, croissance, inflation, pouvoir d’achat et fiscalité : elle estime que Maurice devra trouver un équilibre entre discipline budgétaire, réformes structurelles et soutien ciblé aux ménages les plus vulnérables.
À deux semaines de la présentation du Budget 2026-2027, quel diagnostic faites-vous de l’état de santé de l’économie mauricienne ?
L’économie mauricienne se trouve actuellement dans une phase de croissance modérée, mais avec de fortes contraintes. Nous avons enregistré une croissance de 3,2 % l’année dernière, mais les perspectives ont été revues à la baisse, avec une prévision autour de 2,8 % selon le Fonds Monétaire International (FMI) et environ 3 % dans un scénario de base. Il y a eu un début de consolidation budgétaire, notamment avec des ajustements concernant la Contribution sociale généralisée et les réformes liées aux pensions.
Cependant, la situation reste fragile. Certains revenus attendus ne sont pas au rendez-vous, notamment ceux liés aux Chagos, qui devaient contribuer au remboursement de la dette. Aujourd’hui, la dette publique avoisine 89 % du PIB, tandis que le déficit budgétaire a atteint près de 10 % l’an dernier, avec une projection encore élevée autour de 4,9 % cette année. Nous faisons également face à un déficit du compte courant qui continue de se creuser, notamment en raison de la hausse des prix du pétrole et du transport maritime. Malgré ces défis, certains secteurs ont montré une certaine résilience. Le tourisme, par exemple, aurait pu être beaucoup plus affecté, mais il a tenu bon.
La croissance économique pour 2026 a été revue à la baisse autour de 2,8 %. Est-ce un signal inquiétant pour Maurice ? Quels sont les principaux freins à notre croissance actuelle ?
Cette révision est effectivement préoccupante. Même si nous ne sommes pas en récession, elle montre que l’économie mauricienne subit des chocs externes qui risquent de durer. Parmi les principaux freins, il y a la hausse persistante des coûts de l’énergie, notamment le pétrole et le charbon, mais aussi l’augmentation du coût du fret maritime. Ce sont des facteurs structurels qui ne devraient pas disparaître rapidement.
Il faut également noter la faiblesse des investissements privés, qui ont connu une contraction d’environ 3 % en 2025, malgré une légère reprise. Un autre problème majeur est la pression sur le pouvoir d’achat. Avec un dollar proche des Rs 50, l’inflation importée pèse davantage sur les consommateurs. Les hausses du tarif de la CEB, du gaz et du pain réduisent directement la capacité de consommation des ménages.
Enfin, Maurice fait face à des défis structurels importants : le manque de main-d’œuvre qualifiée dans des secteurs comme les technologies, le tourisme et la construction ; le vieillissement de la population et une productivité insuffisante. Sans gains de productivité et sans investissements technologiques, notre croissance restera limitée.
Le Premier ministre a indiqué que ce Budget ne sera pas un exercice «populiste». Est-ce la bonne approche dans le contexte économique actuel ?
Oui, je pense que cette approche est nécessaire. Un budget populiste risquerait d’aggraver un déficit qui est déjà difficilement soutenable. Un budget populiste signifie généralement une multiplication des dépenses sans financement solide. Cela augmente la dette publique et peut affecter la crédibilité économique du pays.
Aujourd’hui, l’objectif doit être de trouver un équilibre entre discipline budgétaire et protection sociale ciblée. Il faut réduire le déficit tout en continuant à soutenir les ménages les plus vulnérables. Cela demande une meilleure utilisation de l’argent public et une réduction des dépenses inefficaces, sans pour autant sacrifier les investissements importants pour l’avenir du pays.
La dette publique reste un sujet majeur, avec un niveau qui a fortement augmenté ces dernières années. Jusqu’où Maurice peut-il continuer à emprunter sans mettre en danger sa stabilité économique ?
Nous sommes aujourd’hui dans une zone rouge. Avec une dette publique estimée autour de 89 % du PIB, Maurice se situe largement au-dessus de l’objectif de 75 % fixé pour 2030. Si la croissance reste faible et que les taux d’intérêt demeurent élevés, le remboursement de la dette pourrait devenir de plus en plus difficile. Il existe aussi un risque concernant la notation souveraine du pays.
Cependant, toute dette n’est pas forcément mauvaise. L’important est de savoir comment l’argent emprunté est utilisé. Les futurs emprunts doivent financer des projets capables de créer de la croissance, comme les énergies renouvelables, la modernisation du réseau électrique ou encore les infrastructures portuaires. Sans réformes structurelles, Maurice pourrait faire face à des difficultés plus importantes concernant sa capacité à gérer sa dette.
Malgré une inflation plus modérée qu’après la crise sanitaire, beaucoup de Mauriciens disent ressentir une hausse constante du coût de la vie. Comment expliquez-vous ce décalage entre les chiffres et la réalité des ménages ?
