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Nage interdite
Cachalots en danger : quand le tourisme nage à contre-courant
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Nage interdite
Cachalots en danger : quand le tourisme nage à contre-courant
■ Capture d’écran d'une vidéo d’un touriste qui nageait avec des cachalots à Maurice.
Malgré une interdiction formelle, la nage avec les cachalots continue d’être pratiquée dans le lagon mauricien. Cette activité de tourisme illégale, devenue une véritable industrie parallèle, met gravement en danger ces mammifères marins et expose les failles d’un système de régulation inefficace.
Depuis plusieurs années, des dizaines de bateaux quittent chaque matin les côtes de l’Ouest mauricien, souvent au départ de Black River ou Tamarin, avec un seul objectif : offrir aux touristes l’expérience rare de «nager avec les géants des mers». Pourtant, la loi est claire : il est strictement interdit de nager avec des cachalots. Seule l’observation à distance, le whale-watching, est autorisée, à condition d’être effectuée depuis une embarcation agréée, en respectant un code de conduite rigoureux.
Mais sur le terrain, la réalité est toute autre. Depuis 2020, le nombre de bateaux proposant des sorties illégales aurait décuplé. Ces opérateurs profitent du flou réglementaire et de la faiblesse des contrôles pour organiser des excursions lucratives, où des plongeurs s’approchent dangereusement des mammifères marins.
Selon les estimations de la Marine Megafauna Conservation Organisation (MMCO), certains opérateurs gagnent jusqu’à Rs 150000 par jour grâce à ces activités. Les profits sont tels que les amendes prévues par la loi allant pourtant jusqu’à Rs25millions selon les cas ne suffisent plus à dissuader les contrevenants. Hugues Vitry, président de la MMCO, ne cache pas sa frustration: «Les sanctions actuelles ne servent à rien. Récemment, deux skippers arrêtés pour avoir organisé des nages avec des cachalots ont écopé d’une simple amende de Rs500 chacun. Quand les autres opérateurs ont appris ça, ils ont tous recommencé.»
Selon lui, tant que les autorités se limiteront à infliger de petites amendes, les opérateurs continueront leurs activités en toute impunité. Il plaide pour la saisie pure et simple des bateaux utilisés lors d’infractions, une mesure déjà appliquée dans d’autres pays.
Pour Hugues Vitry (photo), le problème ne se limite pas au manque de contrôle, mais aussi à une confusion des rôles entre promotion touristique et régulation : «Le ministère du Tourisme ne peut pas à la fois faire la publicité de Maurice comme destination et jouer le rôle de police de la mer. Ce n’est pas dans son intérêt. La Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA) a longtemps mis en avant des opérateurs qui proposaient des activités pourtant illégales. J’ai moi-même dû me rendre à la MTPA pour dénoncer ces cas.»
Un modèle inspiré des parcs marins internationaux
Il explique qu’une réunion aura lieu aujourd’hui entre le ministère du Tourisme et les ONG pour discuter de nouvelles réglementations destinées à encadrer ces pratiques illégales. Il appelle à une réforme profonde du système, avec un renforcement des pouvoirs de la Coast Guard, jugée trop sous-équipée pour surveiller les vastes zones marines. «Il faut donner aux gardes-côtes les moyens matériels et humains d’agir : plus de patrouilles, plus de bateaux, et surtout le pouvoir d’arrêter et de confisquer les embarcations.»
Le président de la MMCO propose également de financer une surveillance indépendante grâce aux recettes générées par le tourisme légal : «Si la Coast Guard n’a pas assez de personnel, on peut instaurer une contribution obligatoire pour chaque client participant à une sortie de whale-watching. Avec cet argent, on pourrait engager des park rangers formés, qui accompagneraient les opérateurs en mer pour s’assurer que les règles soient respectées. C’est ce qui se fait ailleurs.»
Cette bataille réglementaire cache une réalité dramatique : celle des cachalots eux-mêmes. À Maurice, il ne resterait qu’une vingtaine de cachalots résidents, des animaux particulièrement sensibles au dérangement humain. Les bateaux qui les pourchassent, parfois dès 4 h30 du matin, bouleversent leur comportement naturel.
Les réglementations autorisent les sorties d’observation entre 6 heures et midi, mais dans les faits, la majorité des opérateurs restent en mer jusqu’au coucher du soleil. «Les petits cachalots ne peuvent plus allaiter ni se reposer correctement. Ils passent trop de temps à la surface, dérangés sans arrêt par les moteurs et les plongeurs. Or, ils ont besoin d’emmagasiner assez d’air avant de plonger à plus de 1000 mètres pour chasser.»
