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Changer les règles sans changer les joueurs…
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Changer les règles sans changer les joueurs…
À Maurice, nous aimons les réformes comme on aime repeindre une maison dont les fondations sont pourries. On change la couleur. On annonce la modernité. On convoque des experts. Puis on s’étonne que la pluie continue d’entrer par le toit. La réforme électorale n’échappe pas à cette vieille tentation mauricienne : changer le système sans changer la mentalité.
La question est pourtant simple, presque brutale : peut-on changer le mode de scrutin sans toucher à l’autocratie qui règne à l’intérieur des partis politiques ? Peut-on abolir des mécanismes sans s’attaquer à ceux qui en vivent ? Peut-on parler de démocratie quand les partis sont des propriétés privées, transmises, verrouillées, financées dans l’ombre et dirigées comme des domaines d’un autre âge ?
Les couleurs de l’arc-en-ciel mauricien se côtoient mais ne se mélangent pas. Elles se frôlent sans fusionner. Le métissage est partout dans la rue, mais absent des institutions. C’est bientôt 58 ans après l’indépendance, le mauricianisme reste un chantier abandonné, encombré de gravats communautaires. La Constitution, héritage lourd de notre double passé colonial, continue d’organiser la société non autour du citoyen, mais autour de silos ethniques soigneusement entretenus. L’interculturel est invoqué dans les discours. Il est évité dans les décisions.
Déjà en 1965, l’express posait la vraie question. Tandis que les partis se disputaient l’indépendance ou l’association, le journal rappelait que l’essentiel se jouait ailleurs : production, emploi, niveau de vie, démographie. L’indépendance de, ou l’association avec, la Grande-Bretagne, écrivait-on alors, c’était «du pipi» face au bifteck et aux brèdes. Soixante ans plus tard, nous avons remplacé indépendance contre association par Best Loser System contre proportionnelle, mais la mécanique reste la même : détourner le regard des vrais rapports de pouvoir.
Car la réforme électorale n’est pas qu’une affaire de sièges et de correctifs. Elle est une question morale. Elle interroge le rapport qu’entretiennent les partis avec le peuple ; l’opinion publique est, selon nous, «le bœuf des partis». Le bœuf qui tire la charrette sans savoir où on l’emmène. Le bœuf qu’on fait courir vers les urnes pendant que d’autres montent à l’avant.
Aujourd’hui encore, le bœuf est sollicité. On lui promet plus de représentativité, plus de justice, plus d’équilibre, même si l’on évite encore de parler de transparence en ce qui concerne les donateurs des partis politiques. Mais on ne lui dit pas que les décisions continueront d’être prises dans des cercles fermés, que les tickets seront distribués selon des quotas officiels, familiaux, claniques ou camouflés, que les portefeuilles obéiront aux mêmes calculs ethniques, financiers et claniques.
Changer le système électoral sans démocratiser les partis, c’est comme changer la serrure d’une porte dont le propriétaire garde toujours la clé. À quoi sert une proportionnelle si les candidats sont choisis par trois hommes dans une pièce close ? À quoi cela sert-il de supprimer le Best Loser System si l’ethnicité continue de structurer les carrières politiques, les alliances, les promotions ? À quoi cela sert-il de parler de méritocratie quand les mêmes noms, les mêmes lignées, les mêmes réseaux occupent l’espace depuis des décennies ? C’est pour cette raison précise que le recensement – qui demeure un outil de base de toute démocratie moderne en phase avec son commencé et son devenir – est devenu presque tabou dans certains quartiers, comme si l’on jouait avec le feu.
La réforme électorale ne peut être crédible si elle ignore le financement occulte de la politique. Les comptes cachés, les amitiés troubles entre propriétaires de partis et hommes d’affaires douteux, les campagnes financées sans transparence sont le vrai poison de notre démocratie. Tant que l’argent circulera sans contrôle, le scrutin, quel qu’il soit, restera biaisé. On ne réforme pas un jeu quand les dés sont pipés.
Il y a, dans ce débat, un grand non-dit : le refus de faire confiance au citoyen. On parle du peuple, mais on a peur de lui. Peur qu’il vote mal. Peur qu’il dérange les équilibres établis. Peur qu’il fasse émerger des profils qui ne rentrent pas dans les cases ethniques ou financières prévues. L’«Obama mauricien» n’est pas encore né, non parce que le pays n’en est pas capable, mais parce que le système ne le permet pas.
Barack Obama l’avait dit sans illusion : une élection ne suffit pas à effacer les divisions. Mais elle peut ouvrir un chemin. Encore fautil le vouloir. À Maurice, on préfère souvent regarder dans le rétroviseur, célébrer le vivreensemble passé, plutôt que d’affronter les ségrégations présentes.
Réformer sans courage, c’est prolonger l’illusion. Réformer sans toucher aux partis, c’est entretenir l’autocratie sous vernis démocratique. La vraie réforme électorale commence là où les partis cessent d’être des propriétés et redeviennent des instruments.
Sinon, le bœuf continuera de tirer.
Et d’autres continueront de monter dans la charrette.
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