Cela s’explique par l’effet cumulatif des différentes augmentations. Même si le taux d’inflation diminue, cela ne veut pas dire que les prix baissent. L’inflation ralentit, mais les prix restent élevés. C’est cette réalité que ressentent les ménages au quotidien. À cela s’ajoutent les hausses des tarifs comme l’électricité, le transport et certains produits essentiels, ainsi que l’impact des taux d’intérêt plus élevés sur les crédits. Au final, le pouvoir d’achat reste sous pression. Le ressenti des ménages est parfois plus parlant que les statistiques économiques.
La Banque de Maurice a récemment augmenté le «Key Rate» à 4,75 %. Cette décision était-elle nécessaire selon vous ? Quels effets cela peut-il avoir sur les ménages et les entreprises ?
Cette décision répond à une logique de prévention. L’économie mauricienne est très exposée aux chocs externes et il faut anticiper les risques, notamment une possible reprise de l’inflation en 2026. Cependant, une hausse du taux directeur a aussi des conséquences. Les crédits deviennent plus chers, notamment les prêts immobiliers, ce qui réduit le pouvoir d’achat des ménages. Du côté des entreprises, cela peut ralentir certains investissements. C’est donc une mesure qui peut être nécessaire pour contrôler l’inflation, mais qui aura un effet de ralentissement économique à court terme.
Le Budget doit-il prévoir de nouvelles mesures pour soulager le pouvoir d’achat ou faut-il éviter de nouvelles dépenses sociales importantes ?
Il faut soutenir les ménages, mais de manière ciblée. Les aides doivent aller principalement vers ceux qui en ont réellement besoin. On peut réfléchir à des ajustements sur certains services essentiels ou renforcer des mécanismes comme le Social Register afin de mieux identifier les bénéficiaires. Les subventions généralisées coûtent très cher et ne sont pas toujours efficaces. La priorité doit être d’améliorer l’impact des aides existantes plutôt que d’augmenter massivement les dépenses publiques.
Maurice doit-elle revoir son modèle fiscal pour augmenter ses revenus sans pénaliser l’investissement et la classe moyenne ?
Des ajustements fiscaux sont possibles, mais il faut avancer avec prudence. Une hausse générale de la TVA, par exemple, pourrait mettre davantage de pression sur les ménages. D’autres pistes peuvent être étudiées, comme des contributions ciblées sur certains profits exceptionnels. Mais il faut éviter de décourager les investissements. Le plus important reste de mieux contrôler les dépenses publiques et d’améliorer leur efficacité.
Faut-il envisager davantage de taxes ciblées sur certains secteurs qui réalisent de gros profits ?
Certains mécanismes existent déjà, comme la contribution fair share. On peut envisager des ajustements, mais il faut éviter de tomber dans une fiscalité punitive. Ces contributions devraient idéalement être liées à des objectifs stratégiques, par exemple la formation, l’innovation ou la transition écologique.
Quels secteurs peuvent devenir les nouveaux moteurs économiques de Maurice dans les dix prochaines années ?
Plusieurs secteurs ont un fort potentiel : la pharmaceutique et les sciences de la vie, l’économie bleue, les énergies renouvelables, la logistique portuaire et l’intelligence artificielle. Mais le grand défi restera la main-d’œuvre. Avec le vieillissement de la population, Maurice devra mieux intégrer à la fois les talents locaux et étrangers. La diaspora mauricienne peut aussi jouer un rôle important en apportant des compétences, des investissements et de nouvelles idées.
Comment trouver l’équilibre entre salaires et compétitivité économique ?
L’enjeu principal est la productivité. Certains secteurs proposent encore des salaires trop faibles pour attirer les talents, tandis que d’autres restent compétitifs. Pour augmenter durablement les salaires, il faut investir dans les technologies, l’intelligence artificielle et la formation technique. Sans amélioration de la productivité, une hausse des salaires peut devenir difficile à soutenir pour les entreprises.
Quelle mesure serait selon vous une erreur à éviter absolument dans ce Budget 2026-2027 ?
Il faut éviter toute mesure qui augmente fortement la pression sur les ménages, notamment des taxes qui toucheraient davantage les personnes à revenus modestes. La population a déjà fourni beaucoup d’efforts. Il faut également éviter les nouvelles dépenses qui ne disposent pas d’un financement clair, car cela pourrait fragiliser la confiance des investisseurs.
Au lendemain du discours budgétaire du 19 juin, quels seront les indicateurs qui permettront de dire si c’est un bon ou un mauvais Budget ?
Il faudra regarder plusieurs éléments : la trajectoire de la dette, la qualité des dépenses publiques, les réformes annoncées et le soutien accordé aux ménages vulnérables. La capacité du Budget à encourager l’investissement productif sera aussi déterminante. Un bon Budget sera celui qui permettra de restaurer la confiance, d’améliorer la soutenabilité de la dette et de préparer une croissance économique plus solide.
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