Les conséquences sont graves. D’après les études menées par la MMCO entre 2021 et 2025, le taux de mortalité des bébés cachalots a triplé. Des femelles émaciées ont été observées. «Nous avons vu des mères mourir sous nos yeux. Elles étaient trop faibles pour plonger ou nourrir leurs bébés. Ce harcèlement constant détruit lentement mais sûrement la population locale de cachalots.»
Pour Hugues Vitry, l’urgence est désormais de considérer les cachalots comme une richesse nationale vivante. «Il reste environ 25cachalots résidents seulement à Maurice. Si nous continuons à les harceler ainsi, ils disparaîtront. Et avec eux, c’est tout un pan de notre écosystème marin et notre image internationale qui s’effondreront.»
#Savetheblu
«Whale-watching» sauvage et laxisme politique
Selon #Savetheblu, la prolifération du tourisme non réglementé et des campagnes agressives vantant la «nage avec les géants des mers» accentue la pression sur ces espèces vulnérables. Certains opérateurs utiliseraient même de faux permis, tandis que les autorités tardent à réagir.
L’association de défense du monde marin a alerté Interpol et plusieurs ambassades étrangères, évoquant également l’impact potentiel d’exercices militaires et de tests de missiles dans l’océan Indien. Elle appelle à une suspension immédiate des activités touristiques liées aux mammifères marins jusqu’à la réalisation d’un audit scientifique complet.
En partenariat avec des experts de La Réunion, de l’Inde et de la France, #Savetheblu déploie drones, programmes de suivi et plaidoyers pour renforcer les zones marines protégées. Mais la coordination nationale reste faible et les communications avec la Mauritius Tourism Authority sont jugées «quasiment impossibles».
Maurice, avertit l’ONG, se trouve à un tournant décisif : «L’océan n’est pas une marchandise. Ses habitants ne sont pas un spectacle.»
Louis Sylvain Méyépa, directeur de la Tourism Authority : «Vers un durcissement des règles pour la nage avec les dauphins et les baleines»
?Les lois mauriciennes interdisent clairement toute interaction directe avec les cachalots. Pourtant, plusieurs opérateurs continuent d’organiser des activités de nage avec ces mammifères. Comment expliquer que cette pratique illégale se poursuit ?
La persistance des sorties illégales avec des interactions directes avec les cachalots, malgré l’interdiction formelle selon les Tourism Authority (Dolphin and Whale Watching) Regulations 2012, s’explique par des facteurs économiques, informationnels et d’application de la loi.
Le principal moteur est l’énorme demande touristique pour des expériences dites «immersives» et «exclusives». Ces sorties sont très lucratives : les prix sont élevés pour une expérience unique, celle de nager avec le plus grand prédateur à dents.
Les opérateurs qui la proposent obtiennent un avantage sur ceux qui respectent la loi, car ils répondent à un segment prêt à payer cher pour cette expérience interdite. De nombreux touristes veulent cocher des bucket lists, renforçant la pression sur les opérateurs pour fournir l’activité, même illégalement.
L’application de la loi en mer pose des défis: la vaste zone maritime rend difficile la surveillance, l’interception et la sanction systématique des infractions, souvent commises loin des côtes. L’efficacité des sanctions existantes (amendes, retrait de licence) peut être remise en question si les bénéfices excèdent le risque encouru. Des lacunes existent aussi dans la coordination et les ressources allouées aux patrouilles.
Le rôle des visiteurs ne doit pas être sous-estimé. Beaucoup ignorent que la nage avec les cachalots est interdite ou ne connaissent pas les impacts sur ces espèces fragiles – stress, perturbation du cycle de vie. La simple existence d’opérateurs proposant l’activité crée une illusion de légalité. Ces pratiques persistent donc dans un cercle vicieux, alimenté par les profits, la difficulté d’application des lois et une demande touristique élevée, souvent mal informée.
?Quelles sont les sanctions prévues contre les opérateurs qui enfreignent cette interdiction ?
L’interdiction de nager ou plonger avec les baleines figure bien dans la section 8(1)(b) des règlements de 2012. La Tourism Authority (TA) rappelle régulièrement cette interdiction aux opérateurs. Les sanctions prévues sont des amendes et surtout des mesures administratives comme le retrait de licence, la menace la plus sérieuse pour un opérateur. Ces sanctions visent à dissuader l’industrie de pratiques non durables, à protéger l’écosystème et à garantir la sécurité des usagers, car les interactions directes avec les cachalots sont dangereuses.
?Avez-vous recensé des cas récents ou engagé des actions contre des opérateurs illégaux ?
Oui. La TA a recensé plusieurs cas récents d’interactions illégales avec des cachalots, signalés par des visiteurs, des militants écologiques ou via les réseaux sociaux. Chaque cas est examiné. Selon la gravité et les preuves disponibles, des sanctions sont appliquées : suspension ou révocation de licence, amende administrative.
?Ces excursions sont souvent promues sur les réseaux sociaux. La TA a-telle les moyens de surveiller la promotion en ligne ?
La promotion de la nage avec les baleines se fait souvent à l’étranger. Parfois, nous sommes alertés par des internautes ou grâce à une petite équipe qui scrute les plateformes et sites utilisés par certains opérateurs. Dans ces cas, nous rappelons en ligne que l’activité est illégale pour prévenir l’infraction. Si c’est trop tard, nous pouvons aussi agir en vertu des lois sur la publicité mensongère ou l’exercice d’activités illégales.
?La nage avec les dauphins reste légale. Mais plusieurs études et ONG dénoncent le non-respect des règlements. Quelle est votre évaluation ?
La TA reconnaît la gravité de la situation. Bien que la nage avec les dauphins soit légale sous conditions, la réalité sur le terrain est souvent en décalage avec la réglementation. De nombreuses embarcations poursuivent les dauphins de manière agressive, ignorant les règles de temps d’observation et de distance minimale. Le respect de la distance de 50 mètres entre nageurs et dauphins est difficile à assurer, en raison de la saturation des zones d’observation.
La TA est consciente de cette complexité. Un renforcement du cadre réglementaire et des mécanismes de contrôle est en cours. Le ministre du Tourisme en dira plus au Parlement mardi. Ce nouveau cadre vise à assurer une cohabitation respectueuse entre attractivité touristique et préservation de la faune marine.
?Quelles mesures concrètes la TA a-t-elle mises en place pour faire respecter les règles ? Y a-t-il des contrôles réguliers en mer ?
Oui, des contrôles sont opérés en collaboration avec la Gardecôtière nationale. Mais les mesures principales concernent le renforcement du cadre légal. La TA et le ministère du Tourisme finalisent des amendements aux Tourism Authority (Dolphin and Whale Watching) Regulations 2012 pour responsabiliser les skippers, durcir les sanctions et en faciliter l’application.
Nous allons tout mettre en œuvre pour dissuader les comportements non conformes, notamment en augmentant considérablement les pénalités à l’égard des opérateurs.
?Pensez-vous que les opérateurs sont suffisamment formés et sensibilisés à la protection des dauphins ?
Le défi réside dans l’écart entre la formation et la pratique. La TA a mené plusieurs sessions de formation et des campagnes de sensibilisation. Le problème n’est pas l’ignorance des règles, mais leur non-respect sur le terrain. Sous la pression commerciale et faute de contrôle strict, la recherche du profit prime trop souvent sur la discipline.
Pour combler cet écart, un effort est en cours pour renforcer la qualité de la formation. La TA et le ministère du Tourisme travaillent à l’intégration des formations professionnelles à l’École hôtelière sir Gaëtan Duval.
Le ministre Richard Duval souhaite transformer cette institution en académie proposant des formations couvrant tous les domaines liés au tourisme. L’objectif est que les opérateurs soient non seulement informés, mais imprégnés de valeurs d’éthique et de durabilité.
?Les touristes sont-ils informés des bonnes pratiques avant de participer à ces excursions ?
C’est un sujet sensible. Certains opérateurs respectent leur obligation d’information en réalisant un briefing avant le départ, mais cette sensibilisation n’est pas encore systématique. Beaucoup de touristes participent à ces activités sans avoir été informés des règles ou des impacts négatifs potentiels sur la faune marine. La TA reconnaît que l’information touristique doit devenir une exigence systématique et vérifiable pour tous les opérateurs licenciés.
?Certaines ONG proposent de revoir totalement le modèle des «dolphin tours» pour en faire des expériences non intrusives. La TA envisaget-elle une réforme en ce sens ?
C’est l’une des options à l’étude par le comité qui comprend la TA, le ministère du Tourisme et les organismes concernés. Opérateurs et ONG ont rendez-vous au ministère ce lundi. Le comité en référera au comité interministériel sur le sujet.
Le gouvernement veut trouver un équilibre durable privilégiant la préservation de la faune marine tout en offrant une expérience touristique de qualité, éthique et respectueuse.
?Ces pratiques risquent de ternir l’image de Maurice comme destination durable. Quel message la TA souhaitet-elle envoyer à l’international ?
Maurice est une destination engagée en faveur du tourisme responsable et durable. Nous avons un département qui travaille activement sur l’objectif «Île durable» et la certification verte de 2030. Maurice ne tolère pas l’exploitation non encadrée de sa biodiversité et, face aux dérives, les autorités vont agir.
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